Lettre 1664 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

A Rotterdam le 12 e d’avril 1705

Je vous suis infiniment obligé, Monsieur, des nouvelles marques de votre amitié qui paroissent si clairement dans votre lettre du 30 e du mois dernier [1]. Je ne saurois deviner sur quoi a eté fondé le bruit dont vous me parlez ou de ma mort, ou de ma mauvaise santé [2], car graces à Dieu je me suis très bien porté depuis assez long tem[p]s au moien des ménagemen[t]s que je pren[d]s qui ne consistent point en remedes, car je n’en pren[d]s qu’au grand besoin, mais à ne travailler qu’avec mesure.

Je me souviens d’avoir veu chez Mr Mesnage [3] le Mr Berauld commentateur du Stace in usum Delphini dont vous m’ap[p]renez la mort [4]. C’étoit un ecclesiastique si je ne me trompe. Je suis surpris que vous n’aiez pas recu la reponse touchant le voiage de Misson [5] car Mr de Lorme m’a asseuré de vive voix qu’il l’avoit envoiée. Je lui ecris aujourd’hui [6] / pour le prier de vous faire tenir ce billet sous le couvert de son correspondant, et lui marque que vous n’avez pas recu l’eclaircissement en question. Je croi qu’il l’a ecrit à Mr Boudot [7] qui aura oublié de vous le communiquer, prenez la peine de vous en informer.

J’ai recu la lettre que le P[ère] Lami benédictin m’a fait l’honneur de m’écrire [8]. J’ai taché de faire passer à Namur le paquet que je voudrais lui envoier [9], mais jusqu’ici aucun libraire n’a pu me procurer ce passage. On est si dif[f]icile aux Païs Bas espagnol[s] à l’égard de la reception des livres de Hollande, et il faut tant depenser en passeports que nos libraires n’y envoient presque rien. J’ecris aujourd’hui au sieur Moetjens fameux libraire de La Haie pour le prier de me rendre le service dont j’ai besoin par rap[p]ort audit paquet [10]. Je vous prie d’asseurer le P[ère] Lami de mes très humbles respects.

J’ai recu une lettre de Mr de Larro- / que datée [du] 3 e du courant : il me marque qu’il doit aller [bient]tôt aux eaux de Bourbon [11]. Nous verrons bien tôt si nos libraires auront fait de bonnes emplet[t]es à la foire de Francfort [12]. Ils en rap[p]orteront sans doute entre autres livres celui d’un Mr Ezrardi professeur à Hambourg intitulé Pelagianismus Calvinianorum [13] que le roi de Prusse a fait bruler par la main du bourreau. Ce professeur est un lutherien tres rigide qui combat de toute sa force le dessein qu’a le roi de Prusse de reunir les lutheriens et les calvinistes [14]. J’ai parcouru l’ Histoire du cas de conscience imprimée en 3 vol[umes] in 12 à Amsterdam [15]. L’ordonnance de Mr de Cambrai [16] y est toute entière accompagnée d’amples notes marginales qui la refutent, outre cela elle est refutée dans le 3 e tome par des lettres qu’on adresse à ce prelat.

Je vous souhaite toute sorte de prosperité et suis, Monsieur tout absolument à vous

 

A Monsieur / Monsieur Pinsson des Riolles / Avocat au Parlement / A Paris •

Notes :

[1] La lettre de François Pinsson des Riolles du 30 mars 1705 est perdue.

[2] Sur ce bruit qui courait sur la mauvaise santé de Bayle et même sur sa mort, voir Lettre 1666, n.31. Le bruit de la mort de Bayle fait également l’objet d’un démenti dans les Mémoires de Trévoux, mai 1705, p.903-904.

[3] Bayle avait eu des nouvelles des « mercuriales » de Ménage par l’intermédiaire d’ Emeric Bigot lors de son séjour à Rouen entre le mois de juin 1674 et le 1 er mars 1675 ; il était parti pour Paris à cette dernière date et avait pu assister lui-même aux « mercuriales » entre les mois de mars et d’août 1675, avant de partir pour Sedan.

[4] Claude Bérault (?-1705), successeur en 1696 d’ Herbelot comme professeur de syriaque au Collège royal, éditeur de Stace dans la collection ad usum Delphini : Publii Papinii Statii opera, a Claudio Beroaldo (Parisiis 1685, 4°, 2 vol.). Dans sa lettre adressée à Huet du 22 septembre 1684, Montausier se plaint des dimensions de cette édition et rechigne à payer une « récompense considérable » pour ce surplus de travail : voir C. Volpilhac-Auger, La Collection « ad usum Delphini ». L’Antiquité au miroir du Grand Siècle (Grenoble 2000), p.372, et F. Delarue, « Stace », in M. Furno (dir.), La Collection « ad usum Delphini », vol. II (Grenoble 2005), p.369-376. Bayle laissa un article très bref sur Claude Bérault parmi les notes de son Supplément et il fut ajouté à l’édition Marchand de 1720.

[5] Sur les ouvrages d’ Henry Misson de Valbourg, dont l’un avait été publié par son frère, François-Maximilien Misson, voir Lettre 1658, n.4.

[6] Cette lettre de Bayle à l’imprimeur-libraire Jean-Louis de Lorme est perdue ; celui-ci ajoute un mot en post-scriptum à la présente lettre.

[7] Jean Boudot était devenu directeur de l’imprimerie du prince des Dombes à Trévoux en 1699, en association avec Etienne Ganeau, puis imprimeur du roi et de l’Académie des sciences en 1701 : voir Lettres 714, appendice, n.4, et 1125, n.35.

[8] Cette lettre de Dom François Lamy est perdue : voir Lettre 1660, n.13. Bayle le connaissait de longue date : voir Lettre 645, n.1.

[9] Bayle cherchait certainement à envoyer à François Lamy un exemplaire de la nouvelle édition de la RQP (Rotterdam, Reinier Leers 1704, 12°, 2 vol.) ou de la CPD qui avait paru en août 1704 (Rotterdam, Reinier Leers 1705, 12°, 2 vol.).

[10] Cette lettre de Bayle à Adriaen Moetjens, imprimeur-libraire à La Haye, est perdue.

[11] Cette lettre de Daniel de Larroque du 3 avril 1705 est perdue. Larroque était sorti de prison en décembre 1698 ; l’abbesse de Fontevrault, Marie-Madeleine de Rochechouart de Mortemart, lui avait alors procuré – sans doute peu après le mois de juillet 1700 – une place comme traducteur auprès de Torcy aux Affaires étrangères. Presque immédiatement, il avait été affecté auprès du duc de Bourgogne et d’ Adrien-Maurice, duc de Noailles et, à la date de la présente lettre, résidait habituellement à Versailles. Voir J.C. Rule et B.S. Trotter, A World of paper : Louis XIV, Colbert de Torcy, and the rise of the Information State (Montréal 2014), s.v. Il devait accompagner le duc de Noailles à Bourbon : voir Lettre 1670, n.1.

[12] Tous les ans, quinze jours avant Pâques et en septembre, pendant une semaine, la foire de Francfort-sur-le-Main rassemblait la majorité des livres imprimés en Europe occidentale pendant l’année écoulée ; elle était suivie, cinq semaines plus tard, par la foire de Leipzig. Voir l’« Avertissement de l’auteur » des NRL du mois de mars 1686, où Bayle se plaignait de la difficulté qu’il éprouvait à faire venir les livres publiés à l’étranger : « Les deux foires de Francfort nous fournissent à la vérité bien des choses d’Allemagne, mais il arrive, par une fatalité assez singuliere, que le plus souvent on oublie de nous amener le meilleur. » En 1696, il avait déclaré : « La foire de Francfort si fameuse autrefois en matiere de librairie n’est plus rien, celle de Leipsic au centre de l’Allemagne et loin du théatre de la guerre l’a absorbée, c’est présentement à Leipsic que se trouve l’étape des livres du Septentrion et de l’Empire, or les libraires de Hollande ne vont pas encore faire des emplettes aux foires de Leipsic. » Voir Lettre 1118, n.2, Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, De la monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, avec un appendice contenant des recherches sur la situation actuelle des principales contrées de l’Allemagne (Londres 1788, 8°, 7 vol.), iv.310-311, F. Kapp et J. Goldfriedrich, Geschichte des deutschen Buchhandels (Leipzig 1886-1913, 4 vol.), A. Dietz, Zur Geschichte der Franfkfurter Büchermesse 1462-1792 (Frankfurt 1921), A.H. Laeven, « The Frankfurt and Leipzig book-fairs and the history of the Dutch book-trade in the seventeenth and eighteenth centuries », in Berkvens-Stevelinck, C., H. Bots, P.G. Hoftijzer et O.S. Lankhorst (dir.), Le Magasin de l’univers. The Dutch Republic as the centre of the European book-trade (Leiden etc. 1992), p.185-198.

[13] Sebastian Edzardi (1673-1736), Pelagianismus calvinianorum commonstratus a Sebastiano Edzardo [...] cum appendice, qua ostenditur, Strimesium nuperrima scripta sua henotica meris entibus rationis superstruxisse, et præterea violentis consiliis delectari (Wittenbergæ 1702, 4°).

[14] Frédéric I er, roi en Prusse, avait tenté de réunir les Eglises luthérienne et calviniste dans son royaume : il construisit des églises à Berlin et à Charlottenbourg où les deux communautés devaient célébrer leur culte en commun, mais les deux églises distinctes du Gendarmenmarktplatz de Berlin témoignent de son échec ; à Berlin et à Königsberg, la maison des orphelins devait accueillir les enfants des deux communautés ; il essaya même d’introduire la liturgie anglicane dans ses Etats : en vain. Sur le rôle de Leibniz, voir J. Baruzi, Leibniz et l’organisation religieuse de la terre d’après des documents inédits (Paris 1907), et Leibniz, Confessio philosophi. La profession de foi d’un philosophe, éd. Y. Beleval (Paris [1961] 1970), introduction.

[15] Sur le « cas de conscience » soulevé initialement par Pascal Fréhel, curé de Notre-Dame-du-Port à Clermont, sur le scandale qu’il provoqua et sur la rédaction par Jacques Fouillou et Pasquier Quesnel de l’ Histoire du « cas de conscience », voir Lettre 1642, n.5.

[16] Il s’agit de la nouvelle publication de l’écrit de Jacques Fouillou, Difficultés sur l’ordonnance et l’instruction pastorale de M. l’archevêque de Cambrai (1704), dans l’ Histoire du « cas de conscience » : voir Lettre 1642, n.5.

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