Lettre 1642 : Pierre Bayle à Adrien Maurice, duc de Noailles

• [Rotterdam, le 9 octobre 1704] Monseigneur [1] Le plaisir extreme que je sentis en lisant la lettre que vous me fites l’honneur de m’ecrire le 10 e du mois dernier [2] fut bien contrebalancé par la circonstance que votre santé n’est pas encore retablie. Je fais mille vœux pour son entier retablissement, et j’en conçois beaucoup d’esperance depuis ce que Mr de Larroque m’a ecrit en dernier lieu [3] en m’ap[p]renant qu’il avait eu le bonheur de vous voir, et qu’il auroit l’honneur / de faire un petit voiage avec Votre Grandeur. Il n’a pas manqué de me faire un beau portrait de votre rare merite. C’est un chapitre que nous traitons en toute occasion chez Mr Basnage.

On sait presentement, en ce païs même, que l’auteur des Interets de l’Angleterre mal entendus n’a point eu d’associé, qu’il est Francois, et que son ouvrage n’est point une traduction [4]. On sait son nom, et l’on convient qu’il a de l’esprit et de la penetration. Le jugement qu’il a porté etoit fondé, quoi qu’en disent des personnes que la passion entraine trop, sur les ap[p]arences les plus specieuses, mais l’evenement jusqu’ici ne favorise point ses conjectures, tant il est vrai que l’avenir est la chose du monde la plus trompeuse, et sur tout en matiere de guerre, où un mauvais moment est capable de renverser ce que la prudence la plus consommée avoit elevé avec mille peines, et avec beaucoup de tem[p]s.

Vos reflexions, Monseigneur, sur les demelez du jansenisme sont sans / doute très solides. Ce parti semble etre accablé, mais il paroit par les ordonnances memes des prelats de France contre le Cas de conscience qu’il a beaucoup de fauteurs. On imprime actuellement à Amsterdam en 4 vol[umes] in 12 l’ Histoire de ce cas de conscience, et c’est un janseniste qui a soin de cela [5].

J’ai parcouru un livre italien imprimé cette année à Venise et composé par Bernardo Trevisano, noble Venitien, sous le titre de Meditazioni filosofiche [6]. C’est un gros in 4 où les principes de Mr Descartes dominent. Il y a beaucoup de metaphysique, et bien de belles pensées, exactement liées ensemble sur l’existence de Dieu, sur sa providence, et sur l’immortalité de l’âme de l’homme.

J’ai vu aussi une lettre de 56 pages in 4 imprimée à Venise cette année et composée par Apostolo Zeno[,] Candiot, et citoien de Venise [7]. Cette lettre contient l’eloge des Meditations philosophiques de Mr Trevisano, avec un detail des hommes illustres de cette maison, et nommement du frere de cet ecrivain, prelat illustre et qui a eté / fort estimé de Madame de Maintenon [8], comme il paroit par des lettres qu’elle a ecrites et que l’on insere.

Comme Mr Basnage se donne l’honneur aujourd’hui de vous ecrire, je me vois dispensé, Monseigneur, de m’informer s’il y a des livres nouveaux, il epuisera la matiere. Je mettrai dans un bal[l]ot qu’il trouve occasion de vous faire tenir un exemplaire de l’apologie que je viens de publier de mes Pensées diverses [9]. Je vous demande tres humblement la grâce de vouloir accepter cette petite marque de mes hommages. Le journal de Mr de Beauval, au 2 e quartier de cette année contient l’analyse de ce mien livre [10].

Je vous ren[d]s, Monseigneur, mille actions de graces de la bonté que vous avez euë de recommander mon parent [11]. J’en aurai toute ma vie une extreme gratitude, et je serai toujours, avec un tres profond respect, Monseigneur, votre tres humble et tres obéissant serviteur Bayle

A Rotterdam le 9 e d’octobre [1704]

Notes :

[1] Sur l’identification du destinataire, voir Lettre 1621, n.1.

[2] Aucune lettre du duc de Noailles à Bayle ne nous est parvenue.

[3] Cette lettre de Daniel de Larroque est perdue.

[4] Sur cet ouvrage de l’abbé Jean-Baptiste Dubos, voir Lettre 1635, n.10, et 1650, n.4.

[5] Le 20 juillet 1701, une lettre composée par Pascal Fréhel, curé de Notre-Dame-du-Port à Clermont, concernant Louis Périer et adressée à un groupe de docteurs de Sorbonne, donna lieu à la diffusion du « cas de conscience » : un confesseur peut-il absoudre un pénitent qui, à l’égard de la question de fait sur les Cinq propositions, entend s’en tenir à un silence respectueux ? Quarante docteurs répondirent en estimant que le silence respectueux suffisait, et qu’il était possible de signer le Formulaire sans croire le « fait » que les Cinq propositions étaient dans l’ Augustinus de Jansénius. Au cours de l’année 1702, le Cas de conscience fut imprimé à Aix-en-Provence avec une lettre-préface à l’allure de provocation, ce qui ralluma la querelle sur la signature du Formulaire. Plusieurs évêques protestèrent contre ce Cas de conscience. Le 12 février, le texte du Cas de conscience fut condamné par le pape Clément IX. Le 5 mars, un arrêt royal porta défense de composer, imprimer et débiter des libelles sur les « anciennes contestations sur la doctrine de Jansénius ». A Paris, Jacques Fouillou fut l’un des amis de Port-Royal qui participèrent à l’affaire. L’évêque d’Apt, Foresta de Colongue, ayant publié une ordonnance contre le Cas de conscience, Fouillou composa des Considérations sur la censure faite par M. l’évêque d’Apt (1703). Reconnu comme auteur de cet écrit, il dut se cacher, d’abord chez Nicolas Lenglet Du Fresnoy, puis chez une famille amie. Pendant cette retraite, il écrivit la Défense de tous les théologiens et en particulier des disciples de S. Augustin contre l’ordonnance de M. l’évêque de Chartres du 3 août 1703 (voir Lettre 1635, n.13) et les Difficultés sur l’ordonnance et l’instruction pastorale de M. l’archevêque de Cambrai (1704). Ces ouvrages lui attirèrent des représailles : il perdit son bénéfice et dut quitter la France pour se retirer à Amsterdam auprès de Pasquier Quesnel. Ensemble, en collaboration avec Jean Louail, M lle de Joncoux et Nicolas Petitpied, ils publièrent alors l’ Histoire du « cas de conscience » signé par quarante docteurs de Sorbonne, contenant les brefs du Pape, les ordonnances épiscopales, censures, lettres et autres pièces pour et contre ce Cas, avec des réflexions sur plusieurs des ordonnances (s.l. 1705-1711, 12°, 8 vol.). Les défenseurs de Port-Royal étaient, en effet, encore très nombreux et leur résistance devait se renforcer tout au long du XVIII e siècle : voir C. Maire, De la cause de Dieu à la cause de la nation.

[6] Bernardo Trevisan, Meditazioni filosofiche di Bernardo Trevisan patrizio veneto nelle quali si versa sopra li seguenti motivi. 1. Dell’esser, e conoscimento, che possiamo aver delle cose. 2. Dell’esser massimo, ed assoluto, ch’è Dio. 3. Che dio abbia creato il mondo (Venezia 1704, 4°, 3 vol.). La formule de Bayle suggère qu’il se réfère plutôt au volume isolé, Meditazioni filosofiche di Bernardo Trevisano patrizio veneto parte seconda nella quale si contiene come Dio diriga il mondo con provvidenza (Venezia 1704, 4°).

[7] Apostolo Zeno (1668-1750), Lettera discorsiva di Appostolo Zeno, [...] al signore abate Giusto Fontanini, [...] intorno alla grand’opera delle meditazioni filosofiche del signor Bernardo Trivisano, [...] con la quale occasione si ragiona parimente della origine e degli uomini letterati della famiglia Trivisana (Venezia 1704, 8°).

[8] Voir Lettres de Mme de Maintenon , éd. H. Bots et E. Bots-Estourgie (Paris 2009-2013, 7 vol.), ii.60-61 : lettres 16 et 17 du 29 avril 1690 : il s’agit de François Trevisani, camérier du pape Alexandre VIII, Pierre Vito Ottoboni.

[9] La Continuation des pensées diverses de Bayle : voir Lettre 1638, n.3.

[10] Voir l’HOS, juin 1704, art. XI.

[11] Bayle précisera dans sa lettre du 27 octobre qu’il s’agit de Gaston de Bruguière, « mon proche parent capitaine d’infanterie dans le regiment d’Henaut » : à plusieurs reprises, Bayle avait demandé l’intervention de ses correspondants prestigieux afin de permettre à son cousin de rester en garnison à l’île de Ré : voir Lettres 913, n.3, 920, n.3.

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