Lettre 1653 : Pierre Coste à Pierre Bayle

• [Londres, le 3 février 1705 [1]]

Monsieur,

La vie nouvelle que je mene depuis quelque temps [2], m’a engagé dans plusieurs nouveaux embarras qui ne m’ont pas laissé le loisir dont j’ai besoin pour lire la Continuation de vos Pensées diverses [3]. J’avois résolu de ne pas vous remercier du beau présent que vous m’en avez fait, que je ne l’eusse lû ; mais ayant occasion d’écrire à Mr Furly pour le remercier de la peine qu’il a pris[e] de m’envoyer • ces deux volumes, il seroit absurde que je differasse à vous en faire à vous-même mes très-humbles remercimen[t]s. Quelque considerable que • ce présent soit en lui-même, la maniére obligeante dont vous le faites, en releve beaucoup le prix. Vous voulez que je le reçoive comme • un témoignage de l’amitié que vous avez pour moi. Je suis trop sensible à l’honneur que vous me faites, pour le refuser, quelque peu digne que j’en sois ; et si je pouvois le meriter, en l’estimant sincerement, je ne ferois pas difficulté de vous dire que je le merite depuis long-temps.

Il ne se fait rien de nouveau ici. Il vient de paroître depuis quelques jours un ouvrage posthume de Mr Locke. C’est une paraphrase et des notes sur l’Epitre aux Galates [4], qui font avec le texte imprimé à côté de la paraphrase six feuilles d’impression. Le livre est en anglois. On croit que Mr Locke a laissé de pareils com[m]entaires sur plusieurs autres Epitres de S[aint] Paul, et qu’avec le temps ils verront le jour [5]. Il a laissé aussi un petit ecrit sur la maniére de conduire son esprit dans la / recherche de la verité [6], et qui certainement paroîtra bientôt.

Lorsque je sûs que je devois aller passer l’hyver à Londres, j’esperois avoir l’honneur d’y voir quelquefois milord Shaftsbury ; mais il est à la campagne depuis long-temps, et il n’y a pas apparence qu’il vienne ici de tout l’hyver. Sa santé est, dit-on, fort mal établie [7]. Il se porte quelquefois assez bien ; mais bientôt après on dit qu’il est mal. On recommence à dire qu’il se retablit, mais fort lentement. Serus in cœlum redeat [8], c’est le vœu de tous les honnêtes gens qui ont l’honneur de le connoître. Je m’imagine qu’ils font ce souhait pour lui, non pas à cause qu’il est riche et grand seigneur, mais parce qu’il a le cœur noble et l’esprit bien fait. Je le fais pour vous par ces mêmes raisons ; et par ces mêmes raisons je serai toute ma vie avec un singulier respect, Monsieur, vôtre très-humble et très-obeïssant serviteur Coste A Londres ce 23 me janv[ier] 1705.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam •

Notes :

[1] Coste donne la date (en fin de lettre) probablement en style julien, toujours en vigueur à Londres : sa lettre daterait donc du 3 février selon le calendrier grégorien.

[2] Coste fait allusion à la transformation de sa vie par la mort de Locke, dont il était le traducteur attitré. Le philosophe était mort le 28 octobre 1704 à Oakes, la propriété de Sir Francis Masham et de son épouse, Lady Masham, fille de Ralph Cudworth. Voir aussi la Vie de Coste, éd. M.-C. Pitassi (Oxford 1999), p.241-246 : La Motte explique la mesquinerie de Locke à l’égard de Coste et les raisons du refus de celui-ci de traduire une nouvelle édition augmentée des Two treatises of governement. Coste publia néanmoins un éloge de Locke dans une « Lettre de Mr Coste » publiée dans les NRL, février 1705, art. II, aussi bien qu’un compte rendu de Peter King (1669-1734), The History of the Apostle’s creed (London 1702, 8°) dans les NRL, novembre 1702, art. I, décembre 1702, art. I. Il devait recenser également l’ouvrage de Matthew Tindal, The Rights of the Christian Church asserted, against the Romish, and all other priests, who claim an independent power over it. With a preface concerning the government of the Church of England (London 1706, 8°), dans l’HOS, décembre 1705, art. VII. Ce n’est qu’en novembre 1705, semble-t-il, que Coste prit la position de précepteur des fils d’ Edward Clarke (1649/1651-1710) à Chipley, près de Taunton : voir Lettre 1671, n.8.

[3] Avec sa lettre du 29 octobre 1704, Bayle avait envoyé à Coste « un exemplaire du dernier ouvrage que j’ai publié. Recevez le s’il vous plait comme un temoignage de l’estime et de l’amitié particuliere que j’ai pour vous. » : voir Lettre 1647, n.3.

[4] John Locke, A paraphrase and notes on the Epistle of St. Paul to the Galatians (London 1705, 4°), « printed for Awnsham and John Churchill, at the Black Swan in Paternoster-Row », première édition assez rare, dont on trouve un exemplaire aux bibliothèques de Bâle et de Berne. L’ouvrage fut recensé dans les NRL, avril 1705, art. VII.

[5] Quelques années plus tard devaient paraître A paraphrase and notes on the Epistles of St. Paul to the Galatians, I and II Corinthians, Romans, Ephesians, to which is prefix’d, an essay for the understanding of St. Paul’s Epistles, by consulting St. Paul himself (London 1707, 8°). De ce dernier essai, voir l’édition établie par M. Sina, « Testi teologico-filosofici lockiani dal ms Locke c. 27 della Lovelace collection », Rivista di filosofia neoscolastica, 64 (1972), p.419-424, et celle établie par M.-C. Pitassi : John Locke, Que la religion chrétienne est très-raisonnable, et Discours sur les miracles, éd. H. Bouchilloux, et Essai sur la nécessité d’expliquer les Epîtres de saint Paul par saint Paul lui-même et « La Vie de Coste », éd. M.-C. Pitassi (Oxford 1999). Voir aussi M.-C. Pitassi, Le Philosophe et l’Ecriture. John Locke exégète de saint Paul, n° spécial, Cahiers de la revue de théologie et de philosophie, n° 14 (Genève, Lausanne, Neuchâtel 1990).

[6] Selon la lettre de Locke à William Molyneux du 10 avril 1697, il venait de composer à cette date un petit écrit Of the conduct of the understanding, qui devait être publié dans un volume d’œuvres posthumes éditées sans doute par Peter King (London 1706, 8°). Voir De la conduite de l’entendement, éd. Y. Michaud (Paris 1975).

[7] Sur la mauvaise santé de Shaftesbury à cette époque, voir Lettre 1611, n.7, et 1643, n.2. Sur sa correspondance avec Coste, voir J. Dybikovski, « Letters from solitude : Pierre Coste’s correspondence with the third earl of Shaftesbury », in P.-Y. Beaurepaire, J. Häseler et A. McKenna (dir.), Réseaux de correspondance à l’âge classique (XVIe-XVIIIe siècle) (Saint-Etienne 2006), p.109-133.

[8] Horace, Odes, I.ii.45 : « Puisse-t-il tarder à retourner au ciel ! »

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