Lettre 1645 : Pierre Bayle à Gijsbert Kuiper

[Rotterdam,] le 21 octobre 1704

Monsieur

Le paquet que vous eutes la bonté de m’envoier [1] fut adressé à Bruxelles à Mr l’abbé de Saint Remi [2] comme j’avois recu ordre de le faire. Ce fut le Pere de Vitri qui professe la philosophie et les mathematiques à Caen qui me donna cette adresse [3], m’asseurant que tout ce que j’enverrois par là seroit seurement envoié à Monsieur Foucaut. Je sai qu’une partie des paquets qui ont eté ainsi adressez • sont arrivez à Caen, et l’on ne m’a jamais averti que le votre se fut perdu, ainsi j’ai compté qu’on l’avoit recu comme les autres. / Aiez donc la bonté Monsieur, de faire savoir à Monsieur Galand ce que j’ai l’honneur de vous ecrire ; il en demandera compte au Pere de Vitri qu’il con[n]oit particulierement, et qui est tres estimé de Monsieur l’intendant Foucaut [4].

J’ai eté occupé pendant cette année à faire imprimer une Continuation des pensées diverses afin de justifier les endroits que l’on avoit crus [ sic] contenir une mauvaise doctrine dans mon Traité des cometes [5]. Cette Continuation est en 2 tomes in 12. Il me reste une troisieme partie à faire pour achever de justifier ce que j’avois dit que l’atheisme n’est point pire que l’idolatrie des paiens [6]. J’ap[p]ren[d]s qu’on a imprimé quelque chose / contre moi à Paris au sujet des manicheens [7]. Quand j’aurai vu ce que c’est je resoudrai si je dois repliquer avant que d’achever mon apologie pour le Traité des cometes, ou si je dif[f]ererai, ou si je laisserai entierement sans replique ces antagonistes.

Je suis bien faché Monsieur, que la guerre retarde la publication des ouvrages que vous avez prets pour le public [8]. Il est certain que vu l’importance de ce que vous avez deja donné[,] on peut dire que c’est assez pour votre gloire, mais ce qui reste serviroit infiniment à la Republique des Lettres. Je vous souhaite toute sorte de prosperité, et suis avec un respect profond, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

J’ai envoié votre lettre à Middelbourg [9]

A Rotterdam le 21 e d’oct[obre] 1704

Notes :

[1] Sur ce paquet de Kuiper destiné à l’intendant Foucault à Caen et dont Bayle s’était entretenu longtemps avec Antoine Galland, voir Lettre 1597, n.2.

[2] L’abbaye Notre-Dame de Saint-Rémy à Rochefort dans la province wallonne de Namur. Hugues de la Croix, dont l’élection avait été contestée par Joseph de la Naye, se maintint néanmoins comme abbé entre 1699 et 1726. Sa gestion fut jugée « désastreuse » et il fut accusé de négliger la discipline. Il servait apparemment d’intermédiaire pour l’envoi de courrier et de paquets entre les Provinces-Unies et la France.

[3] Cette remarque indique que Bayle avait bien maintenu ses relations épistolaires avec le Père de Vitry après le départ de celui-ci de Paris et de la rédaction des Mémoires de Trévoux, quoique toutes les lettres échangées à cette époque soient perdues : voir Lettre 1547, n.9 : elles ont sans doute été supprimées après la mort de Bayle.

[4] Sur ces relations de Bayle dans l’entourage de l’intendant Foucault à Caen, voir A. McKenna, « Les correspondants de Bayle dans le Journal d’ Antoine Galland  », in F. Bauden et R. Waller (dir.), Antoine Galland (1646-1715) et son Journal (Louvain, Paris 2017).

[5] Sur la publication de la CPD, voir Lettre 1638, n.3. Bayle suggère ici que cette publication avait été motivée par l’attaque de Jurieu devant le consistoire de l’Eglise flamande de Rotterdam, qui avait entraîné la condamnation des Pensées diverses et la destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre en 1693 : voir H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle ». La bataille entre Pierre Bayle et Pierre Jurieu devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam (Saint-Etienne 2006), Introduction, p.52-54.

[6] Cette troisième partie de la CPD ne devait pas paraître, mais c’est ici une indication intéressante quant à l’intention de Bayle.

[7] Dom Alexis Gaudin, La Distinction et la nature du bien et du mal. Traité où l’on combat l’erreur des manichéens, les sentiments de Montagne et de Charron et ceux de M. Bayle (Paris 1704, 12°, 2 vol.).

[8] Bayle répond à la remarque de Kuiper sur ses ouvrages à paraître : voir Lettre 1644 [lettre précédente], n.4. Sur l’interdiction du « commerce de lettres » pendant la guerre, voir Lettres 1597, n.2, et 1638, n.2.

[9] Kuiper avait demandé à Bayle de faire suivre une lettre à Middelbourg, mais nous ne saurions identifier le destinataire : voir Lettre 1644 [lettre précédente], n.5. L’immense correspondance de Kuiper est conservée en grande partie à la Bibliothèque royale de La Haye.

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