Lettre 1681 : Jean-Baptiste Dubos à Pierre Bayle

[Paris,] le 12 de septembre [1705 [1]]

Jamais la moisson ne fut si sterile dans la Republique des Lettres. Depuis que je n’ai [ sic] eu l’honneur de vous ecrire Monsieur, il ne s’est imprimé de ma connoissance que deux livres nouveaux. Un traité des aliments [2] et une nouvelle edition des Lettres choisies avec des notes par Richelet [3]. Les libraires qui ont imprimé des livres nouveaux attendent la fin des vacances qui rammene le beau monde à Paris, pour leur donner l’essort. Pour sup[p]leer à cette disette, je vous envoye les deux dernieres Lettres du Suisse [4] et le mois d’aoust du Journal de Trevoux [5]. Je prends la liberté de les adresser à mon ordinaire Mr le chevalier Des Tournelles [6]. Je lui fais mille remerciements de la bonté qu’il a pour moy dans le commerce que j’ai avec vous.

J’ay vu les Remarques critiques d’un voyageur de Mr Frescot [7]. Cet auteur m’a-t’on dit est allé • en Pologne. Je n’ai encore pu parvenir à voir sa Relation de la cour de Vienne reimprimée depuis la mort de l’empereur Leopold [8]. Les deux partis sont ici également mecontents de ce qu’il a ecrit au sujet des demeslez des catholiques de Hollande. /

Je vous prie Monsieur de me mander, si la medaille de Mr de Sebaste dont le journaliste de Trevoux [9] fait bruit ne seroit point quelque nouveau fruit de l’imagination de Mr Chevalier d’Amsterdam. En ce cas il ne faudroit s’en prendre qu’à lui seul. Apres avoir fait l’ Histoire metallique du roi Guillaume [10] sans consulter ce prince, il a bien pu faire la medaille de Monsieur de Sebaste sans son aveu et sans celui de ses amis.

Je voulois vous dire Monsieur dans ma derniere lettre, que le capitaine general estoit officier des Etats Generaux. Mais le Statholder comme Statholder n’a rien de commun avec la generalité [11]. Il est • officier de la province particuliere • dont il est Statholder. Deux de vos provinces Frise et Groningue par accord fait entre elles ont le mesme Statholder. La Zelande et la Hollande sont dans le mesme cas et doivent suivant leurs conventions avoir toujours un Statholder commun, comme une cour de justice commune. Mais les trois autres provinces : Gueldres, Utrecht et Overyssel peuvent se choisir trois Statholders differents. Voilà ce que l’auteur des Lettres du Suisse n’avoit pas entendu [12]. Il compte le Statholder pour un officier de Etats Generaux ou de l’union, comme le capitaine / general – amiral general. A propos de vostre Republique ; est-il vray que depuis la mort du roy Guillaume, le livre de Vander Hoffen ou du sieur de La Cour [13] soit devenu tres commun dans vos provinces[?] J’eus beaucoup de peine lorsque j’estois en Hollande d’y trouver l’exemplaire que j’en ai rapporté. Il me semble que ceux qui vous gouvernent presentement, ont autant d’interet à le tenir supprimé qu’en avoit le roy Guillaume.

Je vous suis infiniment obligé des compliments que vous m’avez fait faire par Monsieur Aubert [14] et suis

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / à Rotterdam •

Notes :

[1] Le millésime découle du contenu de la lettre.

[2] Nicolas Lémery (1677-1743), Traité des aliments, où l’on trouve [...] la différence et le choix qu’on doit faire de chacun d’eux en particulier (Paris 1705, 8°) ; une seconde édition, « revue, corrigé et augmentée par l’auteur » parut dès la même année : Traité des aliments : où l’on trouve par ordre, et séparément la différence et le choix qu’on doit faire de chacun d’eux en particulier, les bons et les mauvais effets qu’ils peuvent produire, les principes en quoi ils abondent, le temps, l’âge et le tempérament où ils conviennent : avec des Remarques sur la suite de chaque chapitre où l’on explique leur nature et leurs usages, suivant les principes chymiques et méchaniques (Paris 1705, 8°).

[3] Les Plus Belles Lettres françoises, tirées des meilleurs auteurs françois, avec des notes (3 e éd. Paris 1705, 12°, 2 vol.).

[4] Jean de La Chapelle, Lettres d’un Suisse qui demeure en France à un François qui s’est retiré en Suisse (48 lettres : Bâle [Paris] 1704-1709, 12°). Ces lettres de propagande, qui défendaient la politique de Colbert de Torcy, paraissaient depuis 1702 : voir Lettre 1654, n.31.

[5] Les Mémoires de Trévoux du mois d’août 1705 comportent les articles suivants : CXIX : Historiæ controversiarum de divinæ gratiæ auxiliis ; CXX : Secunda lettera del Signor Michel Agnole de La Chausse sur la colonne de l’Apotheose d’Antonin ; CXXI : La Vie de saint Bernard premier abbé de Clairvaux ; CXXII : Le prophete Malachie expliqué par Salomon Vantil ; CXXIII : Extraits de la dissertation du même auteur, sur la situation du Paradis terrestre ; art. CXXIV : Lettres patentes avec les statuts pour l’Académie des Belles Lettres établie à Caen ; CXXV : La Vie de Mr Moliere ; CXXVI : Traité de theologie touchant l’efficacité de la grace ; CXXVII : Relation de ce qui s’est passé à la derniere assemblée publique de l’Academie roiale des sciences ; CXXVIII : Nouvelles litteraires.

[6] Sur le chevalier Destournelles, correcteur chez Leers et devenu ami proche de Bayle, voir Lettre 1650, n.2.

[7] Casimir Freschot (1640 ?-1720), Remarques historiques et critiques faites dans un voyage d’Italie en Hollande en 1704 (Cologne 1705, 8°, 2 vol.) : voir Lettre 1674, n.1.

[8] Casimir Freschot, Mémoires de la cour de Vienne (Cologne 1705, 1706, 12°). L’empereur Léopold I er de Habsbourg (1640-1705) était mort le 5 mai 1705.

[9] Voir les Mémoires de Trévoux, mai 1705, art. LXXIII : « Declaratio et responsiones ab archiepiscopo Sebasteno, cum in urbe esset EE. DD. cardinalibus traditæ, et jam orbi panditæ Christiano, c’est-à-dire, Déclaration et réponses données aux cardinaux par l’archevêque de Sebaste ». Voir aussi, dans le même périodique, le numéro de janvier 1705, art. IX : « Epistola Petri Coddæi archiepiscopi Sebasteni ad Catholicos incolas fæderati Belgii », et art. X : « Notæ breves ac modestæ in doctrinam Archiepiscopi Sebasteni ». Pierre Codde (1648-1710), qui avait été sacré vicaire apostolique de la Mission de Hollande avec le titre d’archevêque de Sébaste en 1689, venait d’être démis de ses fonctions à la suite d’une campagne des jésuites, qui l’accusaient d’être favorable aux « jansénistes ». Il s’agit ici de sa déclaration faite à Rome devant les cardinaux. En effet, une enquête menée contre Codde par Théodore de Cock, ancien élève de la Propagande, avait conduit à une accusation contre laquelle Codde s’était défendu avec succès, mais ses adversaires avaient formulé de nouveau leurs accusations dans le Breve memoriale de statu ac progressu Jansenismi in Hollandia de Louis Doucin : sur cet ouvrage, voir Lettres 1227, n.3, 1330, n.1, et 1394, n.7. Une congrégation cardinalice réunie par Innocent XII invita Codde le 25 septembre 1698 à venir à Rome pour s’expliquer. Après beaucoup d’hésitations Codde arriva à Rome en 1700 pour y rester jusqu’en avril 1703. Il avait déjà publié une Responsio ad breve memoriale (1699), mais sa défense devant la congrégation spéciale ne réussit pas à convaincre les cardinaux. Il refusait de nouveau de signer le Formulaire sans distinguer le fait et le droit et, en ce qui concerne l’infaillibilité du pape, voulait garder un silence respectueux : par conséquent, il fut suspendu le 7 mai 1702. Théodore de Cock fut nommé administrateur de la Mission avec le titre de provicaire. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, art. « Holland (Mission de) » et « Codde (Pierre) » (articles de H. Schmitz du Moulin).

[10] Nicolas Chevalier (1661-1720), Histoire de Guillaume III [...] : contenant ses actions les plus mémorables, depuis sa naissance jusques l’entière réduction du royaume d’Irlande, par médailles, inscriptions, arcs de triomphe, et autres monumen[t]s publics (Amsterdam 1692, 12°). L’auteur était né à Sedan et s’établit à Amsterdam en 1685 ; il fut enregistré à la guilde des libraires en 1700 et fabriquait aussi des médailles : voir I.H. van Eeghen, De Amsterdamse boekhandel, iii.73-76 ; NNBW, vi.296-297.

[11] Il s’agit d’une erreur relevée par Dubos dans la trente-troisième Lettre d’un Suisse de Jean de La Chapelle : voir sa lettre du 25 juillet (Lettre 1675, n.7).

[12] Voir La Chapelle, Lettres d’un Suisse, lettre 33.

[13] Il s’agit de Pieter de la Court (1618-1685), connu aussi sous le nom néerlandais, van den/der Hooft ou van der Hove, auteur du célèbre Interest van Holland, ofte Gronden van Hollands-Welvaren (Amsterdam, Joan Cyprianus van der Gracht, 1662, 12°), traduit en anglais sous le titre The True Interest and political maxims of the republick of Holland and West-Friesland (London 1702, 12°). Voir l’étude récente d’A. Weststeijn, Commercial Republicanism in the Dutch Golden Age. The Political Thought of Johan and Pieter de la Court (Leiden, Boston 2012). A. Lombard signale que Dubos exploite l’ouvrage de Pieter de la Court dans sa Lettre de M. N***, sénateur de Hambourg, à M. N***, sénateur d’Amsterdam (mémoire manuscrit conservé aux Affaires étrangères, Correspondance Hollande, tome 227, f.131-144 en latin et f.145-155 en français).

[14] Il se peut qu’il s’agisse de Noël Aubert de Versé, mais celui-ci résidait depuis 1690 à Paris et nous n’avons aucune trace de sa correspondance ni avec Bayle ni avec Reinier Leers, qui avait imprimé un de ses ouvrages en 1684 : voir Lettre 481, n.4.

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