Lettre 1635 : Pierre Bayle à Adrien Maurice, duc de Noailles

[Rotterdam, le 14 août 1704]

Monseigneur,

La lettre dont il vous a plu de m’honorer [1] m’a comblé d’une joie inexprimable, je craignais avec raison que votre bonté quelque grande qu’elle soit ne me justifiat point, mais en ap[p]renant que le sieur de Lorme [2] a eu l’honneur de vous faire la reverence, j’ai conclu que la lettre qui me devait servir d’apologie a eu son effet. J’avois d’autant plus d’inquietude, Monseigneur, que depuis le retablissement du commerce [3][,] j’avois recu la lettre que vous me fites l’honneur de m’ecrire de Plombieres le 31 e de mai 1703 [4]. Je ne l’ai recue qu’au commencement du mois passé, mais j’avois sujet de craindre / que vous ne crussiez que je l’avois recuë en son tem[p]s, ce qui devoit faire paroitre mon silence plus criminel.

Si j’ai l’esprit en repos de ce coté-là presentement, je ne laisse pas d’un autre coté d’etre bien en peine, car je ne sai[s] que faire Monseigneur, pour rendre mes lettres un peu dignes de votre curiosité. Si l’on imprime quelque chose de bon[,] nos journalistes en parlent fort amplement, et vous en savez par là des nouvelles, ils m’otent par là les moiens de vous ap[p]rendre des nouveautez lit[t]eraires. S’il y a des livres dont ils ne parlent pas, ils sont si peu considerables, que je me dois faire un scrupule d’en entretenir un seigneur aussi eclairé et d’un gout aussi delicat que vous. Cependant j’ose vous parler d’un nouveau livre latin composé par un Allemand nommé Scutet, lutherien rigide. Il a publié depuis peu une reponse au livre de Mr des [ sic] Meaux sur les Variations des protestan[t]s [5]. J’avois cru qu’il discuteroit les faits avancez par ce prelat, mais j’ai trouvé que sur ce point-là il abandonne le champ de bataille, et qu’il se jette sur la controverse, par les routes les plus communes apres avoir dit en general que si les defauts person[n]els des reformateurs[,] leurs variations, et leur politique / pouvoient former un prejugé contre leurs dogmes, il n’y auroit rien de certain dans l’Evangile, puis que les premiers qui l’ont annoncé, et leurs successeurs immediats n’ont pas eté exempts des infirmitez humaines.

Il y a plusieurs savan[t]s en Allemagne qui fouillent à l’envi les uns des autres tous les recoins des bibliotheques pour y chercher les lettres des hommes doctes, et ils en publient autant qu’ils en trouvent, sans considerer que la plupart ne contiennent rien de considerable. C’est ce qu’on peut dire du Supplementum espistolarum Martini Lutheri continens epistolas CCLX partim hactenus ineditas, partim editas quidem sed hinc inde dispersas, imprimé à Hal en Saxe l’an 1703 in 4 [6]. Ce n’est pas que ceux qui veulent con[n]oitre plusieurs petites circonstances de la vie et du caractere de Luther ne puissent trouver ici leur compte. Un nommé Weberus professeur en droit à Giesse dans la Hesse a publié une trentaine de lettres de Languet, de Camerarius, de Craton et de Peucer [7], ce qui n’est qu’un avantcoureur d’un gros recueil qu’il a decouvert epistolarum theologicarum des plus celebres ministres du XVI e siecle [8]. Je suis persuadé que ce recueil-là contiendroit beaucoup de particularitez notables, si on le publioit fidelement. /

Nous avons à La Haie un ex-benedictin qui publie tous les mois les Nouvelles des cours de l’Europe [9]. Je ne sai[s] Monseigneur si vous vous donnez la peine de jetter les yeux sur les livres de nos nouvel[l]istes. Celui-là a beaucoup de feu d’imagination, et une vivacité de style et d’esprit extraordinaire. On verra bien tot le premier tome d’un nouvel Atlas que l’on fait à Amsterdam et qui sera accompagné de dissertations historiques et politiques dont il est l’auteur [10]. Il y en aura une dans ce premier tome qui sera une invective contre Alexandre le Grand. Cet ecrivain affecte beaucoup de crier contre le pouvoir absolu et monarchique, et contre l’ambition qui cause des guerres.

J’ai vu un livre que l’on croit avoir eté imprimé à Bruxelles, on sup[p]ose qu’il est traduit de l’anglois : il a pour titre Les Interests de l’Angleterre mal entendus dans la presente guerre. Il semble que deux auteurs y aient travaillé, un Anglois l’autre Francois, tous deux gran[d]s jacobites [11]. Il ne paroit pas qu’un Francois puisse con[n]oitre tout le detail qui paroit là touchant les finances et le commerce d’Angleterre.

On imprime en Angleterre la version latine de l’ouvrage de Mr Newton sur les couleurs [12]. Ceux qui l’ont lu en anglois disent que jamais on n’avoit expliqué cette partie si dif[f]icile de la physique de la maniere que ce grand mathematicien l’a expliquée. Les Anglois met[t]ent cet auteur fort au dessus de Mr Descartes.

Le nouveau livre du / Pere Quesnel sous le titre de Defense de tous les theologiens et en particulier des disciples de s[aint] Augustin contre l’ordonnance de M. l’eveque de Chartres du 3 août 1703 [13] est rempli de choses qui avoient eté rebat[t]ues sur la distinction du fait et du droit, mais il y a quelques remarques contre la pretension de Mr l’abbé Dumas [14] qui peuvent passer pour nouvelles, et qui concernent une objection delicate. C’est que les jansenistes ont tenu un autre langage avant la condamnation des cinq propositions par Innocent X et un autre depuis cette condamnation. Le P[ère] Quesnel tache de repondre aux preuves de Mr l’abbé Dumas. Il est remarquable que sur la question si l’Eglise est infaillible dans les matieres de fait[,] chaque parti reduit l’autre à l’absurde. Ceux qui af[f]irment ont des raisons qui semblent demonstratives, mais ceux qui nient ont pour eux l’experience, car ils font voir que des conciles œcumeniques ont erré sur des points de fait, et que des docteurs tres catholiques sont convenus de cette erreur. Ce qui tient le plus à cœur au P[ère] Quesnel est que les jesuites se vantent d’avoir trouvé parmi ses papiers plusieurs lettres qui marquent que Mr Arnauld, et ses adheran[t]s etoient mal intention[n]ez pour la France [15].

J’abuserois de votre patience, Monseigneur / si je ne finissois pas ici ma rapsodie, en vous assurant du très profond respect qui accompagne l’admiration que j’ai pour votre excellent et rare merite. Je suis avec toute la veneration imaginable, Monseigneur, de Votre Grandeur le tres humble et le tres obseissant serviteur. Bayle

A Rotterdam, le 14 e d’aoust 1704

Notes :

[1] Aucune des lettres du duc de Noailles adressées à Bayle ne nous est parvenue.

[2] Sur Jean-Louis Morissard de Lorme, imprimeur d’Amsterdam, voir Lettre 1607, n.1.

[3] Sur le rétablissement du « commerce de lettres » entre la France et les Provinces-Unies, voir Lettres 1597, n.2, et 1638, n.2.

[4] Cette lettre du duc de Noailles est perdue.

[5] Daniel Séverin Schultz, dit Scultetus (1645-1712), Hypotyposis atque succincta depulsio errorum Romanæ Ecclesiæ ad Jac. Benigni Bossueti, Meldensis episcopi, « Histoire des variations des églises protestantes » suscepta, præeunte præfatione de officio episcoporum Galliæ (Jenæ, Johann Felix Bielcken 1704, 8°). Une variante du titre dans les catalogues donne : Hypotyposis sive succincta depulsio errorum Romanæ Ecclesiæ. Sur l’ouvrage de Bossuet, voir Lettre 298, n.20.

[6] Martini Lutheri : continens Epistolas CCLX. Partim hactenus ineditas, partim editas quidem, sed hinc inde dispersas, et in tomis quos Jo. Aurifaber edidit, non extantes, nunc autem collectas. Accedit Io. Francisci Buddei, P.P. Dissertatio præliminaris de Aucta insigniter per recentissimas quasdam epistolarum collectiones, re litteraria et ecclesiastica (Halæ 1703, 8°). Voir le compte rendu dans le JS du 4 février 1704.

[7] Decades Tres Epistolarum, Huberti Langueti, Jo. Camerarii, Jo. Cratonis et Casp. Peuceri [...] : Apparatui Epistolarum Theologicarum maiori præmittuntur et primùm prodeunt è museo Immanuelis Weberi (Francofurti ad Mœnum 1703, 4°).

[8] Immanuel Weber (1659-1726) ne semble pas avoir réalisé ce projet de publication.

[9] Sur Nicolas Gueudeville, que Bayle connaissait personnellement, voir Lettre 1554, n.10. Le journaliste devait rendre un bel hommage à Bayle dans L’Esprit des cours de l’Europe, mars 1705, p.258-259 : « Dans le desordre af[f]reux où sont les af[f]aires de la Republique, on ne laisse pas de parler d’un accomodement. [...] Je vais enchasser ici une remarque historique et critique qui ne sera pas, ce me semble, attirée par machines : je la tire du Dictionnaire de l’illustre et savant Monsieur Bayle : puis que j’ai enfin prononcé ce grand nom, je ne sçaurois plus me défendre de lui rendre justice. Je declare donc, une fois pour tout[es], que je pren[d]s souvent dans le gros ouvrage de ce fameux auteur ; ce riche et inepuisable thresor fait toute ma bibliotheque et s’il est vrai qu’il faille se deffier d’un homme qui n’a qu’un livre, cave ab homine unius libri, j’avoue que par cet endroit on ne doit m’aborder qu’avec precaution : en recompense on aura bon marché de moi pour tout le reste. »

[10] Nicolas Gueudeville, Atlas historique, ou nouvelle introduction à l’histoire, par M. C[hatelain], avec les dissertations sur l’histoire de chaque Etat (Amsterdam 1713-1721, folio, 7 vol.). On voit que Bayle était au courant des projets de Gueudeville bien avant la date de leur réalisation, ce qui témoigne de sa familiarité avec le journaliste, qui, à cette date, publiait également les Dialogues de M. le baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique, avec les voyages du même en Portugal et au Danemarc (Amsterdam 1704, 8°). Voir Louis-Armand de Lom d’Arce, baron de Lahontan, Œuvres complètes, éd. R. Ouellet et A. Beaulieu (Montréal 1990, 2 vol.). Bayle s’intéressait, en effet, beaucoup aux journaux politiques et une note manuscrite dans son exemplaire de la réédition par Almeloveen du De scriptis adespotis de Deckherr en 1686 (sur cet exemplaire, voir notre tome XIV, Annexe II) identifie (p.406) l’auteur (jusqu’ici inconnu) des Considérations politiques : « Le 10 juillet 1690 un libraire de La Haye m’a dit que l’auteur des Considera[ti]ons politiques qui ont eté imprimées pend[an]t 2 ou 3 ans tous les mois à La Haye datées du 16 de chaque mois, et dont l’interruption a commencé au mois de juin dernier e[st] un refugié provencal nommé Hus de Mimet, qu’on croit que Mr Fagel et depuis Mr Heinsius les pensionnaires lui ont donné cent ecus par an pour savoir de lui ce qui se dit dans les conversa[ti]ons etc. Il est auteur de La Veritable Campagne des Allemans de 1690. Mr Boyer passe pour celui q[ui] a fait La Campagne des Allemans où il les accuse de trahison. » Sur ce périodique, dont l’auteur restait jusqu’ici inconnu, voir J. Sgard, Dictionnaire des journaux, n° 224 (art. de H. Guénot). Le livre qui lui est attribué, resté également anonyme, s’intitule Relation veritable de la campagne des Allemans de l’année 1690. Avec des réflexions servant de réponse à un petit livre qui a paru depuis peu, sous le titre de « Campagne des Allemans de l’an 1690 etc. » (Liège, Jean Le Blanc 1691, 12°) ; il répondait au livre anonyme, attribué ici à Abel Boyer, La Campagne des Allemans de l’année 1690. Opposée à leur interêt particulier, et à celuy des alliez (Cologne, Jeremie Plaignant, à l’enseigne de la verité 1691, 12°).

[11] Il s’agit d’un ouvrage de l’ abbé Dubos, Les Intérêts de l’Angleterre malentendus dans la guerre présente. Traduits du livre anglais intitulé « England’s interest mistaken in the present war » (Amsterdam 1703, 12°), sur lequel Bayle devait revenir dans sa lettre du 9 octobre (Lettre 1642, n.4), et que Dubos devait lui envoyer par la suite : Lettre 1650, n.4. Il fut recensé dans le JS du 5 mai 1704, dans les Mémoires de Trévoux, octobre 1704, art. CXLII, et dans la Bibliothèque choisie de Le Clerc, VI (1705), art. III,2, p.314-327 ; Nicolas Gueudeville devait s’opposer fortement à ce « faux et hypocrite Anglois » dans L’Esprit des cours de l’Europe, avril 1705, p.485 ; voir aussi le commentaire de Nicolas Thoynard à Locke du 9/20 juillet 1704 (éd. E.S. de Beer, n° 3584), et A. Lombard, L’Abbé Du Bos : un initiateur de la pensée moderne (1670-1742) (Paris 1913 ; Genève 1969), p.103-110.

[12] Isaac Newton (1642-1727), Opticks, or, a treatise of the reflexions, refractions, inflexions and colours of light. Also two treatises of the species and magnitude of curvilinear figures (London 1704, 8°). L’ouvrage fut traduit par Samuel Clarke, Optice : sive De reflexionibus, refractionibus, inflexionibus et coloribus lucis libri tres. Lat. reddidit S. Clarke. Accedunt tractatus duo de speciebus et magnitudine figurarum curvilinearum, Lat. scripti. (Londini 1706, 4°).

[13] Jacques Fouillou (1670-1736), Défense de tous les théologiens et en particulier des disciples de S. Augustin, contre l’ordonnance de M. l’évêque de Chartres du 3 d’août 1703 (s.l. 1704, 12°). Cet ouvrage, recensé dans l’HOS, mai 1704, art. IX, devait susciter deux réfutations, l’une intitulée Denonciation de plusieurs livres, theses, ou ecrits, qui appuyent, ou renferment l’heresie des cinq propositions condamnées par l’Eglise dans le sens de Jansenius. Adressée à nosseigneurs les eveques de la Flandre francoise. Premiere partie. Où est contenuë la denonciation, 1. De la theologie du P. Juenin, seconde edition. 2. Des difficultez proposées aux docteurs de la faculté de théologie de l’université de Doüay [...] par un anonime. 3. De la prétenduë défense de tous les theologiens contre l’ordonnance de Monseigneur l’evêque de Chartres [...] par un anonime. 4. Des difficultez sur l’ordonnance et instruction pastorale de Monseigneur l’archevêque duc de Cambray [...] par un anonime sous le nom du bachelier Verax (s.l. 1705, 8°), et l’autre de la part d’ Adrien Delcourt (1662-1740), Réponse à un libelle qui a pour titre : Difficultez proposées à Messieurs les docteurs de la faculté de théologie de l’université de Doüay, touchant la déclaration, où ils soûtiennent que l’Eglise est infaillible dans les décisions qu’elle porte des faits doctrinaux : et de plus on trouvera satisfaction entiere sur tout ce qu’il y a d’important contre l’infaillibilité de l’Eglise à l’égard des faits doctrinaux dans les Difficultez proposées à monseigneur l’archevêque de Cambray par le bachelier Verax ; dans le prétendu Eclaicissement sur l’Ordonnance du même prélat, et dans la prétenduë Défense de tous les théologiens, etc. contre l’ordonnance de Monseigneur de Chartres (Douai 1705, 4°).

[14] Hilaire Dumas, auteur de l’ Histoire des cinq propositions de Jansénius (Liège 1699, 12°) et de la Défense de l’« Histoire des cinq propositions de Jansénius », ou deux véritez capitales de cette histoire défendue contre un libelle intitulé « La Paix de Clément IX » (Liège 1701, 12°). Ce dernier ouvrage répondait à Pasquier Quesnel, La Paix de Clément IX, ou démonstration des deux faussetés capitales avancées dans l’histoire des V propositions contre la foi des disciples de S. Augustin et la sincérité des quatre évêques, avec l’histoire de leur accommodement et plusieurs pièces justificatives (Chamberri 1700, 12°).

[15] Après la mort d’ Antoine Arnauld en 1694, Pasquier Quesnel continua à habiter leur maison à Bruxelles, où d’autres se joignirent à lui, notamment Ernest Ruth d’Ans et Arnoul-Joseph Dubois de Brigode. Mais, avec le temps, les jésuites découvrirent son lieu de séjour et, lorsque, en 1700, le petit-fils de Louis XIV succéda au roi d’Espagne, Charles II, ils réussirent à faire agir l’archevêque de Malines, Humbert Guillaume de Précipiano. N’écoutant pas les avertissements de ses amis, entre autres de Louis Paul Du Vaucel, Quesnel refusa de changer de demeure. Le 30 mai 1703, il fut pris et emprisonné. En même temps, tous les papiers d’Arnauld et de Quesnel tombèrent entre les mains de jésuites, permettant aux autorités d’autres arrestations. Cependant, avec l’aide de quelques amis, Quesnel, déguisé en femme, réussit à s’évader de la prison archiépiscopale le 13 septembre de la même année. Il se retira aux Provinces-Unies, où le successeur de Jean Baptiste van Neercassel, Pierre Codde, vicaire apostolique de la Mission de Hollande, lui offrit l’hospitalité de la Mission, et il s’établit à Amsterdam. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de H. Schmitz du Moulin).

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