Lettre 1683 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

A Rotterdam le 16 e d’oct[obre] 1705

Pour Monsieur Des-Maizeaux

Dès que j’eus recu la lettre par laquelle il vous plut, Monsieur, de me donner avis de la commission de Mylord Shastesburi que vous aviez executée [1], je songeai vous ecrire pour vous faire mes tres-humbles remercimen[t]s, mais comme j’esperois de jour en jour que le vaisseau où etoit la caisse de livres arriveroit ici[,] je crus qu’il fal[l]oit attendre la reception de ce present de Mylord. C’est ce qui a fait dif[f]erer la reponse que je vous devois. Ce vaisseau n’est arrivé que depuis peu, et il n’y a que trois jours que j’en ai retiré la caisse, c’etoit justement le tem[p]s que votre seconde lettre [2] m’a eté renduë.

Les livres ont eté tres bien conservez, il ne manquoit rien pour cela aux soins que vous aviez pris, je vous en remercie du meilleur du cœur. J’ai eu l’honneur d’ecrire (et ma lettre partira aujourd’hui à ce que Mr Furli m’a promis [3]) à Mylord Schastesburi pour lui temoigner ma vive et tres juste reconnoissance pour un si magnifique present. Je ne laisse pas, Monsieur, de vous sup[p]lier tres humblement de lui temoigner avec [q]uelle gratitude j’ai recu cette nouvelle marque de sa bonté [l]iberale et avec quelle joie j’ai ap[p]ris par votre derniere lettre le [r]etablissement de sa santé. C’est un seigneur incomparable et digne [de] vivre pour le moins un siecle entier.

[L]es repliques que Mr Le Clerc a faites en faveur de l’origeniste du Parrhasiana [4] seront refutées dans la 3 e partie de la Reponse aux questions d’un Provincial [5]. On verra dans le meme livre une replique à la / sienne sur ce qui concerne Mr Cudworth [6].

Le 2 e tome de la Reponse aux questions d’un Provincial est achevé d’imprimer depuis long tem[p]s, mais on ne le vendra qu’avec le troisieme qui est sous la presse [7], et qui auroit pu etre achevé il y a un mois si le libraire avoit pu fournir assez d’imprimeurs, mais comme il vouloit mettre une fin aux trois volumes in folio de Mr Basnage de Flottemanville [8][,] il occupoit à cela la plupart de ses ouvriers. Depuis que cet ouvrage est achevé il les partage entre trois ou 4 livres (le premier volume de l’ Histoire d’Angleterre par Mr de Larrei [9], l’ Histoire des juifs par Mr Basnage [10], etc.) et ainsi chacun va lentement. Je compte que le 2 e et 3 e tome au Provincial pourront paroitre vers le commencement de l’année prochaine.

Si Mr Le Clerc revient à la charge j’accepte l’offre que vous me faites si obligeamment de m’envoier quelques extraits de l’ouvrage de Mr Cudworth [11], mais pour le present je veux eviter la longueur et m’ap[p]uier sur ce que Mr Le Clerc recon[n]oit que selon Mr Cudworth les natures plastiques ignorent ce qu’elles font, et qu’elles n’agissent pas comme un instrument mais comme une veritable cause efficiente. Ces deux points une fois posez[,] il est visible que la retorsion a lieu [12], et je croi avoir mis cela dans un degré d’evidence qui n’a plus besoin que de la refutation de ce que Mr Le Clerc a dit dans sa derniere replique en se servant de l’exemple des animaux, d’un chien qui sert à faire tourner la broche [13].

Je n’ai nulle connoissance de la Vie de La Fontaine , imprimée, vous a-t’on dit, depuis 7 ou 8 ans. [14] Peut etre a-t’on confondu, car il y a des Memoires du sieur Fontaine [15] imprimez à Amsterdam depuis / environ ce tem[p]s là, mais c’est un ouvrage romanesque et dans le gout des Memoires de Rochefort et par le meme auteur [16].

J’aurois beaucoup de choses à dire sur les veritez geometriques mais je me contente de vous faire souvenir d’une chose dont Mr Bernard a parlé en faisant mention des Elemen[t]s de geometrie du duc de Bourgogne [17]. C’est que ce sont deux veritez egalement demontrées l’une que l’etenduë est composée de parties infinies, l’autre qu’elle ne l’est point. Les jesuites de Trevoux, dans l’extrait de cet ouvrage du duc de Bourgogne ont tres bien develop[p]é cela [18], et en ont tiré une consequence destinée à mortifier notre raison et à la disposer à c[omparer] les mysteres les plus incompatibles selon nos notions à de[s] veritez evidentes. S’il y a demonstration que les parties d’un pied de matiere sont en nombre fini, il n’y a personne qui puisse se fier aux demonstrations par lesquelles on prouve que la ligne diagonale d’un quarré contient une infinité de parties car pourquoi se fieroit t’on [ sic] plutot à ces demonstrations là qu’à celles du contraire, et ainsi vous voiez que rien n’est plus incertain absolument parlant que la science geometrique [19].

Vous me ferez beaucoup de plaisir, Monsieur, de me communiquer les endroits qu’on n’a pu comprendre touchant la retorsion que j’ai pretendu qui se peut faire contre Mr Cudworth [20]. Je tacherai de les mieux develop[p]er.

M rs Basnage et Furli vous assurent de leurs tres humbles services. Je vous sup[p]lie de communiquer à Mr Thomson [21] le papier ci joint. Pardonnez mes importunitez et faites moi la justice de croire que je suis avec tout l’attachement et toute l’estime possible, Monsieur, votre etc. /

 

J’ai aussi parcouru le 3 e tome du Traitté historique des edits auquel Mr Benoit a fait savoir qu’il prepare une replique [22]. Il y est mal traité, mais non pas tant que tout le corps des Eglises reformées de France que l’on represente toujours animées de l’esprit de sedition, toujours liguées avec les ennemis de l’Etat. On y a joint une Lettre pastorale de Mr l’eveque de Nimes au sujet des derniers troubles des Cevennes [23]. Rien n’est plus apostolique que cette lettre.

J’ai parcouru le nouveau livre du P[ère] Mallebranche contre Mr Arnauld [24], et j’y ai moins compris que jamais sa pretension que les idées par lesquelles nous con[n]oissons les objets sont en Dieu et non dans notre ame. Il y a là du mal-entendu ; ce sont, ce me semble des equivoques perpetuelles.

 

A Monsieur / Monsieur Farrettes à la / grand’Poste / A Londres

Notes :

[1] Cette lettre de Des Maizeaux est perdue, mais on devine qu’il s’agit des livres dont Shaftesbury souhaitait faire cadeau à Bayle : voir Lettre 1659. Des Maizeaux avait sondé Bayle à ce sujet et le philosophe avait décliné l’offre : Lettre 1663, n.13. Voir cependant Lettre 1722, n.10, où Bayle signale qu’il a reçu une édition de Suidas envoyée par Shaftesbury par l’intermédiaire de Des Maizeaux.

[2] Cette lettre de Des Maizeaux est également perdue.

[3] La lettre de remerciement de Bayle à Shaftesbury ne nous est pas parvenue.

[4] Sur cette bataille entre Bayle et Le Clerc sur la théodicée et, en particulier, le parti que Le Clerc tirait des arguments d’ Origène, voir Lettre 1655, n.6, et 1656, n.11, et le commentaire de M. van der Lugt, « Pierre Bayle or the ambiguities » : Bayle, Jurieu and the « Dictionnaire historique et critique » (D. Phil. Oxford, 2014), ch. 5, § « The expansion of the Manichean web ».

[5] La troisième partie de la RQP est consacrée aux objections de Jacques Bernard, mais Bayle consacre une section distincte de cette œuvre, entre la troisième et la quatrième partie, à la réfutation des objections de Le Clerc : Réponse pour Mr Bayle à Mr Le Clerc, au sujet du 3e et du 13e article du 9e tome de la « Bibliothèque choisie » ( OD, iii.989-1009). Le Clerc devait y répondre dans la Bibliothèque choisie, X (1706), art. VIII, p.364-426 : « Remarques sur la Réponse pour Mr Bayle au sujet du III e et XIII e article [du 9 e tome] de la Bibliothèque choisie ». Voir aussi le compte rendu de la troisième partie de la RQP dans les Mémoires de Trévoux, juin 1706, art. LXXIV, p.950-971, et juillet 1706, art. LXXXVI, p.1110-1123.

[6] Sur la réfutation des « formes plastiques » de Cudworth, qui prêtaient le flanc à la rétorsion stratonicienne, voir Lettres 1655, n.6-7, 1656, n.11, 1667, n.7 et 10, 1685, n.5 et 1727, n.16.

[7] Les tomes II et III de la RQP devaient paraître ensemble en décembre 1705 sous la date de 1706 (Rotterdam, Reinier Leers 1706, 12°, 2 vol.).

[8] Samuel Basnage de Flottemanville, Annales politico-ecclesiastici annorum DCXLV. à Cæsare Augusto ad Phocam usque : in quibus res imperii ecclesiæque observatu digniores subjiciuntur oculis, erroresque evelluntur Baronio. Tomus primus [-tertius] (Roterodami, Reinier Leers 1706, folio, 3 vol.).

[9] Isaac de Larrey, Histoire d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande, avec un abrégé des événemen[t]s les plus remarquables arrivez dans les autres Etats (Rotterdam, Reinier Leers 1697-1713, folio, 4 vol.) : sur l’auteur, voir Lettre 803, n.1 ; sur ses ouvrages, voir Lettres 803, n.1, 838, n.6, et 891, n.36, 37 et 38.

[10] Sur Jacques Basnage, L’Histoire et la religion des juifs, depuis Jésus-Christ jusqu’à présent, pour servir de supplément et de continuation à l’histoire de Joseph (Rotterdam 1706-1707, 12°, 5 vol.), voir Lettre 1631, n.19. C’est un des premiers ouvrages à envisager les persécutions du peuple juif sur le même plan que celles des partisans d’autres religions.

[11] Ralph Cudworth, The True Intellectual System of the universe (London 1678, folio) : voir Lettre 1627, n.3. Bayle ne connaissait l’ouvrage que d’après les comptes rendus de Le Clerc dans la Bibliothèque choisie, tome II (1703), art. I : « Histoire des systemes des anciens athées, tirée du Systeme intellectuel de Mr Cudworth » et art. II : « Preuves et examen du sentiment de ceux, qui croyent qu’une nature qu’on veut plastique a été établie de Dieu, pour former les corps organizez, tirés de Mr Cudworth. » ; tome III (1703), art. III : « Que les payens les plus éclairez ont crû qu’il n’y a qu’un Dieu suprême, tiré du chap. IV du Systeme intellectuel de Mr Cudworth » ; tome V (1705), art. II : « Réponse aux objections des athées, contre l’idée que nous avons de Dieu, avec des preuves de son existence, tirées du Systeme intellectuel de Mr Cudworth. », et « Eclaircissement de la doctrine de M rs Cudworth et Grew, touchant la nature plastique et le monde vital, à l’occasion de quelques endroits de l’ouvrage de Mr Bayle, intitulé, Continuation des pensées diverses sur les cometes » ; tome VII (1705), art. I : « Réfutation des objections des athées contre la création du néant, tirées du chap. V du Systeme intellectuel de Mr Cudworth » ; ibid., art. VII : « Remarques sur le premier principe de la fécondité des plantes et des animaux, où l’on faut voir que la supposition des natures plastiques, ou formatrices, sert à en rendre une raison très-probable » (p.255-289). Bayle s’était contenté de ces « extraits » pour réfuter les arguments de Cudworth dans la RQP, II e partie, §§ CLXXIX-CLXXXI. Le Clerc devait reprendre sa défense des arguments de Cudworth dans le même périodique, tome VIII (1706), art. I : « Réponse aux objections des athées, contre l’immaterialité de Dieu, tirée de la section III du chap. V du Systeme intellectuel de Mr Cudworth », et art. II : « Cudworth, De l’immaterialité de l’ame, tiré du même chapitre de Mr Cudworth », et enfin tome IX (1706), art. I : « Réponses à diverses objections des athées, touchant l’origine du mouvement, de la pensée et de la vie, tirées du ch. V du Systeme intellectuel de Mr Cudworth, sect. IV », et art. II : « Réponses aux objections des athées, sur la Providence divine. Tiré de la derniere section du ch. V du Systeme intellectuel de Mr Cudworth ». La réfutation la plus substantielle de la théologie rationaliste de Le Clerc se trouve dans les Entretiens de Maxime et de Thémiste (Rotterdam, Reinier Leers [févr.] 1707, 12°, 2 vol. ; OD, iv.1-106), œuvre restée inachevée à la mort de Bayle. Voir le commentaire de M. Hickson dans sa traduction des Entretiens : Dialogues of Maximus and Themistius (Leiden 2016).

[12] Sur la rétorsion « stratoniste » de l’objection quod nescit, voir Lettres 1655, n.7, 1672, n.15, et 1677, n.10.

[13] C’est dans son dernier article (à la date de la présente lettre) dans la Bibliothèque choisie, tome VII (1705), art. VII, « Remarques sur le premier principe de la fécondité des plantes et des animaux, où l’on fait voir que la supposition des natures plastiques, ou formatrices, sert à en rendre une raison très-probable », p.287, que Le Clerc propose l’exemple du chien qui tourne la broche : « Mr Bayle convient que sous la direction de Dieu tout instrument peut agir en ordre, quoi qu’il ne le sâche pas ; mais il prétend qu’il faut alors que Dieu le dirige et le pousse, dès le commencement jusqu’à la fin, comme on fait les instruments purement passifs. Je lui soûtiens qu’il n’en est rien, et je croi l’avoir prouvé, par l’usage que les hommes font des bêtes ; dont ils ne remuent nullement les organes, qui agissent néanmoins d’une maniere réguliere, pour produire un certain effet, qu’ils ne connoissent pas. On ne les pousse point, comme le dit Mr Bayle, de même que si elles étoient de pures machines ; puisque ce sont elles qui remuent leurs membres. Par exemple, peut-on dire qu’un chien, qui placé dans une espece de tambour le fait tourner en marchant, et par là fait tourner une broche et ce qui y est attaché, soit employé simplement comme un tourne-broche ? On fait aller un tourne-broche par le seul poids, mais on ne fait pas remuer les jambes d’un chien ; c’est lui-même qui les remue, et si l’on mettoit en sa place quelque machine que ce fût, elle ne feroit jamais le même effet. J’avouë que je ne puis pas dire comment Dieu applique à la matiere et dirige des natures formatrices immaterielles, sans être l’auteur de toutes leurs actions ; mais on ne peut pas rejetter cette pensée, comme absurde, après les preuves directes que l’on en a rapportées. Autrement il faudroit tout rejetter ce dont on n’a pas des idées complettes, et exactes, ce qui feroit tomber dans un ridicule pyrrhonisme. » L’exemple du chien qui tourne la broche était un lieu commun des débats sur la nature des animaux, comme il ressort des Mémoires de Nicolas Fontaine sur les débats philosophiques à Port-Royal : « Mais puis-je oublier le plaisant entretien où ce bon seigneur [le duc de Liancourt] ferma la bouche à M. Arnauld, tout savant qu’il était ? On parlait de la philosophie de M. Descartes, qui était alors l’entretien de toutes les compagnies. M. Arnauld, qui avait un esprit universel, y était fort habile, et avait fait à M. Descartes des objections fort savantes. Comme donc en parlant des bêtes il soutenait à corps et à cri que ce n’étaient que des horloges, et qu’en criant c’était une roue d’horloge qui faisait du bruit, M. de Liancourt lui dit : “J’ai là-bas deux chiens qui tournant la broche chacun leur tour. Un se trouvant embarrassé de cela, se cacha lorsqu’on l’allait prendre, et on eut recours sur son camarade. Le lendemain, trouvant le jeu beau, il fait encore la même chose. Le troisième jour, lorsqu’on prenait toujours son camarade pour tourner au lieu de lui, ce camarade cria et fit signe de la queue qu’on le suivît. Il alla dénicher l’autre dans le grenier et le houspilla. Sont-ce là des horloges ?”, dit-il. M. Arnauld trouva cela si plaisant qu’il ne put faire autre chose que rire. (Nicolas Fontaine, Mémoires ou histoire des Solitaires de Port-Royal [Utrecht, 1736], ii.470 ; éd. P. Thouvenin [Paris 2001], p.909). Pascal maintenait la position cartésienne : « L’histoire du brochet et de la grenouille de Liancourt : ils le font toujours et jamais autrement, ni autre chose d’esprit » ( Pensées, éd. P. Sellier et G. Ferreyrolles, n° 617).

[14] Nous ne connaissons pas de biographie de La Fontaine (1621-1695) publiée à cette date. Il s’agit peut-être d’un bruit qui courait sur la conversion de La Fontaine en 1692 : le vicaire de la paroisse de Saint-Roch, François-Aimé Pouget (1666-1723) devait en faire le récit dans une lettre datée du 22 janvier 1717 et adressée à l’ abbé d’Olivet ; cette lettre fut trouvée parmi ses papiers après sa mort en 1723 et fut publiée dans l’édition des Œuvres diverses de M. de La Fontaine (Paris 1729, 8°), comme aussi par Desmolets dans sa Continuation des mémoires de littérature et d’histoire (Paris 1726-1731, 8°), tome I, art. II. Mais ce n’est là qu’un hypothèse fragile et celle que Bayle formule dans les lignes qui suivent nous paraît plus vraisemblable.

[15] Gatien Courtilz de Sandras, Mémoires de Messire Jean-Baptiste de La Fontaine, chevalier, seigneur de Savoie et de Fontenay, contenant ses aventures depuis 1636 jusqu’en 1697 (Cologne 1698, 12°).

[16] Courtilz de Sandras, Mémoires de M. L[e] C[omte] D[e] R[ochefort], contenant ce qui s’est passé de plus particulier sous le ministère du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin, avec plusieurs particularitez remarquables du règne de Louis le Grand (Cologne 1688, 12°). Bayle ne tenait pas les romans historiques en haute estime et s’en prend à plusieurs reprises dans ses lettres à ceux de Courtilz de Sandras en particulier : voir Lettres 306, n.6, 936, n.16, 1039, n.8, et 1046, n.17.

[17] Nicolas de Malezieu (1650-1727), Elemen[t]s de géométrie de Monseigneur le duc de Bourgogne (Trévoux, Jean Boudot 1705, 4°). L’ouvrage avait été mentionné par Jacques Bernard dans les NRL, septembre 1705, art. VII : « Extraits de diverses lettres », p.351-357.

[18] Dubos avait annoncé la publication de cet ouvrage de Nicolas de Malézieu dans sa lettre du 25 juillet : voir Lettre 1675, n.18. Bayle a lu le compte rendu dans les Mémoires de Trévoux, septembre 1705, art. CXXIX : « Eléments de géométrie de Monseigneur le duc de Bourgogne » (p.1467-1479) : « Voilà notre raison reduite à d’étranges extremitez. La geometrie nous demontre la divisibilité de la matiere à l’infini, et nous trouvons en même tem[p]s qu’elle est composée d’indivisibles. D’où l’on conclut sagement que nous devons nous humilier et reconnoître qu’il n’appartient pas à une creature, quelque excellente qu’elle puisse être, de vouloir concilier des veritez, dont le Createur a voulu lui cacher la compatibilité. Ces dispositions nous rendront plus soûmis aux mysteres, et nous accoûtumeront à respecter des veritez qui sont par leur nature impenetrables à nôtre esprit, que nous venons de trouver assez borné, pour ne pouvoir pas même concilier des demonstrations mathematiques. »

[19] Bayle reprend sur ce point les arguments et les conclusions de Gassendi dans ses Exercitationes paradoxicæ adversus Aristoteleos, in quibus præcipua totius peripateticæ doctrinæ fundamenta excutiuntur (Grenoble 1624, 8° ; Amstelodami 1649, 8° ; La Haye 1659, 4° ; éd. et trad. B. Rochot, Paris 1959), comme il l’avait fait dans le DHC, art. « Zénon d’Elée », rem. G : « Objections contre l’existence de l’étendue ». C’est une question épistémologique que Bayle avait examinée de près dans la Lettre-Préface du Projet d’un dictionnaire critique : « On me dira peut-être que ce qui semble le plus abstrait et le plus infructueux dans les mathématiques apporte au moins cet avantage qu’il nous conduit à des véritez dont on ne sauroit douter ; au lieu que les discussions historiques et les recherches des faits humains nous laissent toujours dans les ténèbres et toujours quelques semences de nouvelles contestations. Mais qu’il y a peu de prudence de toucher à cette corde ! Je soutiens que les véritez historiques peuvent être poussées à un degré de certitude plus indubitable que ne l’est le degré de certitude à quoi l’on fait parvenir les véritez géométriques ; bien entendu que l’on considérera ces deux sortes de véritez selon le genre de certitude qui leur est propre [...] » ( Projet [1692], §9), et qu’il reprend dans le corps du DHC : « il n’est pas vrai que le fondement de la certitude et de l’évidence avec laquelle nous connaissons qu’il y a eu une République romaine soit une simple démonstration morale et que notre persuasion à cet égard soit un acte de foi humaine ou une opinion. C’est une science proprement dite, c’est la conclusion d’un syllogisme dont la majeure et la mineure sont des propositions clairement et nécessairement véritables. ( DHC, art. « Beaulieu [Louïs Le Blanc, sieur de] », rem. F). Il suit sur ce point la réflexion de la Logique de Port-Royal (livre IV, chapitre 12, éd. P. Clair et Fr. Girbal, Paris 1981, p.336 ; éd. D. Descotes, p.580-581) et de Nicolas Filleau de La Chaise dans son petit traité Qu’il y a des démonstrations d’une autre espèce et aussi certaines que celles de la géométrie, et qu’on en peut donner de telles pour la religion chrétienne (1678), – qui accompagnait les Pensées de Pascal dans les éditions parisiennes à partir de 1678. Voir A. McKenna, « Une certaine idée de la République des Lettres : l’historiographie de Pierre Bayle », in idem, Etudes sur Pierre Bayle (Paris 2015), p.139-177.

[20] Sur la rétorsion « stratoniste » des arguments de Cudworth sur les « formes plastiques », permettant de répondre à l’objection au matérialisme fondée sur le quod nescit, voir Lettres 1655, n.7, 1667, n.10, et 1672, n.15.

[21] Jacob Tonson, qui s’était chargé d’imprimer la traduction anglaise du DHC : voir Lettres 1577, n.7. Bayle lui envoyait sans doute des corrections du DHC pour la traduction, comme il l’avait déjà fait : voir Lettre 1544, n.12, et 1582, n.20.

[22] C’est en réponse à Elie Benoist, Histoire de l’édit de Nantes, contenant les choses les plus remarquables qui se sont passées en France jusqu’à l’édit de révocation (Delft 1693-1695, 4°, 5 vol.) qu’on avait publié une nouvelle édition de l’ouvrage de Louis Thomassin (1619-1695), Traité de l’unité de l’Eglise et des moyens que les princes chrétiens ont employés pour y faire rentrer ceux qui en étoient separés (Paris 1686-1688, 8°, 2 vol.) sous le titre : Traité historique des edits, et des autres moiens spirituels et temporels, dont on s’est servi dans tous les temps, pour établir, et pour maintenir l’unité de l’Eglise catholique. [...] Avec un supplément, par le P. Charles Bordes, prêtre de la même congrégation. Pour répondre à divers ecrits séditieux, que les prétendus reformez ont répandus dans le monde, contre toute la conduite qu’on a tenuë à leur égard, dans ces derniers temps (Paris 1700, 4°, deux parties en un vol.), qui avait connu une nouvelle édition (Paris 1703, 4°, 3 vol.). C’est sans doute le troisième volume de cette dernière édition que Bayle venait de parcourir. Elie Benoist fit publier un mémoire dans les NRL, octobre 1705, art. VIII, p.474-479, où il annonçait son intention de composer une réponse. Il déclare qu’il parlera du Père Thomassin avec les égards dus à son mérite, mais qu’à l’égard de l’oratorien Charles Bordes, « on fera son portrait pour donner au vif celui d’un parfait missionnaire ; dans le caractere de qui la chicane, l’ignorance, la passion, l’impudence, l’imposture et plusieurs autres vertus de la même espece entrent nécessairement ». Cette réponse annoncée ne fut pas publiée mais, l’année suivante, Charles Bordes (1638-1706) publia une brochure de douze pages intitulée Réponse au mémoire inséré dans les journaux de Hollande contre le feu Pere Louis Thomassin, prêtre de l’Oratoire, auteur du « Traité dogmatique et historique des édits [...] » et contre le « Supplément » d’un autre Pere de la même congrégation qui a répondu à divers écrits séditieux des prétendus réformez [...] (Paris 1706, 4°).

[23] Valentin-Esprit Fléchier, Lettre pastorale de Monseigneur l’evesque de Nismes, aux fidèles de son diocèse au sujet des fanatiques (Nîmes 1703, 8°), datée du 23 mars 1703, qui fut éditée de nouveau dans le recueil de ses Mandements et lettres pastorales (Paris 1712, 12°) et dans celui de ses Œuvres posthumes (Lyon 1720, 12°, 2 vol.), i.12-32. Comme dans l’ Avis aux réfugiés, Bayle s’indigne des violences commises au nom de la religion et pense à la conclusion de Fléchier : « Si nous croyions ces enfants rebelles en état de nous entendre, que ne voudrions-nous pas leur dire pour les faire rentrer dans leur devoir ? Nous leur demanderions, comme s[aint] Paul aux Galates : Insensés que vous êtes, qui est-ce qui vous a ensorcelez ? Qui est-ce qui a étouffé dans vos cœurs les sentimen[t]s de la raison et de la nature ? D’où vient que vos bras sont armez de haches et de poignards pour aller égorger des innocen[t]s qui ne vous ont point offensez ? Avez-vous oublié le nom chrétien, nom de douceur et de charité, pour prendre la férocité des nations les plus barbares ? [...] Les portes du bercail sont toujours ouvertes pour recevoir ces brebis égarées. Nous ne refusons point, si le Seigneur daigne amollir leur cœur, de les conduire dans les voyes de la pénitence, et de les réconcilier avec Jésus-Christ. »

[24] Aux Quatre lettres de M. Arnauld au P. Malebranche, de l’an 1694, sur deux de ses plus insoutenables opinions (Liège 1699, 8°), dont les deux premières avaient été publiées dans le JS, les 28 juin et 5 juillet 1694, Malebranche répondit d’abord par deux lettres dans le même périodique, les 12 et 19 juillet 1694, puis par une Réponse [...] à la troisième lettre de Mr Arnau[l]d touchant les idées et les plaisirs (Amsterdam 1704, 12°) ; l’ensemble de ses réponses furent ensuite regroupées dans le Recueil de toutes les réponses du P. Malebranche à M. Arnau[l]d, docteur de Sorbonne (Paris 1709, 12°). Bayle avait sans doute lu le compte rendu de la nouvelle réponse de Malebranche dans les Mémoires de Trévoux, juillet 1705, art. CV, p.1138-1145. Voir Malebranche, Œuvres complètes, éd. A. Robinet (Paris 1958-1969, 20 vol.), vol. VI-IX, et D. Moreau, Deux cartésiens. La polémique entre Antoine Arnauld et Nicolas Malebranche (Paris 1999).

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