Lettre 1637 : Henri Basnage de Beauval à Pierre Des Maizeaux

[La Haye, le 5 septembre 1704] Monsieur Je ne me suis pas apparemment assez nettement expliqué sur la proposition que vous avez l’honnêteté de me faire sur le reimpression des pieces que j’ay publiées autrefois contre Mr Jurieu [1]. Je sçay bien que je ne suis plus le maître de ce qui est abandonné au public par l’impression ; mais puisque vous voulez bien demander mon consentement, je vous dirai sans detour, que ces querelles etant assoupies depuis bien des années, je serois bien aise de ne les point reveiller. On prendroit pour un acte d’hostilité, si on les reproduisoit en recueil. Et d’ailleurs comme ces sortes de pieces perdent beaucoup de leur prix, lorsque les lecteurs sont refroidis et qu’ils ont oublié les sujets qui y ont donné lieu, je crois que vous pouvez en choisir bien d’autres qui feront plus d’honneur à votre goût, plus de plaisir au public. Je ne suis point l’auteur de l’ Avis au grand auteur des petits livrets ; c’est M. Bayle [2]. Comme ce livret n’est pas trop digne de lui, il fait bien de vous le refuser. La Dissertation des trois imposteurs [3] seroit fort propre à enrichir votre recueil. Je ne l’ay point ; elle appartenoit à M. Leers à qui je l’ay rendüe. Je vais dans quelques jours à Rotterdam et, si je la puis retrouver, je vous la ferai tenir par M. Bernard. Je lui envoye les Observations sur l’« Avis aux refugiez » [4]. Vous en êtes le maitre. Vous m’avez fait au reste beaucoup d’honneur par la bonne opinion que vous aviez de mes ouvrages ; je vous en suis très obligé et je vous assure que, si j’en puis trouver les occasions, je tacherai de vous marquer combien je suis, Monsieur, votre tres humble et tres obeyssant serviteur B[asnage] de Beauval Mille amitiez, je vous prie, à Mr Silvestre

De La Haye le 5 de sept[embre] 1704

 

A Monsieur / Monsieur Des Maizeaux / A Londres

Notes :

[1] Basnage de Beauval avait eu, en effet, une attitude ambivalente à l’égard du projet de Des Maizeaux de publier un recueil des pièces polémiques de la querelle entre Bayle et Jurieu : voir Lettre 1499, n.2.

[2] Pour la bibliographie de « l’affaire Bayle », voir notre tome VIII, annexe III, et A. McKenna, « La bataille entre Bayle et Jurieu : la dynamique du dispositif de communication », in P.-Y. Beaurepaire (dir.), La Communication en Europe. De l’âge classique au siècle des Lumières (Paris 2014), p.195-205.

[3] La Dissertation sur les Trois Imposteurs de Bernard de La Monnoye avait été composée dans des circonstances expliquées par La Monnoye lui-même dans sa « Lettre à Monsieur Bouhier, président au parlement de Dijon, sur le prétendu livre des Trois Imposteurs », publiée dans les Menagiana, éd. La Monnoye (Paris 1715, 12°, 4 vol.), iv.283-312 : « Un de mes amis me lisant il y a quelques années une lettre de M. Bayle, où il étoit parlé du dessein qu’un savant* d’Allemagne [* Daniel George Morhof mort le 30 juillet 1691 sans avoir tenu parole] avoit de publier une longue dissertation par laquelle il prouveroit qu’il y a eu véritablement un livre imprimé de tribus Impostoribus : je lui témoignai que je croyois pouvoir sans témérité entreprendre de produire des preuves du contraire. Comme il accepta l’offre que je lui fis de les lui communiquer, j’y satisfis peu de tem[p]s après par une lettre dont il envoya une copie à M. Bayle, et dont au mois de février 1694 [art. XV] M. de Beauval donna un extrait dans son Histoire des ouvrages des savan[t]s. Aujourd’hui, Monsieur, vous m’invitez à composer un nouvel écrit, dans lequel joignant à mes anciennes observations, celles que je puis avoir faites depuis, je vous entretienne à fond de cette matiere. C’est sur quoi, en reconnoissance de tant de belles et bonnes choses que vous m’avez apprises, je vais tâcher de contenter en peu de mots votre curiosité, osant vous assurer que vous trouverez ici en petit l’histoire presque complette de ce fameux livre. » Cette Dissertation – qui niait l’existence du Traité des trois imposteurs – fut publiée à part (La Haye, Henri Scheurleer 1716, 12°) et devait susciter une réponse publiée dans les Mémoires de littérature de Sallengre, 1716, art. VIII, p.376-385 : « Extrait d’une lettre intitulée Réponse à la Dissertation de M. de La Monnoye sur le traité De tribus impostoribus [...] », à laquelle La Monnoye répliqua, ibid., art. IX, p.386-391 : « Réponse de M. de La Monnoye à la brochure precedente ». Voir Prosper Marchand, Dictionnaire historique, ou Mémoires critiques et littéraires (La Haye 1758-1759, 2 vol.)., art. « Impostoribus (De tribus) » ; S. Berti, « Jan Vroesen, autore del Traité des trois imposteurs  », Rivista Storica Italiana, 103 (1991), p.528-543 ; Traité des trois imposteurs. La vie et l’esprit de Spinoza, éd. S. Berti (Turin 1994) ; S. Berti, F. Charles-Daubert et R. Popkin (dir.), Heterodoxy, Spinoza and free thought in early eighteenth-century Europe. Studies on the Traité des trois imposteurs (Dordrecht 1996) ; M. Mulsow, « Freethinking in early eighteenth-century Protestant Germany : Peter Friedrich Arpe and the Traité des trois imposteurs  » ; ibid., p.193-239 ; F. Charles-Daubert, Le « Traité des trois imposteurs » et « L’Esprit de Spinoza ». Philosophie clandestine entre 1678 et 1768 (Oxford 1999), p.36-51 ; La Lettre clandestine, n° 24 (2016) : Le Traité des trois imposteurs.

[4] Henri Basnage de Beauval, HOS, avril 1690, art. X : compte rendu de l’ Avis important aux refugiez sur leur prochain retour en France, envoyé pour étrennes à l’un d’eux en 1690. Par C. L. A. A. P. D. P. ( Amsterdam, Jaques Le Censeur 1690, 12°), où il se préoccupe surtout d’éloigner tout soupçon de « certaines plumes du parti protestant, qui ne sont pas capables de faire un si méchant usage de leur loisir » – visant ainsi à innocenter Bayle. Ce propos sera « confirmé » le mois suivant, HOS, mai 1690, art. XVI, « Extraits de diverses lettres », où figure une lettre que le rédacteur aurait reçu de Paris de la part de l’auteur catholique de l’ Avis, qui en annonçe une nouvelle édition parisienne ; l’authenticité de cette lettre fut mise en doute par Jurieu et, en effet, elle est sans doute de la plume de Bayle lui-même : voir Bayle, Avis aux réfugiés, éd. G. Mori (Paris 2007), p.11. Jurieu publia alors, fin avril 1690, son Examen d’un libelle contre la religion, contre l’Etat et contre la révolution d’Angleterre. Intitulé « Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France » (La Haye, Abraham Troyel [fin avril] 1691, 12°) ; à cet Examen et aux pamphlets suivants de Jurieu, Basnage de Beauval répondit par sa lettre A Messieurs les ministres et anciens qui composent le synode assemblé à Leyden le 2 e de may 1691 (citée par Des Maizeaux, Vie de Mr Bayle, p.LXI ; publiée en fac-similé dans Bayle, OD, éd. E. Labrousse, v-2, p.347-356), ce qui provoqua la réaction violente de Jurieu dans son Apologie (août 1691), entraînant deux nouveaux écrits de Basnage de Beauval : sa Réponse à l’apologie de M. Jurieu (s.l. [août 1691], 12° ; OD, v-2, p.475-498), et sa Lettre sur les différens de MM Jurieu et Bayle (s.l. [août 1691], 8°). Pour la bibliographie complète de « l’affaire Bayle », voir ci-dessus, n.2.

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