Lettre 1633 : Pierre Bayle à Mathieu Marais

A Rotterdam le 4 e d’août 1704

Vous êtes le premier, Monsieur, de tous mes amis de France de qui j’aie reçu des nouvelles [1] depuis que l’interdiction du commerce des lettres a été levée [2], et à qui je donne des miennes. J’ai eu un plaisir incroiable de voir ces nouvelles marques de votre amitié, et je n’aurois pas tardé long tems à vous témoigner l’impatience du vous faire savoir que l’interruption du commerce n’a rien diminué aux sentimens d’estime et de gratitude que j’ai pour vous. J’avois reçu toutes vos honnêtetez long tems avant qu’il fût défendu d’écrire d’ici en France ; et je vous avois répondu que les mémoires qu’il vous a plû de m’envoier [3] donnoient tant de lustre à mon Dictionnaire qu’il n’y avoit que moi qui dût songer aux remercimen[t]s. Si je n’avois pas vû dans tout ce que vous m’avez fait la grâce de m’écrire, un caractere de discernement et goût exquis, je me flatterois peut être que les éloges qu’il vous plaît donner à mes compilations, ne sont pas de purs complimens : mais la connoissance que j’ai de votre délicatesse d’esprit, et de la force de vos lumières, ne me permet pas d’espérer que je sois digne de votre approbation. Cependant, je vous suis très obligé de la bonté que vous avez de faire en sorte que je me donne cette illusion agréable.

Le mémoire qui accompagnoit votre lettre est excellent, et il eût été à souhaiter qu’il m’eût été connu, lorsque je fis l’article de la reine Marguerite. J’ai déjà dressé une nouvelle remarque sur ce sujet, laquelle servira d’éclaircissement et de sup[p]lément aux remarques K, L et M, de cet article. J’ai mis sur le papier ci-joint quelques réflexions touchant la harangue de Pibrac [4].

Je n’ai rien changé à l’article de Moliere, en le faisant réimprimer ; et cela parce que non seulement je n’avais point vû les remarques de l’illustre Mr Despréaux en faveur des anciens [5], mais encore parce que les raisons qui m’avoient fait dire dans la premiere édition, que l’on ne savoit encore quand viendroit la réponse au Paralelle de Mr Perrault, sont encore aujourd’hui dans le même état. J’avois en vûe un ouvrage, qu’un de nos plus savans humanistes faisait espérer depuis long tems. Ce savant homme est professeur des Belles Lettres dans l’académie de Leide, et se nomme Mr Perizonius, entre autres choses, c’est un grand Latin, un second Scioppius quant à cela. Il ne vit pas plûtôt l’ouvrage de Mr Charpentier sur l’ Excellence de la langue françoise, qu’il témoigna être résolu à le réfuter [6]. Il témoigna la même chose à l’égard du Parallele de Mr. Perrault ; cependant tous ces desseins sont encore en herbe. Il est vrai qu’il a fait depuis peu usage de quelques-uns de ses recueils contre Messieurs Charpentier et Perrault. C’est dans son Qu[intus] Curtius vindicatus [7] ; ouvrage qu’il a publié contre Mr Le Clerc qui a fort mal traité Quinte-Curce dans son Ars critica [8]. Il insulte Mr Charpentier, et pour ainsi dire, toute la nation françoise de ce que ce doien de l’Academie, traducteur de Xénophon, et censeur des Livres, avoit parlé en des termes d’enchantement du Pétrone de Mr Nodot [9], par rap[p]ort aux sup[p]lémen[t]s des lacunes. Il y a de la supercherie dans tout cela ; car la lettre de Mr Charpentier à Mr Nodot, que celui-ci a publiée, fut écrite avant que le prétendu Pétrone trouvé à Belgrade eût vû le jour ; et n’en déplaise aux ennemis de la France, qui insultent ses savans comme s’ils avoient été les duppes de Mr. Nodot, il n’y a point de païs où l’on ait plûtôt connu l’imposture qu’en France même.

Quant à Mr Perrault, Mr Périzonius le maltraite avec quelque sorte de raison, pour n’avoir pas entendu un mot latin de Ciceron [10] ; mais nonobstant qu’il n’ait point connu le sens véritable de ce mot, la conséquence qu’il tire du passage ne laisse pas d’être bonne. Les humanistes de ce païs-ci et des autres païs étrangers affectent beaucoup de faire passer les François pour des mazettes dans la littérature et dans la critique ; et ils croient le prouver, en trouvant beaucoup de fautes et d’ignorance dans la plûpart des commentaires ad usum Delphini [11].

On a donné, depuis environ deux ans, une nouvelle édition des Fables de Phedre, avec des notes de Mr Gronovius [12], professeur à Leide, et l’on y a joint une longue dissertation d’un homme qui se donne le nom de Nicolaus Dispontinus (je croi que c’est son vrai nom), dans laquelle Mr l’abbé Danet, commentateur de Phedre in Usum Delphini, est cruellement mal traité [13].

Le livre, dont on vous a parlé, a pour titre, Réponse aux questions d’un Provincial [14]. C’est un in-douze qui fut imprimé ici l’année passée. On veut que j’en sois l’auteur, et l’on n’en sauroit donner de bonnes raisons. J’en laisse croire ce qu’on veut, quoique l’ouvrage ne contienne rien d’important, ni d’intéressant, et que ce soit plûtôt une lecture d’amusement, qu’une lecture d’érudition. Je vous en envoirois un exemplaire, si je savois comment : le commerce demeure toûjours défendu entre ce païs et le Païs-Bas espagnol, non moins que lorsqu’il n’étoit pas permis d’écrire des lettres. Il y a quelques personnes à Paris, à qui je souhaiterois d’écrire ; mais que sai-je si elles sont mortes ou si elles ont changé d’habitation ? Il faut que j’attende éclaircissement sur cela.

Je suis, avec toute sorte de respect, Monsieur, votre etc.

 

P.S. Un Allemand, nommé Struvius [15], a fait imprimer quelque chose concernant les nouvelles societez érigées en divers endroits de l’Europe pour l’avancement des lettres. Il parle aussi des journaux de littérature qui se font en divers païs ; et il débite, sur l’autorité de Vigneul-Marville, que Mr Sallo [16], qui est l’inventeur de cette sorte d’écrits, ne put continuer que trois ou quatre mois, parce qu’aiant perdu tout son bien au jeu, il mourut de déplaisir. Je sai qu’il cessa de travailler vers le mois d’avril 1665 ; et j’ai lû dans le Moréri qu’il mourut l’an 1669.

Voilà donc des faits discordans. Personne n’est aussi propre que vous, Monsieur, à déterrer si cet illustre conseiller au Parlement mourut en 1665, de chagrin d’avoir joué tout son bien. Cela seroit désavangeux à sa mémoire ; et il seroit bon d’arrêter la propagation d’un tel bruit ; car si on ne le réfute, on le trouvera bien tôt dans plus de six ou sept livres, et puis dans vingt, et puis dans trente.

Mais je crains de vous ennuier par une lettre aussi longue, et aussi peu curieuse que celle-ci. Je vous en demande pardon, et je vous supplie d’être bien persuadé de l’estime et du respect que j’ai pour vous. Je suis etc.

Notes :

[1] La lettre de Mathieu Marais à laquelle Bayle répond ne nous est pas parvenue. Nous ne connaissons aucune lettre de Marais à Bayle depuis celle du 14 décembre 1700 (Lettre 1505) ; seules trois autres lettres de Marais après cette date ont survécu : celles du 6 février 1705 (Lettre 1654), celle du 5 août 1705 (Lettre 1677) et celle du 1 er décembre 1706 (Lettre 1738).

[2] Sur l’interdiction du « commerce de lettres » imposée en mai 1703 et levée au mois de juillet 1704, voir Lettres 1597, n.2, et 1638, n.2.

[3] Sur la contribution de Mathieu Marais au DHC, voir Lettres 1414, n.3, et 1505, n.14.

[4] Voir le DHC, art. « Navarre (Marguerite de) », rem. Q : « J’ai présentement de quoi dissiper les brouilleries qui se rencontrent dans les narrations que j’ai rapportées touchant l’affront qu’elle reçut, et... la réparation qu’elle en demanda. » Bayle cite en marge Mathieu Marais comme celui qui lui a communiqué la harangue de Pibrac, source de cette nouvelle remarque. Des Maizeaux en donne la référence : Recueil de plaidoyez, harangues et remonstrances des plus illustres et fameux politiques de nostre temps (Paris 1618, 12°), p.614 sqq.

[5] Allusion aux Réflexions critiques sur Longin ; où, par occasion, on répond à quelques objections de Monsieur Perrault contre Homère et contre Pindare, dont les neuf premières parurent pour la première fois dans les Œuvres diverses de Boileau (Paris 1694, 12°), par lesquelles Boileau pensait réfuter les thèses de Perrault dans le Siècle de Louis le Grand (Paris 1687, 4°) et dans les premiers tomes du Parallèle des anciens et des modernes (Paris 1688, 1690, 1692, 12°) : Boileau, Œuvres complètes, éd. A. Adam et F. Escal (Paris 1966), p.491 sqq. et 1095-1096. Voir le DHC, art. « Poquelin (Jean-Baptiste) », rem. B, et D. Reguig, « Les Réflexions critiques sur Longin : Boileau, de la traduction à la poétique », Fontenelle, 9 (2011), p.58-73. Sur la querelle entre Boileau-Despréaux et Perrault, voir Lettre 955, n.3 et 5, 1000, n.8, 1002, n.2, 1086, n.12 et 13. Sur le fond de la querelle, voir aussi L. Foisneau (dir.), Dictionnaire des philosophes français du XVII e siècle (Paris 2015), art. « Boileau-Despréaux (Nicolas) », (art. d’ A. Petit).

[6] François Charpentier (1620-1702), De l’excellence de la langue françoise (Paris 1683, 16°, 2 vol.), recensé par Bayle dans les NRL, août 1684, art. VII. Jacob Voorbroek, dit Perizonius ou Accinctus, avait publié des Animadversiones historicæ, in quibus quamplurima in priscis Romanorum rerum, sed utriusque linguæ auctoribus notantur, multa etiam illustrantur atque emendantur, varia denique antiquorum rituum eruuntur et uberius explicantur (Amsterdam 1685, 8°), auxquelles Bayle avait consacré un article dans les NRL, juin 1685, art. I. Sur cet auteur, voir Lettre 464, n.7, et F. Lomónaco, New Studies on Lex Regia. Right, Philology and « Fides Historica » in Holland between the 17 th and 18 th centuries (Bern 2011), ch. 3 : « Historical Pyrrhonism and Roman tradition : Jacobus Perizonius », p.183-226.

[7] Jacobi Perizonii Q[uintus] Curtius Rufus restitutus in integrum et vindicatus per modum speciminis a variis accusationibus et immodica atque acerba nimis crisi viri celeberrimi Joannis Clerici (Lugduni Batavorum 1703, 8°), dont un compte rendu parut dans le JS du 19 janvier 1705 ; Jean Le Clerc s’indigna de ce compte rendu favorable dans une lettre publiée dans le JS du 22 juin 1705. Voir aussi Pierre Le Lorrain de Vallemont, Dissertation sur une médaille singulière d’Alexandre le Grand par laquelle on justifie l’histoire de Quinte-Curce (Paris 1703, 12°), ouvrage recensé dans le JS du 27 août 1703.

[8] Jean Le Clerc, Ars critica, in qua ad studia linguarum latinæ, græcæ et hebraicæ via munitur (Amstelodami 1696, 8°, 2 vol.).

[9] Le Clerc s’attaquait aux publications de François Charpentier, Les Choses mémorables de Socrate, ouvrage de Xénophon. Traduit du grec en françois, avec la vie de Socrate (Paris 1650, 12° ; 2 e éd. Paris 1657, 12°), et La Cyropédie ou l’histoire de Cyrus, traduite du grec de Xénophon (Paris 1659, folio), où était évoquée la publication de François Nodot, Traduction entière de Pétrone, suivant le nouveau manuscrit trouvé à Belgrade en 1688 (Cologne 1693-1694, 12°, 2 vol.). Sur cette supercherie, qui suscita des critiques sévères et une réplique de Nodot intitulé La Contre-critique de Pétrone, ou réponse aux « Observations sur les fragments trouvés à Belgrade en 1688 » [par Bruguière de Barante], avec la réponse à la « Lettre sur l’ouvrage et la personne de Pétrone » [par Laisné] (Paris 1700, 8°), voir Lettre 1527, n.13, et le compte rendu dans le JS du 27 août 1703.

[10] Des Maizeaux explique le détail de cette critique : « Il s’agit de l’équivoque des Siciliens sur le mot Verres, rapportée par Cicéron : alii, dit cet orateur, sacerdotem execrabantur qui Verrem tam nequam reliquisset : paroles que M. Perrault, dans son Parallèle des Anciens et des Modernes, tome I, dialogue III, p.358, explique de cette maniere : “les autres maudissoient le magistrat nommé le prêtre qui laissoit vivre un si méchant verrat” : il insinuë en même tem[p]s que ce trait n’est pas digne de Cicéron. Mr Perizonius, dans son Q. Curtius vindicatus, p.57 et suiv., a censuré cette explication de Mr Perrault et lui a reproché de n’avoir pas entendu ce mot de reliquisset. [...] ».

[11] Sur cette collection, voir C. Volpilhac-Auger (dir.), La Collection « ad usum Delphini ». L’Antiquité au miroir du Grand Siècle (Grenoble 2000), et, sur ses défaillances, voir en particulier les chapitres de B. Colombat et de B. Bureau sur l’ interpretatio et sur l’annotation par les éditeurs, p.173-250.

[12] Phædri [...] Fabularum æsopiarum libri V, cum notis perpetuis Jo. Fred. Gronovii, p., et emendationibus Jacobi Gronovii, f., accedunt Nicolai Dispontinii in Phædrum collectanea (Amstelædami 1703, 12°).

[13] Sur Pierre Danet (1650-1709), voir M. Furno, « Les dictionnaires de Pierre Danet », in C. Volpilhac-Auger (dir.), La Collection « ad usum Delphini », op. cit., p.261-280. Son édition de Phèdre avait paru fin 1675.

[14] Le premier tome de la RQP avait paru à Rotterdam chez Reinier Leers en octobre 1703 sous la date de 1704.

[15] Burkhard Gotthelf Struve (1671-1738), Introductio ad Notitiam Rei Litterariæ et usum Bibliothecarum. Accessit dissertatio De Doctis Impostoribus (Jenæ 1704, 8°), qui fut suivie par des Supplementa ad notitiam rei litterariæ et usum bibliothecarum accesit oratio : de meritis Germanorum in historiam (Jenæ 1710, 8°), avec de nombreuses éditions ultérieures. Des Maizeaux cite une édition de 1701, que nous n’avons pu localiser.

[16] Denis de Sallo (1626-1669), premier directeur du JS : voir J. Sgard, Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J.-P. Vittu), et J. Sgard, Dictionnaire des journaux, n° 710 (art. de J.-P. Vittu), et la thèse inédite de ce dernier, Le « Journal des savants » et la République des Lettres, 1665-1714, thèse Paris I, sous la direction de D. Roche, 1998. La publication du JS fut suspendu le 30 mars 1665 après sa treizième livraison. Le retrait de Denis de Sallo, voisin des Arnauld dans la rue de la Verrerie et sympathisant des « jansénistes », fut dû plutôt à la sourde rivalité entre Colbert et Lionne en matière de diplomatie romaine, qui tourna en cette occasion à l’avantage de ce dernier. Denis de Sallo passa la direction du périodique, dont il détenait le privilège, à l’abbé Jean Gallois. Le récit de la mort de Denis de Sallo, tiré de Noël d’Argonne, Mélanges d’histoire et de littérature, recueillis par M. de Vigneul-Marville (2 e éd., Paris 1700, 12°, 2 vol.), i.313-314, est sans fondement. Selon Des Maizeaux, Bayle entreprit la réfutation de ce récit dans ses notes sur l’ouvrage d’ Anthelme Tricaud et d’ Alexis Gaudin, Remarques critiques sur la nouvelle édition du « Dictionnaire historique » de Moréri (Paris, Raymond Mazières 1706, 12° ; 2 e éd., Rotterdam, J. Hophout, 1706, 12°) : voir le DHC, iv. 669-674 ; OD, iv.193-198, mais nous n’y avons pas trouvé le texte cité par Des Maizeaux : « Il eût été à souhaiter que l’éditeur eût réfuté un mensonge qui dif[f]ame cruellement Mr de Sallo, et qui aiant été d’abord débité par le chartreux qui s’est masqué sous le nom de Vigneul-Marville, a déjà paru dans un livre latin publié en Allemagne, et passera sans doute de livre en livre et de païs en païs en peu de tem[p]s, si l’on ne prévient cette malheureuse propagation. C’est pourquoi j’assûre ici comme une chose qui vient de Mr l’abbé Gallois, qu’il n’y a rien de plus faux que ce passage de Vigneul-Marville [...] [citation du passage des Mélanges]. Il est certain qu’il mourut en 1669 sans que le jeu y eût rien contribué. »

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 195578

Institut Cl. Logeon