Lettre 1670 : Pierre Bayle à Adrien Maurice, duc de Noailles

[Rotterdam, le 1 er juillet 1705] Monseigneur J’avois ap[p]ris par une lettre de Mr de Larroque [1], et puis par une lettre du Mr Deslandes [2] votre voiage de Bourbon et la continuation des bontez dont il plait à Votre Grandeur de m’honorer. Elle a bien voulu elle meme m’en assurer, et me faire part du bon office qu’Elle a eu la generosité de rendre au parent que j’avois pris la liberté de lui recommander [3]. Ma reconnoissance Monseigneur, est au dela de toute expression. Je vous / sup[p]lie tres humblement d’en etre persuadé, comme aussi des vœux arden[t]s que je fais pour le bon effet des eaux de Bourbon au parfait rétablissement de votre santé.

Nos nouvelles lit[t]eraires sont fort steriles. Un medecin francois refugié à La Haie nommé Duncan[,] Ecossois d’origine mais natif de Montauban[,] vient de publier un traité sur le thé, le café et le chocolat [4], où il raisonne avec assez de precision sur la qualité de ces liqueurs chaudes dont il condamne le trop grand usage que l’on en fait dans les regions septentrionales. II avoit publié en France deux ou trois livres qui avoient eté estimez [5].

Il a paru en meme tem[p]s un livre de 181 pages in 12° intitulé Memoires du marquis de Guiscard dans lesquels est contenu le recit des entreprises qu’il a faites dans le roiaume et hors du roiaume de France pour le recouvrement de la liberté de sa patrie. Premiere partie [6]. L’ouvrage finit au tem[p]s que l’auteur se sauva dans les païs etrangers.

Les journaux de lit[t]erature se multiplient extremement en Allemagne [7]. Un professeur de Iene nommé Struvius en publie un tous les mois depuis le commencement de cette année / sous le titre de Biblioteca antiqua [8]. Il ne s’attache qu’aux livres qui commencent d’etre rares, et il en donne des extraits circonstanciez, et jusqu’à descendre dans les minuties. Le premier livre dont il a parlé est les Annales de la Maison d’Autriche publiées à Inspruck l’an 1592 in fol[io] et composées par Gerard de Roo [9]. Il s’est fort etendu sur les eloges recueillis et composez par Papyre Masson [10]. Comme ce livre là qui est assez rare en Allemagne est commun en France, les longs extraits qu’il en donne pourront fort déplaire à Paris.

Les Nouvelles de la rep[ublique] des lettres du mois de mai dernier ont parlé d’un livre de l’amour divin, traduit de l’anglois [11]. J’ap[p]ren[d]s que cet ouvrage a eté fait par une dame savante, c’est Madame Masham fille du docteur Cudworth l’un des plus savan[t]s hommes d’Angleterre [12], et dont Mr Le Clerc a fait connoitre l’ouvrage dans sa Bibliotheque choisie [13].

Un ecclesiastique francomtois nommé Frescot qui est en ce païs ci depuis 8 ou 10 mois vient de publier apres plusieurs autres livres, une Reponse au manifeste du duc de Baviere [14]. Il a fait cela de son chef et motu proprio [15] et n’y a point mis son nom. Il auroit / dû faire corriger les fautes de son style qui ne sont pas moins nombreuses que celles d’impression. Il y a plus de medisances contre la conduite de la France, que de raisonnemen[t]s dans ce livre là. Les gazettes hollandoises nous ont ap[p]ris que le jesuite qui prononça l’oraison funèbre de l’empereur a eté grondé, et interdit de la chaire, avec defense de faire imprimer son sermon [16]. La raison est qu’il avait inseré quelque chose qui deplut aux envoiez des princes protestan[t]s. J’ai vu un livre latin imprimé en Allemagne depuis quelque tem[p]s, où l’on a recueilli ce que faisoient les Romains pour l’education de leurs enfan[t]s par les voiages qu’ils leur faisoient faire pour etudier sous les professeurs de la Grece. Le titre est De peregrinationibus Romanorum Academicis [17].

Je crains avec raison de fatiguer Votre Grandeur par des nouvelles de si petite importance. Si j’en avois de meilleures, je me ferois un vrai plaisir de les lui communiquer.

Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

A Rotterdam le 1 er de juillet 1705.

Notes :

[1] La lettre de Daniel de Larroque, datée du 3 avril, est perdue : voir Lettre 1664, n.11.

[2] Cette lettre de Deslandes doit s’être perdue, car la dernière que nous connaissions est celle du 16 février 1705 (Lettre 1657). Dans sa lettre précédente, datée du 24 janvier (Lettre 1652), il avait fait état de la mauvaise santé de son maître : « Depuis trois mois il a eté plusieurs fois prets [ sic] de mourir[,] ces accidents sont tels qu’il en perd la parole et la connoissance, apres un etat si violent il reste fort longtemps dans un tres grand epuisement » : c’est sans doute ce qui avait motivé son voyage à Bourbon pour prendre les eaux.

[3] Bayle avait demandé la protection du duc de Noailles pour son cousin Gaston de Bruguière, capitaine d’infanterie engagé dans la répression des camisards dans les Cévennes : voir Lettre 1642, n.11.

[4] Daniel Duncan avait été compagnon d’études de Bayle à Puylaurens. Il était devenu médecin, ayant achevé ses études à Montpellier en 1673, et était venu ensuite à Paris et s’était exilé à Berne ; en 1702, Bayle avait appris son retrait à Berlin, et il devait par la suite gagner l’Angleterre : voir Lettre 1582, n.21. Il s’agit ici de sa publication, Avis salutaire à tout le monde contre l’abus des choses chaudes et particulièrement du café, du chocolat et du thé (Rotterdam 1705, 8°). Sur Duncan et sa famille, à laquelle Bayle consacre l’article « Cerisantes » du DHC, voir Lettre 1162, n.5 ; sur la publication de Jacob Spon sous le pseudonyme de Philippe Sylvestre Dufour, Traité du café, du thé et du chocolate (Lyon 1685, 12°), voir Lettre 382, n.1.

[5] Daniel Duncan, Explication nouvelle et méchanique des actions animales, où il est traité des fonctions de l’âme, avec une méthode facile pour démontrer exactement toutes les parties du cerveau, sans couper sa propre substance, et un discours sur sa formation (Paris 1678, 8°) ; La Chymie naturelle, ou l’explication chimique et mecanique de la nourriture de l’animal (Paris 1681, 8°) et Seconde et troisieme partie de la Chymie naturelle ou l’explication chimique et mechanique de l’evacuation particuliere aux femmes, et de la generation (Montauban 1687, 8°) ; Histoire de l’animal, ou connoissance du corps animé par la mechanique, et par la chymie (Montauban 1686, 8°) ; Essais de mythologie physique, ou, explication naturelle du changement que chaque saison apporte au monde, & des attributs des divinitez payennes qui president aux douze mois de l’année (Paris 1690, 12°) ; Charles-Gabriel Le Clerc, La Chirurgie complete, par demandes et par réponses [...] La méthode de préparer le cerveau, par M. Duncan : plusieurs réflexions et nouvelles machines de M. Arnauld une pharmacie qui apprend la maniere de composer les remedes les plus utiles aux chirurgiens [...] (4 e éd., Paris 1702, 12°).

[6] Antoine, marquis de Guiscard, Mémoires du marquis de Guiscard, dans lesquels est contenu le récit des entreprises qu’il a faites dans le royaume et hors du royaume de France, pour le recouvrement de la liberté de sa patrie, 1 re partie (Delft 1705, 8°). Il sera de nouveau question des Mémoires du marquis de Guiscard dans la lettre de Dubos du 25 juillet 1705 (Lettre 1675, n.3) et dans celle d’ Arent Furly écrite à Barcelone le 20 novembre / 1 er décembre 1705, qui fut portée par Guiscard jusqu’à Rotterdam : voir Lettre 1688, n.2.

[7] Bayle pense peut-être à l’exemple de Christian Thomasius, qui lui avait envoyé un exemplaire de son journal Observationum selectarum ad rem litterariam spectantium (Halæ Magdeburgicæ 1700-1705, 8°, 11 vol.), rédigé en collaboration avec Georg Ernst Stahl, Johann Franz Buddeus et Heinrich Henniges : voir Lettres 1507, n.3, et 1512, n.4.

[8] Burkhard Gotthelf Struve (1671-1738), Bibliotheca antiqua (Jenæ 1705-mars 1707, 8°). L’auteur avait aussi publié une série d’ouvrages : Bibliotheca numismatum antiquiorum, in qua continentur : I. auctores qui de numismatibus scripserunt ; II. familiæ et impp. quorum numismata asservantur ; III. nomina et materiæ numismatum ; IV. frequentiores numismatum characteres et inscriptiones ; V. notæ in numismatibus occurentes (Ienæ 1693, 12°) ; Bibliotheca philosophica in suas classes distributa (Ienæ 1704, 8°), Bibliotheca juris selecta, secundum ordinem litterarium disposita, accessit selectissima bibliotheca juris [...]. Editio altera auctior et emendatior (Jenæ 1705, 8°) ; Selecta bibliotheca historica, secundum monarchias, regna, secula [...] distincta [...] (Jenæ 1705, 8°), mais ces ouvrages distincts ne constituaient pas véritablement un périodique.

[9] Gerardus de Roo (?-1590), Annales rerum belli domique ab Austriacis Habspurgicæ gentis principibus : a Rudolpho primo, usq[ue] ad Carolum V. gestarum (Œniponti 1592, folio).

[10] Jean Papire Masson (1544-1611), avait commencé par éditer Cicéron, Elogia civium romanorum (Parisiis 1570, 8°), et fit paraître ensuite : Elogium Francisci Balduini, cum epitaphio (Parisiis 1573, 4°) ; Elogium Caroli IX, Francorum regis (Parisiis 1574, 4°) ; Elogium Renati Biragæ, S. Romanæ Ecclesiæ cardinalis et cancellarii Franciæ (Parisiis 1583, 4°) ; Petri Pithœi elogium (Lutetiæ 1597, 4°) ; Elogia serenissimorum ducum Sabaudiæ (Parisiis 1619, 8°) ; Vitæ Claudii et Francisci primorum Guisiæ ducum, quibus accesserunt Elogia Caroli cardinalis Lotharingi et Philippi Emanuelis Marcorii ducis (Parisiis s.d., 8°). Voir la collection éditée par Jean Balesdens et Jacques-Auguste de Thou, Elogiorum pars prima, quæ imperatorum, regum, ducum, aliorumque insignium heroum, superioribus et nostro sæculo virtute bellica maxime illustrium, vitam complectitur. Accessit ipsius P. Massonis Vita, authore [...] Jacobo Augusto Thuano, [...] Omnia hæc vetera et nova e musæo Joan Balesdens (Parisiis 1638, 8°).

[11] Jacques Bernard, NRL, mai 1705, art. VII : compte rendu de [ Damaris Masham, née Cudworth,] Discours sur l’amour divin, où l’on explique ce que c’est et où l’on fait voir les mauvaises conséquences des explications trop subtiles, que l’on en donne. Traduit de l’anglois [par Pierre Coste] (Amsterdam, Henri Schelte 1705, 12°).

[12] Il s’agit de la traduction de l’ouvrage de Damaris Masham, née Cudworth (1658-1708), A discourse concerning the love of God (London 1696 et 1705, 8°) ; voir l’édition de ses Philosophical Works, éd. J.G. Buickerood (Bristol 2004). Sur l’auteur et sur la traduction de cet ouvrage, voir Lettre 1627, n.2.

[13] Jean Le Clerc, Bibliothèque choisie, tome VII (1705), art. X, p.383-390 : « [ Damaris Cudworth Masham ,] Discours sur l’amour divin, où l’on explique ce que c’est, et où l’on fait voir les mauvaises conséquences des explications trop subtiles que l’on en donne. Traduit de l’anglois [par Pierre Coste], A Amsterdam, chez H. Schelte 1705, in-12°, pagg. 268 ».

[14] Sur ce pamphlet de Casimir Freschot, qui répondait à celui de l’abbé Dubos, voir Lettre 1669, n.3, et la lettre de Freschot à Bayle du 24 juillet 1705 (Lettre 1674). Freschot avait de grandes vues sur la politique de l’Europe et avait publié aussi Les Intrigues secretes du duc de Savoye, avec une relation fidelle des mauvais traitements qu’en a reçû Mr de Phelippeaux, ambassadeur de France, contre le droit des gens (Venise 1705, 12°) : voir Lettre 1660, n.15 ; Mémoires de la cour de Vienne, contenant les remarques d’un voyageur curieux sur l’état présent de cette cour et sur ses intérêts (2 e éd., Cologne 1705, 12°) ; Remarques historiques et critiques, faites dans un voyage d’Italie en Hollande dans l’année 1704 : contenant les mœurs, interêts, et religion, de la Carniole, Carinthie, Baviere, Autriche, Bohême, Saxe, et des Electorats du Rhin, avec une relation des différens qui partagent aujourd’hui les catholiques romains dans les Pays-Bas (Cologne 1705, 8°, 2 vol.).

[15] « de son propre mouvement », « de sa propre initiative ».

[16] Amsterdamse Donderdagse Courant, août 1705, n° 71, p.1 : « nouvelles de Vienne du 14 juin » : le Père jésuite Witman (ou Wi[e]demann) avait prononcé une oraison funèbre scandaleuse à l’occasion de la mort de l’empereur Leopold I er (1640-1705), dans laquelle il déclara que seuls les souverains guidés par les jésuites étaient protégés par le Tout-Puissant. Le successeur de Léopold, son fils Joseph I e r, bannit le jésuite de Vienne sur-le-champ.

[17] Georg Nicolaus Krieck, Diatribe de peregrinationibus Romanorum academicis (Ienæ 1704, 4°).

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