Lettre 1595 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

A Rotterdam ce 13 e de fevrier 1703

J’ai eté bien aise, Monsieur, d’ap[p]rendre de vos nouvelles par votre lettre du 22 e du mois dernier [1], et je vous ren[d]s mille graces de m’avoir fait ce grand plaisir. Je vous demande la grace d’assurer Mylord Shaftsburi de mes plus profon[d]s respects, et de l’ardeur avec laquelle je souhaite le bonheur de le voir ici l’eté prochain [2]. Je vous prie aussi de faire mes complimen[t]s tres humbles à l’illustre Mr de S[ain]t Evremont [3].

Je n’ai aucune des tragedies qui vous manquent [4], les nouvelles pieces font perir les vieilles ; on n’a presque plus de curiosité, du moins en ce païs ci, que pour celles de Corneille et de Racine, et pour celles qui ont la grace de la nouveauté. Il est impossible aussi de trouver l’ Avis aux ref[ugiez] de l’edition de Paris [5] : j’ai fait toutes les perquisitions que j’ai pu, desirant de vous l’envoier, ç’a eté en vain. Je me rap[p]orte à votre discernement touchant ce que vous voulez dire au sujet de cet ouvrage, je vois par votre lettre que votre dessein est d’insister peu sur le procez qu’on m’intenta, et c’est sans doute le meilleur, puis que la cabale est toujours pleine de malignité, et d’opinatreté et que ce tem[p]s de guerre l’enhardit [6].

Je n’ai recu aucune lettre du libraire de Londres qui fait traduire mon Diction[n]aire [7]. Je craindrois que l’edition de la comedie des Patelins [8] (laquelle je n’ai jamais luë, mais que j’ai vu citée) et autres pieces de ces anciens tem[p]s, ne parut trop inintelligible, et ne manquat de debit, vous voiez que presque personne ne veut lire les meilleurs ouvrages du commencement du 17 e siecle, et qu’il faut que les libraires qui les rimpriment en fassent retoucher le langage. Mr Amelot de La Houssaie a eu besoin de toute sa fermeté pour resister à ce gout dans son edition d’ Ossat [9].

Je viens de lire votre reponse à Mr J[aquelot] dans les nouvelles de ce mois [10]. Elle m’a paru tres forte, et tres subtile en meme tem[p]s. Ce n’est qu’avec bien de la peine que j’ai pu recouvrer un exemplaire de l’imprimé ci-joint [11].

Je finis ici Monsieur, en vous assurant de l’estime tres singuliere que j’ai pour vous, et que je suis tres intimement votre tres humble et tres obeiss[ant serviteur]

 

Pour / Monsieur des Maizeaux / att ye Dr Berwick in / Church lane / Kinsington

Notes :

[1] Cette lettre de Des Maizeaux à Bayle du 22 janvier 1703 est perdue. Aucune lettre de Des Maizeaux à Bayle ne nous est connue avant 1705.

[2] Shaftesbury devait, en effet, effectuer un séjour très « privé » à Rotterdam entre août 1703 et août 1704 : voir Shaftesbury, Sämtliche Werke, Standard edition, vol. II, 6 : Askêmata, Introduction, p.29-37.

[3] Sur les relations constantes mais toujours indirectes entre Bayle et Saint-Evremond, voir Lettre 1503, n.3.

[4] Les lettres de Des Maizeaux de cette époque faisant défaut, nous ne saurions préciser de quelles tragédies il s’agit.

[5] Des Maizeaux poursuit son projet de constituer un recueil des écrits polémiques de Bayle, malgré la réticence de Bayle lui-même et de Basnage de Beauval : voir Lettre 1499, n.2.

[6] Jurieu était toujours prêt à dénoncer une « cabale » depuis sa découverte du projet de Goudet copié et diffusé par Bayle (voir Lettre 751, n.17). Bayle s’était moqué de ces accusations en dénonçant cette « cabale chimérique », mais Jurieu cherchait toujours à se saisir des indices d’une « complicité » de Bayle avec la Cour de France, et cette méfiance agressive de Jurieu était renforcée et légitimée par la tension créée par la guerre de Succession d’Espagne.

[7] Sur Jacob Tonson et sur le projet d’une traduction anglaise du DHC, voir Lettres 1544, n.12, 1577, n.6, et 1582, n.19.

[8] La Farce de maître Patelin, pièce composée vers 1456-1460 : elle aurait été publiée en 1486.

[9] Lettres du cardinal d’ Ossat. Nouvelle édition, corrigée sur le manuscrit original [...] avec des notes historiques et politiques de Mr Amelot de La Houssaie (Paris, J. Boudot [1703], 4°, 2 vol.).

[10] Il s’agit d’une lettre qui s’insère dans le contexte créé par l’ouvrage publié quelques années auparavant par Samuel Werenfels, Judicium de argumento Cartesii pro existentia Dei petito ab eius idea (Basileæ apud Johann. Conradum à Mechel, 1699, 4°, 18 pages), où il mettait en question la preuve cartésienne « par les effets » (à partir de l’idée de Dieu). Isaac Jaquelot prit la défense de Descartes dans l’HOS, mai 1700, art. V ; l’ abbé Brillon lui répondit dans le JS du 10 janvier 1701 (et également, en anglais, dans le périodique History of the works of the learned, janvier 1701). Piqué par l’accusation d’avoir mal compris le raisonnement de Descartes, Jaquelot défia Werenfels dans l’HOS, septembre 1701, art. XIII ; Werenfels refusa le combat et Des Maizeaux intervint dans les NRL, novembre 1701, art. II : il avait écrit à Werenfels pour attirer son attention sur les échanges entre Jaquelot et Brillon et la réponse de Werenfels l’avait encouragé à prendre part au débat ; dans les NRL, mars 1702, art.II, parut une nouvelle réfutation de la preuve cartésienne ; Jaquelot répondit dans les NRL, avril 1702, art. VII, p.475-478 ; dans les NRL, juin 1702, art. V, parut un compte rendu d’un autre ouvrage de Werenfels, Dissertatio de logomachiis eruditorum. Accedit Diatribe de Meteoris Orationis (Amstelodami 1702, 8°) ; Des Maizeaux répliqua à Jaquelot dans les NRL, juillet 1702, art. III ; Jaquelot réagit de nouveau dans les NRL, septembre 1702, art. IV, s’attirant la réplique de Des Maizeaux dans les NRL, février 1703, art. IV : c’est l’article auquel Bayle se réfère dans la présente lettre. Il connaissait bien cette querelle, qui s’étendait beaucoup plus loin que l’échange entre Jaquelot, Werenfels et Des Maizeaux. En effet, il y fait référence dans le DHC, art. « Zabarella (Jacques) », rem. G, en des termes significatifs : « Au reste, il ne faut point s’étonner que l’Inquisition d’Italie ait permis à Zabarella de suivre Averroes dans la rejection de quelques preuves de l’existence de Dieu. La liberté est partout assez grande à cet égard-là ; et pourvu qu’un docteur avoue que cette existence se peut prouver par d’autres moiens, on lui laisse la liberté de critiquer telle ou telle preuve particuliere. Il n’y a rien sur quoi les cartésiens soient plus harcelez, que sur la démonstration que M. Descartes a donnée de l’existence de Dieu. Il fut obligé de répondre à une infinité d’objections. On voit tous les jours que des gens tres-orthodoxes renouvellent cette dispute. » Et il enchaîne par le récit de la querelle, faisant allusion aux interventions de Samuel Werenfels, Johann Heinrich Suicer, Isaac Jaquelot, l’abbé Brillon, François Lamy et Nicolas L’Herminier, d’après le compte rendu de l’ouvrage de ce dernier, Summa Theologiæ ad usum scholæ accommodata (Parisiis 1701, 8°), dans les Mémoires de Trévoux, mai-juin 1701, p.28-34. Voir le commentaire de J.H. Broome, An agent in Anglo-French relationships : Pierre Des Maizeaux (1673-1745) (thèse inédite, Université de Londres, 1949), p.100-109, mais la bibliographie qu’il propose est incomplète et sa chronologie, incohérente.

[11] Les lettres de Des Maizeaux étant perdues, nous ne saurions identifier le livre en question avec certitude. Il s’agit peut-être des Réflexions de Bayle sur le Jugement de l’abbé Renaudot sur le DHC, qui avaient été mentionnées dans une lettre précédente : voir Lettre 1582, n.17.

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