Lettre 1643 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

A Rotterdam le 17 e d’oct[obre] 17[04]

Pour Monsieur Des-Maizeaux

Je vous remercie tres-humblement, Monsieur, d’avoir co[mm]encé votre lettre par les nouvelles qui concernent Mylord Shafsburi [1]. Les gazettes nous avoient ap[p]ris qu’à son arrivée à Londres il etoit tombé fort malade [2]. Je courus chez Mr Furli pour savoir ce qui en etoit, et j’ap[p]ris avec une extreme joie qu’il etoit quitte de la fievre et qu’il se retablissoit de jour en jour. Je vous sup[p]lie instamment de l’assurer de mes tres-humbles respects, et de mes vœux arden[t]s pour sa parfaite santé [3].

Sachant combien vous etes con[n]oisseur, je m’estimerais tres heureux si la Continuation de mes Pensées diverses meritoit votre ap[p]robation [4]. Je ne saurois vous dire quand la 3 e partie paroitra car je n’ai pas commencé encore à y travailler, et comme l’hiver est une saison où je ne travaille guere, je ne sai si je commencerai cette corvée avant le printem[p]s prochain.

Rien ne seroit plus dif[f]icile pour moi que la refonte d’un ouvrage, ainsi je ne m’engagerai point à ce que vous me proposez concernant le Comment[aire] phil[osophique] [5].

Je vous envoie quelques corrections et additions avec un billet pour Mr Thonson [6], j’y joins la piece de Mr de B[e]auval que vous m’avez demandée [7], quant à la Remontrance de Mr Simon à Mr. l’eveque de Meaux [8] je ne l’ai point, et pour ce qui est de l’ecrit de Mr de La Monnoie [9] il est si confondu avec tant d’autres papiers qu’il me faudroit bien du tem[p]s pour le trouver, mais d’ailleurs je ne pourrois, sans la participation de l’auteur laisser imprimer une chose qu’il n’a ecrite que pour moi, et que peut etre il n’a jamais eu dessein de faire paroitre.

La veuve du libraire Savouret avoit le Gallia Orientalis du s[ieu]r Colomiés [10]. Je lui ecrivis pour la prier de me la laisser parcourir, et je lui of[f]ris meme de lui trouver un marchand de ce manuscrit, elle ne daigna me faire reponse ; plus de quinze ans se sont passez depuis ce tem[p]s là, je ne sai où elle est, ni si elle vit encore.

J’ignorois absolument le sens caché de la lettre que j’inserai dans ma Rep[ublique] des Lettres [11], et personne non pas meme Mr Jurieu ni sa femme ne devina en ce païs ci ce que cela vouloit dire, nous ne le sçumes que lors que Mr Basnage et d’autres personnes de Rouen se furent refugiées et nous ap[p]rirent la chose. Alors nous con[n]umes combien il eut eté facile de decouvrir le mystere, mais quand on ne soupconne point qu’il y en ait dans une chose, on n’y en cherche point, et par consequent quelque facile qu’il soit à trouver[,] on ne le trouve point. Ce que l’abbé Terson a fait là dessus est une piece de controverse [12]. Si apres cela vous souhaitez que je vous l’envoie je prierai le frere de l’auteur, l’un des ministres ordinaires de cette ville [13], de me la fournir.

Je suis avec la plus forte estime, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Je ne croi pas que pendant que la guerre durera nous puissions songer à l’impression du Supplement de mon Diction[naire] [14].

 

A Monsieur / Monsieur Farettes à la / grande Poste / A Londres /

Notes :

[1] La lettre de Des Maizeaux ne nous est pas parvenue.

[2] Voir la Gazette de Rotterdam du jeudi 18 septembre 1704, nouvelle de Londres du 12 septembre : « Le comte de Schaffsburi nouvellement arrivé de Hollande est dangereusement malade. »

[3] Voir la lettre de Benjamin Furly à Shaftesbury du [26 ?] septembre 1704 (PRO 30/24/45/80, II e partie, f.289-90 ; Shaftesbury, Correspondence, en cours de composition), qui comporte un mot d’ Arent Furly : « My Lord, Mr Bayle was here last week to inquire about your Lordship’s health, having read in our French gazet[te] that you was dangerously ill ; he instantly desired of me to present his humble respects to your Lordship, and to assure you of his harty wishes for your speedy recovery, which I real[l]y concur with him in ; and beg leave to assure your Lordship of the deep respect and humble submission with which I am your Lordship’s devoted servant, A[rent] F[urly]. » Nous développons silencieusement les abréviations courantes dans le texte d’Arent Furly.

[4] Sur la publication des deux volumes de la CPD en août 1704 sous la date de 1705, voir Lettre 1638, n.3. Il n’y eut pas de suite à cette œuvre.

[5] Des Maizeaux avait dû prendre à la lettre la remarque de Bayle sur le Commentaire philosophique et lui proposer de publier une « refonte » : voir Lettre 1582, n.22.

[6] Cette nouvelle lettre de Bayle à Jacob Tonson, le célèbre imprimeur londonien, ne nous est pas parvenue.

[7] Il s’agit sans doute de l’écrit de Basnage de Beauval sur l’ Avis aux réfugiés ou bien un de ses autres écrits polémiques contre Pierre Jurieu : voir Lettre 1632, n.4, sur le projet de Des Maizeaux.

[8] Il y avait eu une confusion dans la formulation de la demande de Des Maizeaux ou dans le souvenir de Bayle : le cardinal Louis-Antoine de Noailles avait publié une Ordonnance portant condamnation de la traduction du Nouveau Testament imprimé à Trévoux chez Estienne Ganeau en l’an 1702 (Paris 1702, 4°). Richard Simon, auteur de la traduction, rédigea une Remontrance a Monseigneur le cardinal de Noailles [...] sur son ordonnance portant condamnation de la traduction du Nouveau Testament imprimée à Trevoux, qui fut publiée dans ses Lettres choisies (Amsterdam, Pierre Mortier 1730, 12°, 4 vol.), ii.346-390 : c’est de ce texte qu’il s’agit dans la présente lettre. De son côté, Bossuet publia une Ordonnance et deux Instructions contre la même traduction ; Simon les réfuta dans ses Lettres choisies, éd. citée, iii.236-243, 295-307, et dans le quatrième tome de sa Bibliothèque critique, ou recüeil de diverses pièces critiques, dont la plûpart ne sont point imprimées, ou ne se trouvent que très-difficilement. Publiées par Mr. de Sainjore qui y a ajouté quelques notes (Amsterdam 1708-1710, 12°, 4 vol.).

[9] Basnage de Beauval avait suggéré à Des Maizeaux de publier la Lettre sur le traité des trois imposteurs de Bernard de La Monnoye, qui était entre les mains de Reinier Leers : voir Lettre 1637, n.3.

[10] Autre projet de Des Maizeaux : voir Lettre 1555, n.8. Il s’agit ici de l’ouvrage de Paul Colomiès (1638-1692), Gallia orientalis, sive Gallorum qui linguam Hebræam vel alias Orientales excoluerunt vitæ (Hagæ Comitis 1665, 4°).

[11] Bayle évoque certainement l’« Extrait d’une lettre écrite de Batavia dans les Indes Orientales, le 27 novembre 1684, contenu dans une lettre de M. de Fontenelle, reçûë à Rotterdam par M. Basnage », publié dans les NRL, janvier 1686, art. X. sur la guerre entre Mreo et Eénegu dans l’île de Bornéo, dont il n’a découvert la véritable nature – satirique, sur la guerre entre Rome et Genève – que lorsque des huguenots réfugiés arrivèrent de Rouen, ville dont Fontenelle était originaire.

[12] Jean Terson, Eclaircissemen[t]s sur une lettre écrite de Batavia dans les Indes orientales, sous le titre de « Nouvelles de l’Isle de Bornéo. Par un ministre de Mréo appellé Stenor » (Montpellier 1687, 8°), lettre de onze pages mentionnée par Bayle dans la RQP, I re partie, ch. LXVII, OD, iii.630a. Bayle avait connu l’auteur à l’académie de Puylaurens : il avait abjuré en 1681 : voir Lettre 135, n.11.

[13] Non pas un frère de l’auteur de la Lettre initiale, Fontenelle, mais le frère de Jean Terson : il s’agit donc d’ André Terson, pasteur de l’Eglise wallonne de Rotterdam. Sur cette famille, voir Lettres 135, n.11, et 970, n.2.

[14] Cette remarque paraît être un faux-fuyant de Bayle, car le Supplément tant attendu n’était absolument pas prêt à l’impression : il ne devait paraître que comme un appendice dans l’édition de 1720 du DHC et les ajouts devaient être intégrés aux articles dans les éditions ultérieures. Néanmoins, dans son testament, établi le 12 février 1704, il lègue ses biens meubles à Jacques Basnage, ce qui fait que son propre exemplaire de la deuxième édition du DHC devait en fin de compte être confié à Reinier Leers, avec quelques 250 articles nouveaux ou corrigés : voir le texte du testament en Annexe I de ce volume et H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique » (Amsterdam, Utrecht 2001), p.54.

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