Lettre 1596 : Pierre Bayle à Mémoires de Trévoux

[Rotterdam, le 20 mars 1703]

Réfutation de ce qui a été dit de Mr Bayle

dans les Essais de littérature du mois de février 1703

 

Le premier article de ces Essais concerne les poësies de Marulle [1] : la plûpart des faits qu’on rap[p]orte se trouvent dans le Dictionnaire de Mr Bayle. On en rap[p]orte quelques autres qui lui ont été inconnus, ce que peut être il seroit impossible de prouver. Cela pourra être discuté en un autre lieu : il ne s’agit point ici de critique, et c’est pourquoi je n’observe point qu’on a dit avec un peu trop de negligence que Marulle né au commencement du 15 e siecle, mourut l’an 1511 à l’âge de 81 ans, et je ne demande point pourquoi l’on adopte sur l’an mortuaire de ce poëte, l’erreur de Vossius, qui avoit été refutée dans le Dictionnaire critique [2].

Laissons tout cela, et venons au fait : l’auteur dit (p.79) que Monsieur Bayle, à son ordinaire, ne manque pas de mêler de l’intrigue dans les liaisons de Politien et d’ Alexandra Scala femme de Marulle, et de faire un roman, des amusemens de ces deux personnes... (p. 81) qu’il a voulu faire de la femme de / Marulle une dame galante... qu’on croiroit mieux tout ce qu’il dit sur ce sujet, si on ne savoit qu’il a toûjours aimé à mêler dans les évênements qu’il décrit, de l’extraordinaire et du merveilleux, ce qui entre plus dans le caractere d’un romancier que d’un historien [3] .

Voilà deux questions à examiner : la premiere s’il a traitté de galanterie les liaisons de Politien et de la docte Alexandra Scala : la seconde, si c’est sa coûtume d’amener le merveilleux.

Sur le premier point on déclare ici que l’on defie l’auteur des Essais, de marquer dans le Dictionnaire critique aucun mot qui insinue la moindre galanterie par rap[p]ort aux deux personnes en question. On lui fait le même defi quant à l’autre point ; personne n’a jamais été plus éloigné que Mr Bayle du caractere marqué ci-dessus. Il condamne en toute occasion non seulement ceux qui font des livres moitié roman, moitié histoire, mais aussi ceux qui paraphrasent de telle sorte ce qu’ils citent d’un auteur, qu’ils y ajoûtent des circonstances qui rendent les choses plus curieuses, et plus singulieres. Il ne pratique point ce qu’il blame dans les autres : il ne rap[p]orte aucun fait sans citer l’auteur d’où il le tire, et il allegue très-souvent les propres paroles de ses témoins, qui presque toûjours sont plus significatives que le precis qu’il en donne avant que de les citer. C’est de quoi tous les lecteurs se peuvent convaincre facilement.

Cette justification seroit superfluë, si son Dictionnaire étoit sous la main de tous ceux qui lisent les petits écrits de nouveautez. Mais il y a une infinité de gens qui ne l’ont pas, et qui lisent ces sortes d’écrits que la curiosité pour les nouvelles, le bon marché et la petitesse du volume rendent communs par toute l’Europe. Ce n’est que pour desabuser cette infinité de gens qu’on a voulu inserer le present mémoire dans un des écrits de cette nature. /

Tous ceux qui se donneront la peine de proceder à la verification de ce que je viens de dire, s’étonneront que l’auteur des Essais de littérature ait fait paroître si peu des discernement par rap[p]ort au Dictionnaire critique.

Ce 20 e de mars 1703.

Notes :

[1] Sur Anthelme Tricaud et son périodique, Essais de littérature, pour la connoissance des livres (Paris juillet 1702-août 1704), voir Lettre 1587, n.1. Le numéro de janvier-février comportait les articles suivants : janvier : 1. Suite de l’extrait de Platon ; 2. Benjamini Prioli, ab excessu Ludovici XIII rerum memorabilium Francorum, etc. (Lipsiæ 1686, 8°), avec la « copie de la lettre de M. Priolo à Monsieur Bayle du 20 mars 1699 » ; février : 1. Les quatre livres d’épigrammes, etc. et les quatre livres d’hymnes de Michel Marulle ; 2. Recueil des lettres de Monsieur de Rangouze, imprimées en 1650 ; 3. Petrus Petitus, De Sibylla 1686, 8°, c’est-à-dire, une dissertation fort curieuse de Monsieur Petit touchant les sibylles ; 4. Nicolai de Cusa, S.R.E. Cardinalis, Opera omnia quæ exstant (Basileæ 1565, folio, 3 vol.) ; 5. Eloge du R.P. Commire ; 6. Lucii Atistii Constantis, de jure Ecclesiasticorum liber singularis [...], 1665 : ouvrage pseudonyme. Le ton assez aigre de l’article sur Marulle et la publication de la lettre du fils aîné de Benjamin Priolo (Lettre 1422) ont certainement incité Bayle à réagir à l’égard de Tricaud, qu’il avait déjà dénoncé comme un auteur médiocre : voir Lettre 1587. Les éditeurs des Mémoires de Trévoux n’étaient sans doute pas mécontents de voir ainsi critiqué un journal potentiellement rival de leur propre périodique.

[2] Voir le DHC, art. « Marulle (Michel Tarchaniote) », rem. F, sur la mort de Marulle et sur l’erreur de Vossius dans l’interprétation de la date mentionnée par Paul Jove.

[3] Tricaud touchait à un point sensible : Bayle n’avait cessé de dénoncer l’extravagance des romans historiques de Courtilz de Sandras, par exemple, et les inexactitudes des historiens tels que Maimbourg et Varillas : voir Lettres 81, n.46, 221, n.4, 984, n.15, et 1654, n.6. Sur sa conception de l’historiographie, voir E. Labrousse, Pierre Bayle, ii.p.3-125 : « La vérité de fait » ; C. Borghero, La Certezza et la storia. Cartesianismo, pirronismo e conoscenza storica (Milano 1983), du même, « Historischer Pyrrhonismus, Erudition und Kritik », n° spécial, Historischer Pyrrhonismus, dir. G. Schlüter, Das Achtzehnte Jahrhundert, 31 (2007), p.164-178, et du même, « Matières de fait. Procédures de preuve et systèmes du savoir aux XVII e et XVIII e siècles », Bulletin annuel de l’IHR, Genève, 34 (2013), p.55-89 ; R. Whelan, The Anatomy of superstition : a study of the historical theory and practice of Pierre Bayle, SVEC n° 259 (Oxford, 1989) ; H. Bost, Pierre Bayle, historien, critique et moraliste (Turnhout 2006) ; A. McKenna, « Une certaine idée de la République des Lettres : l’historiographie de Pierre Bayle », in idem, Etudes sur Pierre Bayle (Paris 2015), p.139-177.

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