Lettre 1610 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 24 octobre 1703]

C’est aujourd’huy, mon cher Monsieur, que je debvrois vous demander pardon de vous escrire une troisième fois [1]. Et en verité il valoit mieux demeurer en repos et vous y laisser que de me fatiguer si inutilement si niaisement si cheftivement ; car enfin je ne vous envoye rien qui vaille. Mais vous voulez que je parle ; et comme je suis persuadé qu’il n’y aura que vous qui verrez mes vetilles, je les hazarde sans m’en soucier.

Souvenez vous s’il vous plaist, de mon ancienne maniére. Je critique sans rien prétendre, sinon que, si je ne vous dis rien davantage, c’est que tout le reste me plaist extremement. C’est pourtant mal parler à moy. J’ay admiré certaines pages et ay esté transporté à certaines autres [2] ; et quoy que ce ne soit gueres vostre coustume de toucher le cœur, • vous avez pourtant touché le mien par vos sentiments naturels et par / vos expressions vives et nouvelles.

L’e[r]udition est par tout en vostre livre, et elle m’a enchanté en cent endroits, sur tout en ce que vous dites de la magie. Je ne me souviens point si vous avez parlé des Psylles qui estoient des magiciens de haute gamme [3] ; mais il me semble que vous ne parlez point des magiciens de Mréo [4], qui font disparoistre le pain aux yeux de ceux qui le tiennent entre les mains, sans y laisser que de l’apparence. Personne ne s’estoit advisé anciennement d’un pareil aphanisme [5] : mais Rome est toujours feconde en miracles, et nous luy avons l’obligation du plus surprenant des paradoxes.

Il me reste encore à lire un bon quart de vostre ouvrage ; car j’ay enjambé sur force chapitres : mais comme je suis persuadé que je ne vous envoye rien qui vaille, je vous / demande la permission de ne vous envoyer rien davantage.

Je vous remercie encore une fois et de tout mon cœur, de vostre bon livre, et vous supplie de me mander si vous ferez un second volume.

Adieu mon cher monsieur. Vale et me, ut facis, ama [6]. Vostre très humble et tres obligé serviteur Du Rondel

Ce 24 oct[obre] 1703

 

Pag[e] 15 : Inter cæcos regnat Strabus. Au royaume des aveugles les borgnes sont roys.

Je ne croy pas que vous ayez eû dessein de traduire ; car il s’en faut bien que Strabus ou Strabo soit un « borgne ». On peut estre lousche et avoir pourtant de bons yeux. Le pére de Pompée estoit Strabo et Horace l’Anti-Porsena estoit Cocles. Le seigneur Bigle qui [regarde] dessus le promontoire de Lilybée voyoit les vaisseaux de Carthage, avait de bons yeux. Mais / peut estre que le mot Strabo est un nom de famille.

 

Pag[e] 15 : Ayment mieux estre les derniers du second ordre que les premiers du troisieme etc.

En jureriez-vous bien, mon cher monsieur ? Permettez moy d’en douter. Vous estes trop sage et trop judicieux pour vous émanciper à de telles libertez. Quelque honneur qu’on vous feît en cela, de pouvoir remarquer si finement les choses, et quelque tiltre qu’on vous donnast d’estre un princeps subtilitatum, vous • ne vous le pardonneriez pas d’avoir fait tant de mescontents, en assignant à chacun sa place. Vous vous reprocheriez éternellement cette vanité. De fait les derniers du second ordre et les premiers du troisieme sont si proches[,] sont si voisins et se touchent • si fort, que dans ces degrez assignez au merite, il y a plus [de] dégoust superbe que de verité bien éclaircie. Le plus et le moins peuvent faire et font assurément de la distinction ; mais ils ne font point de séparation. Ils n’écartent point / ce qui se ressemble ; ils ne placent point aux pieds ce qui se peut mettre aux costez. Si la droite est pour les uns, la gauche est aussi pour les autres. Et n’est il pas vray, tout habile homme que vous estes que vous seriez bien empesché à donner la juste place à nos romanciers ? Balzac est pour Gomberville ; Sarasin pour La Calprenede et Conrart pour M lle de Scuderi. Prononcez si vous l’osez.

 

Pag[e] 79 : La rigueur qu’ils exercerent sur leur corps, n’avoit point d’autre principe que le mespris qu’ils avoient pour les richesses etc.

Point du tout. Voyez Xenophon, Plutarque, Elien etc... Ils vous diront que c’estoit pour les accoustumer à toute sorte de fatigue, sur peine de n’estre point avancez aux charges s’ils ne passoient par une telle espreuve, ἀδόκιμοι παντάπασιν ἐν τη|= πόλει γένοιντο [7]. Or, quelle fatigue y a t il à mespriser les richesses / les voluptez et le luxe ? Il n’y a qu’à en estre sevré de bonne heure, ou estre instruit dès le bas age dans une pratique opposée. Cela ne couste pas plus de peine à un Lacédémonien, qu’à un Iroquois de n’avoir point de dentelles ou de galons d’or. Songez à l’ ignoti nulla cupido [8], et à ce qu’on a dit de l’heureuse ignorance des Scythes.

 

Pag[e] 304 : Il est indif[f]erent pour la qualité d’un acte de l’ame que son objet existe réellement ou n’existe qu’en idée etc.

A cause de Grotius, je ne puis estre de vostre sentiment. Voyez, Monsieur, le l8 e parag[raphe] du 20 e chap[itre] de son livre De Jure belli etc. Il y a en un mot tout ce qu’on pourroit dire de bon sur ce sujet.

Et certes, semblables actes n’estant que des / pensées ou des desirs, et tout au plus des préparatifs sans suite[,] sans effet[,] sans exécution, ils ne sont point du tout du ressort de la justice. Ces sortes de choses sont trop deliées pour pouvoir estre appréhendées. Cela n’a ni corps ni substance ; et s’il faut qu’il y ait quelque existance, cela ne peut ressembler qu’aux vains efforts d’un homme qui lutte contre son ombre, contre lequel jusque icy, personne ne s’est encor[e] advisé d’intenter un procés.

Quand ces soldats d’Espagne voulurent desmolir le Ciel, ils s’y appresterent de tout leur cœur ; qui une échelle, qui une hache, qui une doloire ; c’estoit à qui pis seroit. Les augures bien seurs que les soldats ne réussiroient point, ne se trémousserent aucunement ni ne taxerent cette action d’impieté et de sacrilege. Ils se contentèrent de s’en mocquer et creurent que le mespris estoit le seul digne supplice de pareille extravagance : facetiis insectari / satis habuerunt [9].

Or dans l’article de question le cas des sorciers vision[n]aires est encor[e] plus favorable que celuy de ces soldats. Ces sorciers n’ont point d’objet reel sensible ni palpable. Tout est en idée et dans l’imagination ; et c’est là que dans les vastes campagnes des resveries, ils abattent, ils accablent[,] ils tuent sans misericorde leurs ennemis qui se portent bien, ou leur envoyent mille malheurs qui n’arriveront jamais. C’est une terrible fée que l’imagination. En un moment elle consume les enfan[t]s qui sont en chartre [10] ; elle empesche d’accoucher les femmes qui ont esté concretes [11] ; elle mine les hectiques [12] et les phtisiques [13] : c’est pis mille fois qu’Arimanès. De bonne fortune cela n’arrive qu’au fantosme que ces gens ont forgé sur lequel ils exercent leur fureur ; car on a remarqué cent fois que ceux qu’ils tuent se portent le mieux du monde. De sorte que toute la difference qu’il y a entre nos songes et les • visions de ces sorciers (car il nous / arrive quelquefois en dormant d’egorger nos voisins et nos amis) c’est que nous serions bien faschez que nos songes fussent vrays, et qu’en nous resveillant nous sommes convaincus que ce ne sont que des illusions du sommeil, au lieu que les sorciers vision[n]aires se resjouissent de leur pretenduë méchanceté et ne sçauroient croire que les gens qu’ils ont tuez soyent encore en vie, bien qu’ils les voyent et qu’ils leur parlent.

 

Pag[e] 325 : C’est à moy que vous vous adressez, du moins ay je la vanité de le croire. Je vous diray donc, Monsieur, qu’entre autres mots de la version de Du Pinet [14], il n’a pas compris que Regum Regibus imperat [15], c’est du roy de Perse ou des Parthes dont Pline parle en cet endroit, comme on le peut voir chez Onesicrite [16][,] Strabon, etc., lors qu’il est question de ce tiltre si superbe. Il y a trop de periphrase en cette version.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / en Philosophie et en Histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1] Pour l’année 1703, nous ne connaissons qu’une autre lettre de Du Rondel à Bayle, celle du 28 juillet (Lettre 1605), où il était d’ailleurs question d’une lettre perdue de Bayle.

[2] Du Rondel vient de lire une première version de la Réponse aux questions d’un Provincial : voir Lettre 1609, n.12.

[3] Psylles : peuple de Libye réputé pour charmer les serpents et guérir de leurs morsures ( Pline, Histoire naturelle, XXI, 78 ; Suétone, Auguste, 17).

[4] Les « magiciens de Mréo » sont les « magiciens » de Rome, les prêtres catholiques, qui transforment le pain en chair du Christ. Allusion à l’article de Fontenelle publié par Bayle dans les NRL, janvier 1686, art. X : « Extrait d’une lettre écrite de Batavia dans les Indes orientales, le 27 novembre 1684 contenu dans une lettre de M. de Fontenelles, reçuë à Rotterdam par M. Basnage », portant en réalité sur la guerre entre Rome ( Mréo) et Genève ( Eenegu).

[5] Aphanisme, du grec ἀφάνεια : disparition.

[6] « Portez-vous bien et aimez-moi comme vous faites. »

[7] Xénophon, Constitution des Lacédémoniens, 3 : « afin qu’à cause de leur paresse ils ne soient pas exposés au mépris de tous leurs concitoyens ».

[8] « On ne désire pas ce qu’on ignore. »

[9] Tacite, Annales, XV, 25 : « ils bornèrent leur châtiment à quelques railleries ».

[10] « Enfants en chartre », littéralement « en prison », désignant les enfants frappés par la maladie du carreau ou atrophie mésentérique.

[11] Le Dictionnaire de Huguet cite une formule d’ Ambroise Paré pour désigner la chair « nouvellement engendrée, molle comme fromage nouvellement coagulé, à cause qu’il n’y a gueres que le sang y est concret et pris ». Si on prend ce terme au sens de « coagulé », la thèse de doctorat en médecine d’Achille Dehous, Essai sur les morts subites, pendant la grossesse, l’accouchement, l’état puerpéral (Paris 1854), p.90-91, fournit peut-être une piste pour saisir le sens de la remarque de Du Rondel : il cite l’opinion du Dr Meigs de Philadephie : « Une femme qui a perdu beaucoup de sang pendant le travail est susceptible de succomber quelques jours après la formation d’un caillot dans le cœur, si une syncope se produit chez elle par une cause quelconque. [...] C’est un fait bien connu [...] que la coagulabilité du sang augmente à mesure que marche une hémorrhagie ; par conséquent, chez une femme qui a perdu dans le travail de 40 à 80 onces de sang, le sang qui lui reste est plus coagulable qu’il l’était avant l’hémorrhagie. Que dans ces circonstances elle se lève debout, la distension vasculaire de l’encéphale diminue instantanément par suite de la pesanteur. Mais, et c’est là qu’est le danger, si la syncope se prolonge, le sang, devenu fortement coagulable et circulant à peine dans le cœur, s’y concrète, et lorsque la défaillance cesse, il y a un caillot formé dans le cœur et dans les artères qui convertit la syncope en une mort définitive. »

[12] « Hectique » désigne une fièvre lente et continue, accompagnée d’une diminution progressive de l’embonpoint et des forces.

[13] La phtisie : une forme de tuberculose.

[14] RQP, II e partie, ch. XXXVI ( OD, iii.567) : « Pline a cru que la magie avoit été une extension de la médecine. Il pourroit avoir raison, mais cela ne détruiroit point ce que j’ai dit. Je vous citerai ses paroles : il semble qu’elles confirment ma pensée, mais en tout cas elles nous montrent d’où vient qu’un art aussi vain que celui-là a eu tant de vogue. Je vous donnerai à comparer avec le latin de Pline la version françoise de Du Pinet. Vous vous plaisez à en rechercher les fautes, et vous me saurez dire en quoi vous la trouverez ici défectueuse. “A bien considerer la magie on ne s’estonnera point du crédit qu’elle a eu ; veu qu’elle seule, entre toutes autres sciences, comptent en soy trois poincts, qui commandent aux esprits de tous hommes : et les tiennent comme assujettis. En premier lieu, tous tiennent pour résolu, que la magie est procédée de la medecine : sous le prétexte de laquelle elle s’est fort insinuée aux cœurs des hommes, comme néantmoins estant de plus haute estoffe, et ayant ses considérations plus hautes, et plus sainctes que la médecine. Et pour mieux se fortifier, et donner couleur aux belles promesses qu’elle fait, elle s’est armée du prétexte de la religion : qui est aussi un poinct qui tient la plus part du monde aveuglé. Non contente de ce, elle a meslé encores parmi la médecine, et parmi la religion, l’astrologie et les sciences mathématiques, pour enjamber d’avantage sur l’esprit des hommes, qui sont naturellement curieux de savoir ce qui leur doit advenir, et qui estiment toutes ces choses dépendre du corps et influence des astres. S’estant donc emparée par ces trois moyens de l’entendement de l’homme, ce n’est de merveilles si elle est venuë au crédit, d’estre tenuë de la plus part du monde, pour le parangon des sciences, et si la plus part des monarques et princes de Levant se gouvernent entierement par icelle.” » Le remarque de Du Rondel porte sur la formule « la plus part des monarques et princes de Levant se gouvernent entierement par icelle ». Le texte en question est celui d’ Antoine Du Pinet, traducteur de L’Histoire du monde de C. Pline Second, collationnée et corrigée sur plusieurs vieux exemplaires latins, et enrichie d’annotations en marge [...] A quoy a esté adiousté un traité des poi[d]s et mesures antiques, reduites à la françoise [...]. Le tout fait et mis en françois par Antoine Du Pinet, seigneur de Noroy (Lyon 1562-1566, folio, 2 vol.).

[15] « Il ne reconnaissait d’autre règle que ses caprices ».

[16] Onésicrite, historien et philosophe cynique de la fin du IV e siècle av. J.-C., disciple de Diogène.

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