Lettre 1630 : Pierre Bayle à Jacques Bernard

[Rotterdam, mai 1704]

Monsieur

J’ai lû avec beaucoup de plaisir le mémoire de Mr Des Maizeaux, dans vos Nouvelles d’avril 1704 [1]. Les Mémoires d’un favori du duc d’Orleans [2] me tomberent entre les mains l’an 1672, j’en lus seulement les premieres pages. Il me restoit une idée assez confuse de ce livre-là lorsque je faisois mon Diction[n]aire ; mais j’ignorais tout à fait que ce favori du duc d’Orleans eût dit quelque chose de Mr Arnauld d’Andilly. Si je l’eusse su, j’aurois fait chercher son livre ; mais je crois pourtant que la raison qui m’empêcha de toucher au fait en question, m’eût empêché de me servir des récits de ce favori. Cette raison est que j’attendois l’apologie que le president de Gramond avoit opposée aux plaintes publiques de Mr Arnauld d’Andilly [3]. On ne peut nier que le témoignage de ce president ne soit d’un tout autre poids, que celui d’un favori, qui avouë que Mr Arnauld d’Andilly l’a voulu perdre. Pour bien juger donc de cette affaire, il la faut réduire au démêlé de d’Andilly avec Gramond. Chacun d’eux a produit ce qu’il a pû pour sa justification. J’ignore les répliques du président ; mais je doute qu’il ait pû se tirer d’affaire, tant les justifications de d’Andilly me paroissent fortes, aiant été publiées sous les yeux, pour ainsi dire, du duc d’Orléans, et de plusieurs de ses domestiques qui vivoient encore.

J’ai eté bien aise des particularitez, que Mr Des Maizeaux a recueillies touchant l’auteur des Mémoires. J’ai trouvé un supplément dans d’autres mémoires de ce même prince, publiez à Amsterdam l’an 1685 [4]. En voici un passage tiré de la page 34. « Le sieur de Bois-Danemets, gentilhomne normand, pour qui Monsieur avoit de la bonne volonté, aiant pressenti l’établissement que Son Altesse vouloit faire dans sa Maison, fît effort pour n’être pas exclus [ sic] du secret des affaires, dont il était déjà entré en quelque part avec Puylaurent ; mais il y avoit beaucoup de vanité et de présom[p]tion en son fait, et il étoit mal aisé, que de jeunes gens pussent se moderer de telle sorte que chacun n’essaiât d’emporter la faveur du maitre par dessus son compagnon. En quoi l’avantage tourna du coté de Puylaurent, qui étoit d’un esprit plus traitable et accommodant, outre que la recommandation de la maréchale (d’Ornano) avoit suppléé à ce qui manquait d’ailleurs à Puylaurent pour remplir cette place, et le président Le Coigneux ayant cru par toutes ces raisons devoir mieux trouver son compte avec ce dernier, s’étoit déjà accorporté [ sic] avant lui, et tous deux travaillèrent depuis de concert à persuader à leur maître qu’il n’étoit pas du bien de son service que tant de monde se mêlât de ses affaires. A quoi Son Altesse s’accorda volontiers, et résolut qu’elles passeroient par la direction de ces deux personnes seulement. Boisdanemets se voiant ainsi exclus de sa prétention, joüa un mauvais personnage, et ne pouvant souffrir de [ sic] la diminution de sa fortune, fit tôt apres retraite aiant été quelques jours auparavant le joüet du maître et des principaux de la Maison [5]. »

Notes :

[1] Bayle répond au « mémoire » de Des Maizeaux sur les accusations lancées contre Robert Arnauld d’Andilly, qui se serait mis au service de Richelieu en trahissant le maréchal d’ Ornano : voir Lettre 1601 et les deux appendices. Le second appendice est constitué par le « mémoire » de Des Maizeaux dans les NRL, avril 1704, art. VII.

[2] Dans son « mémoire » d’avril 1704 (Lettre 1601), Des Maizeaux citait Le Vassor, qui, de son côté, évoquait les Mémoires d’un favori du duc d’Orléans de Bois d’Annemets. Des Maizeaux commente : « l’on y trouve, en effet, des preuves de la conduite qu’il attribuë à Mr d’Andilly. Vos réflexions me persuadent que vous n’avez pas lû ce livre, et je ne sai même si Mr Bayle, qui a une lecture infinie, le connoissoit lorsqu’il composa l’article d’Arnauld d’Andilly. »

[3] Voir Robert Arnauld d’Andilly, Mémoires, éd. R. Pouzet (Paris 2008), p.309-310 : Arnauld d’Andilly y explique que Gabriel de Barthélemy, sieur de Gramond, président du parlement de Toulouse, avait publié une Histoire de France [ Historiarum Galliæ, ab excessu Henrici IV libri XVIII (Tolosæ 1643, folio)] où « il parlait de moi comme d’un homme qui, par intérêt, s’était rendu esclave du cardinal de Richelieu ». Par conséquent, Arnauld d’Andilly constitua un dossier pour se justifier et fit publier les lettres qu’il avait adressées à Gramond, au duc d’Orléans et à d’autres (Paris 1689, 12°). Bayle avait attendu la réponse de Gramond, qui ne fut apparemment jamais publiée. Des Maizeaux est loin d’être convaincu par cet argument. Il ajoute en note ce commentaire : « Si Mr Bayle avoit consulté les Memoires de Mr Bois d’Annemets, il auroit vu que le passage de l’ Histoire de Gramond dont Mr d’Andilly se plaint dans ses Lettres, n’a rien de commun avec ceux de Bois d’Annemets, rapportez dans la lettre précédente [Lettre 1601, appendice II], et il n’auroit pas dit que pour bien juger de cette affaire, il faut la réduire au démêlé de d’Andilly avec Gramond, puisque ce démêlé roule sur un fait particulier, dont Bois d’Annemets n’a point parlé dans ses Mémoires. Du reste, on ne conviendra pas que le témoignage de l’historien Gramond, tout président qu’il étoit, soit d’un tout autre poids que celui de Bois d’Annemets, qui a été témoin oculaire de ce qu’il raconte ; ni que celui-ci soit moins digne de foi, parce qu’on lui donne le titre de favori du duc d’Orléans dans le titre de ses Mémoires, et qu’il se plaint dans cet ouvrage que Mr d’Andilly l’a voulu perdre. » Cette discussion eut une suite, puisque le Père oratorien Joseph Bougerel devait publier dans la Bibliothèque raisonnée V (octobre-décembre 1730), p.356-386, et VI (janvier-mars 1731), p.71-110, une « Lettre à M. Des Maizeaux [de l’oratorien Joseph Bougerel] ou justification de M. Arnauld d’Andilly » ; voir aussi les lettres de Bougerel à Des Maizeaux du 28 mars et du 27 juillet 1731, B.L. Add. mss, 4281, f. 293-298.

[4] Gaston, duc d’Orléans, Mémoires de feu Mr le duc d’Orléans, contenant ce qui s’est passé en France de plus considérable, avec un journal de sa vie (Paris, Claude Barbin 1685, 12° ; Amsterdam 1685, 12°). Des Maizeaux ajoute : « Le Pere Le Long, dans sa Bibliotheque historique, n° 8964, nous apprend que ces Mémoires ont été publiez par le sieur Algai de Martignac, mort en 1696. » Il s’agit d’ Étienne Algay de Martignac (1620-1698).

[5] Des Maizeaux commente en note : « Cet auteur a été très-mal informé sur le sujet de Bois d’Annemets. La retraite qu’il lui fait faire etc., est un pur roman ; comme cela paroît par le témoignage du sieur Goulas, rapporté dans la note 9 sur la lettre précédente [Lettre 1601, appendice II, n.13] ».

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