Lettre 1679 : Pierre Bayle à Jérôme Pechels de La Boissonnade

A Rotterdam, le 10 e d’août 1705

La lettre [1] que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire (je ne sai quand, car elle est sans date) me fut apportée hier au soir entre neuf ou dix heures, par Mr Chalié [2]. Je l’ai lu[e] avec une extreme satisfaction : l’on ne peut être plus sensible que je le suis à ce nouveau témoignage de votre amitié ; et je vous sup[p]lie de croire que je réponds de mon mieux à l’affection que vous me continuez depuis un si grand nombres d’années, et que je voudrois bien vous convaincre par des marques effectives de mon attachement intime à votre personne.

Comme je ne mérite point de lettres de remerciment, et que lors meme que j’en mériterois, je voudrois que l’on ne m’en écrivit point ; on vous a dit une vérité jusques-là, mais on y a joint un très gros mensonge, lorsqu’on vous a dit, que je ne veux point de commerce avec qui que ce soit qui ne figure dans le monde. Il n’y a point de défaut dont je me sois garanti plus heureusement que de la présomption, et des airs de suffisance. Je ne m’en saurois donner, quand même je voudrois m’y étudier ; et si la paresse est cause que je ne réponds pas toujours ponctuellement aux lettres qu’on veut m’écrire, ce n’est jamais à l’égard des personnes obscures et sans nom. Je suis alors plus ponctuel, et je me tiens toujours honoré, qui que ce soit qui m’écrive.

Le proverbe, Cave ab homine unus libri [3], a pour fondement ce qui arrive dans les conversations des gens de Lettres. Ceux qui ont lû d’une façon vague toutes sortes de livres, savent un peu de tout et ne possedent rien à fond. Ils battent beaucoup de païs et ne disent presque rien qui soit exactement vrai. Ils se trompent très souvent sur les noms propres, et en chronologie, et en géographie. Un homme qui n’a lu qu’un certain livre, et qui le sait presque par cœur, les peut relever à tout moment, et leur montrer qu’ils se trompent. C’est pourquoi, ils ne craignent rien autant que la présence d’un tel homme. L’auteur de Esprit des cours [4] n’a pris le proverbe qu’en ce sens-là, soiez-en bien sûr.

Le peculium, dont il est parlé page 824, col. 1, signifie le bien particulier que le fils de Cassius possedoit pendant la vie de son pere [5]. On ne peut pas confisquer les biens d’un fils de famille ; c’est-à-dire, les biens ausquels il a droit de succeder après la mort de son père ; mais les biens qu’il a acquis par son industrie propre durant la vie de son pere, sont son peculium, et ils sont confiscables s’il tombe en faute.

Ceux qui savent comment j’ai parlé des jésuites dans ma Reponse au calvinisme de Maimbourg [6], et même dans mon Diction[n]aire à l’article de « Loyola » [7], et ailleurs [8], peuvent être bien assurez que je ne les crains, ni ne les ménage [9]. Mais il est vrai qu’un Dictionnaire historique ne doit point porter les marques d’une prévention passionnée et je m’en suis éloigné autant que j’ai pû, tant à leur égard, qu’envers toute autres sortes de sujets. Si j’ai détaillé l’assassinat de Henri III à la charge des dominicains [10], c’est que je pouvois citer des pieces aut[h]entiques ; au lieu que la part que les jésuites peuvent avoir euë à l’assassinat de Henri IV par Ravaillac [11], n’a point passé les soupçons. Les actes du procès de ce misérable ne prouvent rien contre eux, il n’y a point de documens à alléguer ; et ainsi un historien n’a rien à dire, car il doit prouver ce qu’il avance. J’ai eu la curiosité de lire ce qu’ils ont répondu aux accusations de leurs ennemis, ce qu’on leur a répliqué, ce qu’ils ont répliqué eux-mêmes, et il m’a paru qu’en plusieurs choses leurs accusateurs demeuroient en reste. Cela, je vous l’avoue, m’a fait croire qu’on leur impute beaucoup de choses (comme il arrive lorsque la haine est devenuë générale) dont on n’a aucune preuve, mais que l’on croit facilement à l’instigation des préjugez. Combien de sottises et d’impostures ne débitent-ils pas contre les ministres, eux, et les autres ecclesiastiques papistes ? La prévention, c’est la passion qui les anime. L’homme est homme par tout. L’exemple de ce que les préjugez produisent contre nous, doit tenir en bride un historien, et l’oblige à croire que nous pouvons être quelquefois injustes envers nos ennemis. La-dessus, que faire ? Ne rien assurer, que sur l’autorité des preuves publiques et bien avérées [12]. Je me souviens du chagrin que je fis à quelques réfugiez, qui, peut-être, ne me l’ont jamais pardonné, lorsque je pris la liberté de les contredire en les entendant assurer que Ravaillac étoit un jésuite, et que tout l’ordre fut chassé de France à cause de l’assassinat que ce Ravaillac commit en la personne de Henri IV. Ils eurent une véritable douleur de ce que je les forçai de croire en leur montrant Mézeray [13], qu’ils se trompoient.

C’est sans ma participation, et contre ce que j’avois témoigné souhaiter, que le libraire a fait imprimer à part l’article de « David » [14]. Vous trouverez un très bon précis du livre de Mr Jaquelot dans les Nouvelles de la république des lettres de Mr Bernard, au mois de mars 1705 [15]. Ainsi ce seroit une chose superfluë, de vous en envoier un autre. Le livre est bon ; mais la solution des difficultez étant au-dessus de l’esprit humain, il n’a pas été possible à l’auteur de la donner. Je m’étonne qu’il n’ait pas fait les réflexions que vous faites si justement, et si théologiquement. Je lui prépare une réplique [16].

La loi agraria [17] portoit, que certaines terres seroient distribuées gratis au peuple romain. Le sénat fut toujours en garde contre de telles loix, parce qu’il les regarda comme une entreprise de gens ambitieux, qui vouloient gagner par là l’amitié de la populace, pour s’en servir à se rendre maîtres de l’Etat.

Alexandre mettoit sa main hors du lit, tenant une piece de fer, qui devoit tomber dans un bassin, dès qu’en commençant de s’endormir il ne la tiendroit pas ferme. Le bruit du choque le réveilloit [18].

Voilà, mon cher Monsieur, tout ce que je puis vous dire. Le plus important me reste, qui est de vous souhaiter une meilleure santé, de vous demander la continuation de votre amitié, et de vous assurer que je serai toute ma vie, votre etc.

Notes :

[1] Cette lettre de Jérôme Pechels de La Boissonnade ne nous est pas parvenue. L’auteur, ancien condisciple de Jacob Bayle à Puylaurens, ensuite pasteur de Bruniquel (1668-1674), près de Montauban, puis aux Bordes (1674-1676), enfin à Millau, avait abjuré à l’époque de la Révocation, mais se reprit et s’enfuit à Lausanne, puis au Brandebourg ; il fut quelque temps aumônier des Grands Mousquetaires, avant de devenir en 1690 pasteur à Emmerich, dans le pays de Clèves, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort, voir Lettre 111, n.9.

[2] Pierre Chalié, diacre de l’Eglise wallonne de Rotterdam de 1703 à 1704 et de 1707 à 1708. Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706. Edition annotée des actes avec une introduction historique (Paris 2008), s.v.

[3] « Prends garde à l’homme qui n’a lu qu’un seul livre ! »

[4] Nicolas Gueudeville : voir Lettre 1524, n.14.

[5] Voir le DHC, art. « Cassius Viscellinus (Spurius) », rem. A.

[6] Dans sa Critique générale de l’« Histoire du calvinisme » de M. Maimbourg (Villefranche, P. Le Blanc [Amsterdam, Abraham Wolfgang] 1682, 12°), Bayle avait dénoncé le préjugé religieux qui caractérisait l’historiographie du jésuite Louis Maimbourg dans son Histoire du calvinisme (Paris 1682, 4°).

[7] Dans le DHC, art. « Loyola (Ignace de), fondateur des Jésuites », rem. C : « Je ne parle point des avantures miraculeuses de son voiage. Le seul récit de ses visions extatiques rempliroit une fort longue remarque, si je m’amusois à raconter toutes celles qui se trouvent dans son Histoire. Voyez le Docteur Stillingfleet [ Du fanatisme de l’Eglise romaine (1676), p.286-303], qui tire de là une bonne preuve, que les jésuites, aussi bien que les autres moines, ont un institut fondé sur le fanatisme. » Presque toutes les remarques de l’article sont consacrées au récit des extravagances mystiques du fondateur de la Compagnie de Jésus et des exagérations des hagiographes ; la remarque S porte sur la doctrine que « l’autorité des rois est inférieure à celle du peuple », qui « expose les souverains à de continuelles révolutions » ; la remarque T dénonce la morale laxiste des « réservations mentales ».

[8] Les références aux jésuites occupent une colonne de l’index du DHC : « leurs intrigues pour empêcher l’examen de leurs livres », « les choses les plus horribles et les moins prouvées deviennent vraisemblables contre eux », « ils savent profiter de la haine publique », « c’est de leur école que sortent les assassins », « on leur imputoit surtout les maximes anti-monarchistes », etc.

[9] Bayle se défend manifestement contre un reproche que lui a fait Pechels dans sa lettre perdue. En dehors de ses remarques polémiques dans les œuvres citées, on peut rappeler ses rapports privilégiés avec l’éminent jésuite Louis Doucin et surtout avec le Père Edouard de Vitry : voir Lettres 1330, n.5, 750, n.29, et 1122, n.1 et 2.

[10] Voir le DHC, art. « Henri III », rem. R : « Ce que le député de la Ligue eut ordre de représenter au pape après que le jacobin Jacques Clement eut assassiné le roi. »

[11] Voir le DHC, art. « Henri IV », in corp. : « il fut tué dans son carrosse le 14 de mai 1610 par le nommé Ravaillac ». Bayle ne commente pas cette formule.

[12] Voir la célèbre formule du DHC, art. « Usson », rem. F : « Insensible à tout le reste, [l’historien] ne doit être attentif qu’aux intérêts de la vérité, et il doit sacrifier à cela le ressentiment d’une injure, le souvenir d’un bien fait et l’amour même de la patrie. Il doit oublier qu’il est d’un certain païs, qu’il a été élevé dans une certaine communion, qu’il est redevable de sa fortune à tels et à tels, et que tels et tels sont ses paren[t]s ou ses amis. Un historien en tant que tel est comme Melchisedec, sans père, sans mère et sans généalogie. Si on lui demande “D’où êtes-vous ?” il faut qu’il réponde : “Je ne suis ni François, ni Allemand, ni Anglois, ni Espagnol, etc., je suis habitant du monde, je ne suis ni au service de l’empereur, ni au service du roi de France, mais seulement au service de la Vérité ; c’est ma seule reine, je n’ai prêté qu’à elle le serment d’obéïssance : je suis son chevalier voué”. » Toute l’historiographe de Bayle constitue une bataille contre le préjugé et contre l’incertitude : voir E. Labrousse, Pierre Bayle, II : Hétérodoxie et rigorisme (La Haye 1964), I re partie : « La Vérité de fait » ; H. Bost, Pierre Bayle historien, critique et moraliste (Turnhout 2006) ; A. McKenna, « Une certaine idée de la République des Lettres : l’historiographie de Pierre Bayle », in, idem, Etudes sur Pierre Bayle (Paris 2015), p.139-177. Voir aussi, à titre de comparaison, La Mothe Le Vayer, Le Moyne, Saint-Réal, Rapin, Traités sur l’histoire (1638-1677), dir. G. Ferreyrolles, avec la collaboration de F. Charbonneau, M.-A. de Langenhagen, B. Guion, A. Mantero, C. Meurillon et H. Michon (Paris 2013).

[13] François Eudes de Mézeray, Histoire de France depuis Faramond jusqu’à maintenant (Paris 1643-1651, folio, 3 vol. ; Paris 1685, folio, 3 vol.)

[14] Sur les deux versions de l’article « David » dans la deuxième édition du DHC, voir Lettre 1409, 1540, n.6, et 1560, n.1.

[15] Jacques Bernard, NRL, mars 1705, art. IV : « [ Isaac Jaquelot,] Conformité de la foi avec la raison, ou Défense de la religion, contre les principales difficultez répandues dans le « Dictionaire historique et critique » de Mr. Bayle (Amsterdam, Henry Desbordes et Daniel Pain 1705, in-8°), 390 p. sans la préface ».

[16] Bayle commente l’ouvrage de Jaquelot d’un ton très modéré, mais – sans doute irrité par l’agressivité de Jaquelot et de Jean Le Clerc dans leur défense de la théologie rationaliste – il adoptera un ton très dur dans sa critique de Jaquelot dans la IV e partie de la RQP, §17-18, et dans les Entretiens de Maxime et de Thémiste (Rotterdam 1707, 12°, 2 vol.), II e partie, §1-36.

[17] Voir le DHC, art. « Cassius Viscellinus (Spurius) », rem. A et B : Bayle évoque précisément le cas d’un ambitieux qui promouvait la loi Agraria dans l’intention de cultiver la faveur du peuple et de briguer le pouvoir.

[18] Bayle consacre un article du DHC à « Macédoine ( Alexandre le Grand, roi de) » et l’évoque à plusieurs autres reprises, mais nous n’y avons pas trouvé cette anecdote.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 191947

Institut Cl. Logeon