Lettre 1613 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 16 e de Décembre 1703

Mr Lancelot m’est bien connu, mon cher Monsieur, et j’ai reçu de lui des remarques tres curieuses, que je mettrai dans mon Supplement [1]. Il étoit alors à la Bibliotheque Mazarine. C’est un sujet de grande espérance. Il est certain que Mr Le Clerc est l’auteur du Commentaire, qui a paru sous le nom de Théodore Goral [2]. Son Nouveau Testament n’a point été défendu en ce païs-ci [3] ; je ne sai point s’il le sera. Il y a eu des ministres de l’Eglise d’Amsterdam, qui se sont remuez contre cet ouvrage [4]. Mr de Beauval n’a nulle part aux deux Lettres sur la réformation du pseautier. Celle qui est in 4° est d’un ministre réfugié à Londres, nommé Rival ; et l’autre est de Mr La Bastide [5]. Mr Gousset vient de donner son Lexicon Hæbraicum [6].

Je n’abandonne pas mon Supplement ; mais depuis quelques mois, je travaille à une autre chose : savoir, à des eclaircissemens sur mes Pensées sur les comètes, ouvrage promis plusieurs fois. J’en corrigeai hier la premiere feüille. Je ne refuse pas vos secours pour le Supplement et dès aujourd’hui j’ai une priere à vous faire concernant un Italien nommé Simonius [7], qui fut professeur en philosophie à Geneve, vers l’an 1567. Il y a parmi les lettres de Théodore de Beze une lettre sans le nom de celui à qui elle fut écrite ; mais ce fut à ce Simonius qui y est dépeint fort désavantageusement [8].

J’entremêle le travail de la Continuation sur les comètes avec celui du Supplement et ces jours passez je fis l’article de Sylvestre Priérias [9]. Mr du Pin qui l’a donné n’a rien éclairci, et a suivi les erreurs des autres [10]. Il le fait général des dominicains en quoi je suis persuadé qu’il se trompe, et personne encore n’a marqué le tems de la mort de ce personnage. Voilà ce que je cherche inutilement dans mes livres ; et comme aussi, si le village de Prierio sa patrie, est dans le territoire d’Asti ou dans le Montferrat.

Je suis, mon tres cher Monsieur, tout à vous.

Notes :

[1] Sur Antoine Lancelot, sous-bibliothécaire du collège des Quatre Nations, voir Lettres 1477, n.16, et 1530, n.19.

[2] P. Corneli Severi Ætna, cum notis variorum, éd. Jean Le Clerc (Amstelodami 1703, 8°) : voir le commentaire de Le Clerc lui-même dans la Bibliothèque choisie, tome I, art. IV et V, et celui des Mémoires de Trévoux, juillet 1736, art. LXXIV : « L’ Etna de P. Cornelis Severus, et les sentences de Publilius Syrus, traduits en françois avec des remarques et des dissertations [par Jacques Accarias de Serionne (Paris 1736, 12°)] », en particulier, p.1425.

[3] Jean Le Clerc, Le Nouveau Testament traduit sur l’original grec, avec des remarques (Amsterdam 1703, 4°, 2 vol.). Le Clerc en avait pris la défense dans sa lettre à Anthonie Heinsius du 15 septembre 1703 (éd. Sina, n° 349, ii.400-407) : voir la documentation très riche, tirée en particulier des actes du synode wallon de Heuden du mois d’août 1703, que M. et M.-G. Sina fournissent dans l’annotation de cette lettre ; voir aussi le compte rendu dans le JS du 6 août 1703 et la lettre de Le Clerc à Willem Buys du mois de septembre 1703 (éd. Sina, n°351, ii.410-412). Le 5 octobre, Le Clerc envoya également un mémoire au baron de Schmettau, envoyé extraordinaire du roi en Prusse, tentant ainsi de prévenir la condamnation de son Nouveau Testament à Berlin (éd. Sina, n° 352, ii.413-414).

[4] Après la publication en 1703 du Nouveau Testament de Le Clerc, le synode wallon l’accusa de socinianisme, mais ne put obtenir sa censure par les Etats de Hollande. En revanche, à Berlin, le consistoire français obtint sa condamnation par le roi en Prusse. Ces attaques provoquèrent la réponse de Le Clerc dans son nouveau périodique, la Bibliothèque choisie, tome II (1703), art. VII, p.268-284, et tome III (1704), art. IX, p.394-409. Sur les délibérations du consistoire de Berlin, voir Lettre 1731, n.3.

[5] Pierre Rival, après des études de théologie à Genève (Pitassi, Inventaire Turrettini, s.v.), devint pasteur à Salies-de-Béarn, puis se réfugia, en 1686, à Londres, où il devint ministre de la chapelle royale française du palais de Saint-James. Il devait publier par la suite différents sermons et des Dissertations historiques et critiques sur divers sujets (Amsterdam 1726, 12°, 2 vol.). Les Lettres évoquées ici furent publiées dans le contexte de la polémique qui s’est développée à la suite de la publication du psautier révisé par Conrart et La Bastide (1677, 1679), puis par la Compagnie des pasteurs de Genève (1695). En 1700, Jurieu avait publié une Lettre à un des ministres de La Savoye [de Londres], au sujet des nouveaux psaumes qu’on a mis en usage à Genève (Rotterdam 1700, 8°), adressée à Jean Dubourdieu ; le même texte parut également sous le titre Avis modeste sur le changement de psautier (s.l. [1700], 4°) ; deux réponses furent publiées la même année : Réponse à une lettre imprimée que Monsieur Jurieu a écrite à un ministre françois de Londre[s], contre le changement des pseaumes proposé par l’Eglise de Genève (datée de Londres du 13/24 juillet 1700 et du 6/17 août 1700), et Réponse à la prétendue lettre de Mr Jurieu sur la nouvelle révision des pseaumes (Londres 1700, 4°), ainsi qu’une feuille satirique attribuée à Henri Basnage de Beauval intitulée Apologie en forme de lettre de Monsieur Jurieu, contre les plaintes de la v[énérable] compagnie de Genève (Rotterdam, le 1 er octobre 1700, 4°) : voir Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 38, p.158-159. L’année suivante, Marc-Antoine de La Bastide publia sa révision du Psautier, Les Psaumes de David retouchez sur la version de Marot et de Bèze : approuvez par les pasteurs de l’Eglise de Paris, et par les synodes de France, revus à Genève et à Berlin : avec la liturgie, le catéchisme, et la confession de foi (Londres, Jean Cailloué et Jacques Lévi 1701, 12°). En 1702 parurent Les Pseaumes de David, mis en rime françoise, derniere edition, revûë et corrigée ; d’où l’on a ôté les mots et les phrases qui sont trop hors d’usage (La Haye, Abraham Troyel et Rotterdam, Abraham Acher 1702, 12°) de Jurieu – édition qu’on désigne comme celle des « psaumes amoureux », puisqu’elle introduit dans le Psaume n° 1 l’expression : « Mais nuit et jour la loi contemple et prise / De l’Eternel et en est amoureux ». Rival publia une critique de la révision de Jurieu : elle est annoncée dans une lettre d’ Ostervald à Louis Tronchin le 18 août 1703 : « Mr. Rival a écrit une lettre sur les Psaumes de Mr Jurieu qui luy a attiré une réponse un peu dure de la part d’un médecin nomme Escarberge [ Scalberge] qui a aussy voulu corriger les Psaumes » (Archives Tronchin, ms 52, f. 69). Scalberge, médecin établi à Londres, travaillait lui-même, en effet, à une révision des psaumes qu’il voulait présenter au synode d’Utrecht de mai 1703 (à côté de Pierre Simond). Le synode refusa de s’en occuper en s’en tenant à la position du précédent synode... qui appelait à ne rien faire pour l’instant. Scalberge prit la défense contre Rival de la version de Jurieu. Rival publia une Réponse aux remarques de Mr Scalberge sur les nouveaux pseaumes, par P[ierre] R[ival] M[inistre] (Londres, Robert Roger 1703, 4°), qui est sans doute la Lettre mentionnée par Bayle dans la présente missive. La deuxième Lettre mentionnée par Bayle – et qu’il attribue à La Bastide – est peut-être la Lettre à un ami sur l’avertissement qu’on a mis à la tête de la prétendue correction des Psaumes de Marot et Bèze au nom des sieurs Troyel et Acher, marchands libraires (35 p.), dont on trouve un exemplaire dans un recueil factice de la bibliothèque de Wolfenbüttel (cote QuN 233) et qui est une critique assez vive de la version de Jurieu. Apparemment, « un gentilhomme » (peut-être Scalberge lui-même) publia alors une lettre justifiant Scalberge et attaquant La Bastide à travers Rival : c’est ce qu’on peut déduire du titre de la réplique de Rival : Réponse à un écrit intitulé « Lettre d’un gentilhomme réfugié à Londres à un de ses amis de là la mer, au sujet du nouveau psautier » par Mr R.M. (Londres, chez Robert Roger 1704, 8°), où il donne un extrait des Observations de Marc-Antoine La Bastide sur les révisions des psaumes. Nous remercions Jean-Michel Noailly de son aide dans la rédaction de cette note et de nous avoir communiqué les travaux de Pierre Pidoux ; voir aussi O. Douen, « La Bastide, ancien de Charenton, et la révision des Psaumes de Conrart », BSHPF, 38 (1889), p.506-523 ; C. Grosse, « La Réforme face à ses traditions : les controverses sur la révision du psautier et du formulaire liturgique (1646-1788) », in C. Davy-Rigaux, B. Dompnier et D.-O. Hurel (dir.), Les Cérémoniaux catholiques en France à l’époque moderne. Une littérature de codification des rites liturgiques (Turnhout 2009), p.245-263 ; J.-M. Noailly, « Le psautier des Eglises réformées au XVI e siècle », Chrétiens et société XVI e-XXI e siècle, n° spécial (I, 2011) : Le Calvinisme et les arts, p.57-90 ; O. Fatio, Louis Tronchin (1629-1705), une transition calvinienne (Paris 2016), ch.15.

[6] Il s’agit ici des Commentarii linguæ ebraicæ (Amstelædami 1702, folio) de Jacques Gousset (1635-1704). Son Lexicon linguæ hebraicæ devait paraître bien des années après sa mort (Lipsiæ 1743, 4°).

[7] Voir le DHC, art. « Simonius (Simon) » : originaire de Lucques, il s’exila pour pratiquer la religion réformée ; il fut professeur de philosophie à Genève d’abord, puis à Heidelberg ; ensuite, il devint « professeur en médecine à l’université de Leipsic, d’où il se retira en Silésie et en Moravie, et de là en Pologne, où il y a quelque apparence qu’il se fit de la secte des anti-trinitaires sur la fin de ses jours ». Bayle ajoute que Simonius fut emprisonné deux fois à Genève et qu’il était « un esprit inquiet qui avoit eu des querelles avec tout le monde » : « Il eut l’audace de dire en plein auditoire dans Heidelberg, qu’il pouvoit faire des objections auxquelles saint Paul même n’eût pu répondre » ( in corp.).

[8] Voir Théodore de Bèze, Correspondance, éd. H. Aubert, A. Dufour, C. Chirmelli et B. Nicollier-de-Weck, tome X (1569) (Genève 1980), n° 713, p.217-218 : fragments de lettres de Simonius et d’un autre correspondant anonyme à Bèze.

[9] Voir le DHC, art. « Prierias ou De Prierio (Sylvestre) ». Silvestro Mazzolini, dit Silvestro da Prierio (1456/1457-1527), originaire du village de Priero, près de Mondovi dans le duché de Savoie, entra dans l’ordre des prêcheurs, poursuivit ses études et fut agrégé au collège des docteurs à Bologne en 1498. Il enseigna la théologie à Bologne, à Padoue, et de nouveau à Bologne en 1503. Entre 1503 et 1510, il fut nommé prieur successivement à Milan, à Vérone et à Gênes ; il devint ensuite vicaire général de la Congrégation lombarde, puis prieur conventuel à Bologne. Pendant ces années, il fut actif dans l’Inquisition à Brescia et à Crema (1508-1511), puis à Milan, à Piacenza et à Lodi (1512-1513). Entre 1512 et 1514, il fut prieur à Cremona, puis à Venise. Enfin, il se rendit à Rome, où il occupa la chaire de théologie à la Sapienza à partir de la fin de l’année 1515. Le 16 décembre de cette même année, après la mort de Jean de Ferrare, il fut nommé par Léon X maître du Palais Sacré, responsable des prédications et de la censure des livres. Il se fit connaître surtout par sa Summa de cas de conscience et par ses écrits polémiques contre les luthériens ; en 1521 et 1522, il fut délégué par le pape dans différentes cours d’Italie pour poursuivre cette bataille contre la Réforme. Il mourut à Rome au milieu de l’année 1527. Voir C.L. Richard et J.J. Giraud, Dictionnaire universel, historique, dogmatique, canonique, géographique et chronologique des sciences ecclésiastiques (Paris 1759-1765, folio, 6 vol. ; ré-éd. Paris 1822), s.v., vi.583-585, et surtout le DBI, vol. 72 (2008), s.v. (art. de S. Feci).

[10] Louis Ellies du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques (Amsterdam 1693-1715, 4°, 19 vol.), xiv.115. Des Maizeaux ajoute dans son annotation de cette lettre que Prierias serait né vers 1460 dans le village de Prierio dans le comté d’Asti et qu’il serait mort à Rome en 1523. : il renvoie à Jacques Quétif et Jacques Echard, Scriptores ordinis Prædicatorum recensiti (Lutetiæ Parisiorum 1719-1721, folio, 2 vol.), ii.55. Dans son ébauche de Supplément, Bayle ajoute une référence aux Mémoires de Trévoux, septembre 1703, éd. de Trévoux, p.1623.

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