Lettre 1701 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

A Rotterdam le 2 e de mars 1706

Pour Monsieur Des-Maizeaux

Je n’ai jamais douté, Monsieur, de la disposition de votre cœur et de votre esprit telle que vous me la depeignez qui est de juger de l’affection de vos amis par leur franchise. Con[n]oissant votre solidité par d’autres endroits, je me suis persuadé que cette heureuse et louable disposition d’ame ne vous manquoit pas. Ainsi je ne ferai point de dif[f]iculté de vous avertir de ce qui m’en paroitra digne à mesure que je le decouvrirai, mais vous etes si exact que vous laissez peu de matiere à ceux qui voudroient vous critiquer.

Je suis bien aise que vous aiez dessein d’ap[p]rofondir ce qui concerne les deux freres Rainold [1], et je croi vous avoir ecrit que le denoument consiste en ce qu’un frere de Jean Rainold, le professeur à Oxford, se nommoit Jean aussi, or ce fut celui ci qui disputa de religion avec son frere Guillaume avec un tel succez qu’il le pervertit, et qu’il se convertit lui meme.

Pour ce qui concerne ma remarque à l’egard des natures plastiques [2], elle se reduit à ceci que si elles ont la faculté d’organiser un fœtus sans savoir ce qu’elles font, la nature des choses comporte que la faculté d’organiser soit separée de toute connoissance dans le sujet qui possede cette faculté. [D]onc ceux qui admettent une matiere eternelle et incréée [n]e sup[p]osent rien que de possible lors qu’ils lui donnent la [f]aculté de former des plantes et des animaux sans qu’elle / sache ce qu’elle fait, et puis qu’ils sup[p]osent qu’elle a d’elle meme la faculté de se mouvoir selon certaines regles qu’elle ne con[n]oit pas, il leur sera permis de sup[p]oser qu’elle a aussi la faculté d’organiser sans con[n]oitre ce que c’est que l’organisation.

Voilà l’objection que j’ai proposée pour faire voir combien il importe de n’admettre point de creatures, comme font M rs Cudworth, Grew [3] et tous les scholastiques qui sans savoir ce qu’elles fo[nt] forment des veines et des arteres, des os et des nerfs, etc. et les placent où il faut pour qu’il en resulte une machine telle que celle des animaux. Si ce que j’ai dit sur cela dans la Continuation des pensées diverses [4] n’est pas assez etendu, on n’a qu’à y joindre mes reponses à toutes les raisons de Mr Le Clerc, et principalement ce que j’ai dit dans le troisieme vol[ume] de la Reponse aux questions d’un Provincial [5].

Dès que Mr Leers enverra des exemplaires de ce livre là à Londres, vous recevrez celui que je vous ai destiné, il est empaqueté depuis long tem[p]s. Vous vous souviendrez s’il vous plait, Monsieur, que je ne fais point de present de cet ouvrage à mes amis, parce que je n’avouë point dans les formes que j’en sois l’autheur [6]. Vous ne direz donc pas s’il vous plait que je vous l’aie envoïé. /

On m’a assuré que des curieux qui esperoient de trouver dans la bibliotheque de Mr Cuper la Vie d’Esope par Meziriac [7], ne l’y avoient point trouvée.

M rs Basnage et Furli vous assurent de leurs tres humbles services. Le fils aîné de ce dernier [8] est revenu d’Angleterre depuis peu de jours. Il me dit hier qu’il n’avoit pas eu l’honneur de faire la reverence à Mylord Shastesburi, mais qu’il savoit qu’il se portoit bien hormis une incommodité aux yeux [9], qu’il n’avoit assisté qu’une fois aux seances du Parlement lors qu’il y fut declarer qu’il choisissoit Mylord Sommers [10] pour le representer et opiner en sa place.

J’ai fait tenir votre lettre à Mr de Beauval [11] et ai mis l’autre à la poste de France.

Je vous sup[p]lie de faire savoir à Monsieur de La Riviere  [12]qu’aussi tot que j’eus recu votre lettre j’ecrivis à Madame Buzelin [13] à La Haie pour la sup[p]lier instamment de se faire donner sans delai une lettre de recommandation pour Mr Carbonnel à Mr de La Sarra en faveur de Mad le de Baricave , et d’envoier incessamment cette lettre à Mad le de Baricave par la voie de Mr Jurieu [14]. Je ne doute pas que Madame Buzelin n’ait emploié toute la diligence possible et il a mieux valu sans doute que je la priasse de solliciter cette lettre que si je l’euse demandée de loin à Mr de La Sarra, qui n’a daigné me repondre mais qui m’a seulement fait dire qu’il n’avoit rien fait encore et qu’il en ecriroit à Mr Carbonnel. J’atten[d]s à ecrire en reponse à Mr de La Riviere et à Mad le de Baricave  [15] que l’homme qui m’ap[p]orta leurs lettres repasse par ici comme il me l’a promis.

Je suis votre tres humble etc. Bayle

Il paroit une reponse à un quatrieme memoire que l’on sup[p]ose avoir eté repandu par les emissaires de la France [16]. L’auteur de cette reponse avoüe qu’il n’a point vu les 3 preceden[t]s memoires : il insere le 4 e tout entier, et y repond article par article faisant 2 colonnes. Cela regarde la paix generale. / [On] ne trouve dans cette reponse que ce qui a eté dit et redit mille fois depuis 30 ans.

Il paroit aussi une feuille volante sur les interets des Espagnols dans cette presente guerre [17], et on les assure entre autres choses, qu’ils sont deuement absous du serment de fidelité qu’ils ont preté au duc d’Anjou [18], puis qu’il n’est pas assez fort pour les maintenir contre tant d’ennemis.

 

A Monsieur / Monsieur Farettes à la / grand’poste / A Londres

Notes :

[1] Sur la prétendue double conversion des frères Reynolds (parfois Rainold), voir Lettre 1695, n.12.

[2] Voir le commentaire de Bayle sur l’objection quod nescit, qui pourrait être rétorquée aux théologiens chrétiens par un stratoniste s’appuyant sur l’existence des « formes plastiques » telles que les définit Ralph Cudworth : Lettre 1655, n.7, 1667, n.10, et 1672, n.15, et le commentaire de Le Clerc, Lettre 1667, n.7.

[3] Bayle avait proposé les mêmes objections à Nehemiah Grew : voir Lettre 1655, n.6, et 1656, n.11.

[4] Sur les arguments de Bayle dans la CPD sur ce point, voir Lettre 1683, n.13.

[5] RQP, partie II, §CLXXIX-CLXXXIII, et partie III, « Réponse pour Mr Bayle à Mr Le Clerc », §4, section 3 : « Considérations générales sur ce qu’il y a de dogmatique dans les deux articles de Mr Le Clerc : 1. sur l’origénisme ; 2. sur le rationalisme ; 3. sur les natures plastiques ».

[6] Bayle avait déjà souligné son désir que le livre reste au moins officiellement anonyme : voir Lettre 1633, n.14.

[7] Sur Méziriac, La Vie d’Esope, voir Lettres 1445, n.4, et 1626, n.38. Il existe un catalogue manuscrit de la bibliothèque de Kuiper datant de 1695 (La Haye, ms KB : 72 H 29), et même un inventaire des manuscrits de feu Mons r Claude Gaspard Bachet, seigneur de Mézeriac, envoyé par Nicaise à Kuiper en 1692 (La Haye, ms KB : 72 D 2), mais il doit s’agir ici d’un lapsus pour Gronovius, éditeur du monumental Thesaurus græcorum antiquitatum (Lugduni Batavorum 1697-1702, folio, 13 vol.), où on aurait pu s’attendre à trouver la Vie d’Esope de Méziriac.

[8] Sur Benjohan Furly, le fils aîné de Benjamin, voir Lettre 1695, n.5. De son côté, Arent Furly, le fils cadet de Benjamin, avait écrit à Bayle le 20 novembre / 1 er décembre 1705, peu après la prise de Barcelone par Lord Peterborough : voir Lettre 1688. Il devait ensuite accompagner ce dernier à Londres pour l’aider au cours de l’enquête sur sa direction de la campagne, avant de repartir avec Stanhope sur le front espagnol : voir Lettre 1688, n.2.

[9] Sur la mauvaise santé de Shaftesbury, qui l’empêcha d’assister régulièrement aux séances de la Chambre des Lords, voir Lettre 1643, n.3.

[10] John Somers (1651–1716), baron Somers, éminent Whig, qui avait été attorney-general, speaker à la Chambre des Lords, juge à la cour de la chancellerie ( court of chancery), conseiller de Guillaume III ; il avait été nommé chancelier et baron Somers en 1697. En 1700, Guillaume le démit de sa charge de chancelier. Mis en cause par une Chambre des communes à dominante Tory, Somers fut soutenu par la Chambre des Lords, restée Whig, et échappa de justesse à l’ impeachement pour sa part aux traités de partition (traité de La Haye de 1698 et traité de Londres de 1700), dont l’échec avait conduit à la déclaration de la guerre de Succession d’Espagne. Libre de toute responsabilité politique en 1701, Somers fut élu fellow de la Royal Society et fréquenta le Kit-Kat Club, où il rencontrait des hommes de lettres tels que William Congreve, Sir John Vanbrugh, William Walsh, Jacob Tonson. C’était un homme érudit et un collectionneur de livres. Swift lui dédia son Tale of a tub (1704), Shaftesbury sa Letter concerning enthusiasm (1708), Steele un numéro du Spectator (1712) ; Joseph Addison, John Cary, John Evelyn firent de même. Favorable aux dissenters, Somers fut accusé de déisme et de socinianisme et fut souvent mis en cause pour ses « excès » sur le plan des mœurs. La reine Anne tint à lui marquer son aversion et il lui était interdit de se présenter devant la reine. Il continua cependant à diriger le parti des Whigs à la Chambre des Lords, tout en apportant son soutien à la politique de Godolphin et de Marlborough. En 1708, enfin, il devait être admis comme membre du Cabinet en tant que Lord président du conseil. Suite aux manœuvres de Harley, il devait être démis de ses fonctions en 1710. A la suite de la mort de la reine Anne, il fut de nouveau admis au Cabinet en 1714 sous le règne de Georges I er , mais mourut le 26 avril 1716. Voir W.L. Sachse, Lord Somers : a political portrait (Manchester 1975) ; R.M. Adams, « In search of baron Somers », in Perez Zagorin (dir.), Culture and Politics from Puritanism to the Enlightenment (Los Angeles 1980), p.165–93 ; ODNB (art. de S. Handley, consulté le 21 Dec 2014).

[11] La lettre de Des Maizeaux à Henri Basnage de Beauval est perdue ; elle n’est pas signalée par H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, ni par J. Almagor, Pierre Des Maizeaux. Voir aussi J.H. Broome, An agent in Anglo-French relationships, p.115, qui évoque la possibilité que Des Maizeaux ait collaboré à l’HOS de Basnage de Beauval, mais ne signale pas de documents précis.

[12] Paul Falentin de La Rivière : voir Lettre 1695, n.21.

[13] Sur les Buzelin (ou Beuzelin) , voir la lettre de Paul de La Roque-Boyer du début du mois d’août 1698 (Lettre 1375, n.3).

[14] Il s’agit de Rose ou de Madeleine Baricave, toutes deux filles de Jean Baricave, pasteur du Mas d’Azil : voir Lettres 13, n.66, et 77, n.19. Il semble que celui-ci eût rejoint son neveu Paul Falentin de La Rivière à Londres : voir Lettres 77, n.19, 101, n.2, et 484, n.1 et 2, et 865, n.10. Nous n’avons su identifier les deux intermédiaires avec précision. Un certain Carbonel est mentionné dans la correspondence de Heinsius : il s’agit d’un officier français, prisonnier de guerre en 1709, qui attend un échange de prisonniers : De briefwisseling van Anthonie Heinsius 1702-1720, éd. A.J. Veenendaal jr. (Den Haag 1976-2001, 19 vol.). ix.123. La Sarra était un ami de Jean Rou à La Haye : voir Lettre 1718, n.1 ; un Gabriel de La Sarra – peut-être le même – était un officier français qui combattait dans l’armée des Etats-Généraux des Provinces-Unies et qui fut promu au grade de lieutenant-colonel en 1709.

[15] La lettre de Bayle à Falentin de La Rivière est perdue ; pour celle adressée à M lle Baricave , voir Lettre 1720 et 1733.

[16] Nous avons vu que Jean-Baptiste Dubos et Jean de La Chapelle rédigeaient des pamphlets favorables à la politique de la France menée par Colbert de Torcy et que Casimir Freschot avait répondu à certains de ces écrits : voir Lettres 1635, n.11, et 1654, n.31. Il s’agit ici de la Réponse à un memoire distribué en Hollande par un emissaire de la France avec ce titre « Quatrieme Memoire contenant des remarques importantes sur l’etat present des affaires de l’Europe par rapport à la paix future. Du 20 avril 1705 » (Cologne, Pierre Le Franc 1706). Voir sur ces échanges les Actes [et Suite des actes], memoires, et autres pieces authentiques concernant la paix d’Utrecht (Utrecht 1712-1713, 8°, 3 vol.), et le commentaire d’A. Lombard, L’Abbé Du Bos : un initiateur de la pensée moderne, s.v., et de J.C. Rule et B.S. Trotter, A World of paper, s.v.

[17] Réflexions sur le veritable interest des Espagnols dans la conjoncture presente, piece traduite de l’espagnol (S.l., 1706) : Knuttel, n° 15497.

[18] Le pamphlet hollandais appelle les Espagnols à rejeter leur roi Philippe V – duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, devenu roi d’Espagne en novembre 1700 – pour épouser la cause de Charles III, le « candidat » Habsbourg des alliés au trône espagnol. Bayle ne commente pas le pamphlet, qui allait évidemment à l’encontre de ses propres opinions politiques, car, à ses yeux, le pouvoir absolu du souverain est un principe intangible de la philosophie politique. Sur ce point particulier, voir Guillaume de Lamberty, Mémoires pour servir à l’histoire du XVIII e siècle, contenant les négociations, traitez, résolution, et autres documen[t]s authentiques concernant les affaires d’Etat [...] (La Haye 1727, 4°, 14 vol.), iv.155-156 : « 1706 : Tous les Espagnols de bon sens et bien intentionnez pour la patrie sont convaincus, que l’unique moïen de sauver la monarchie, est de se déclarer pour le roi Charles III, qui par là, et par le secours de ses alliez seroit en état de rétablir la couronne dans son ancien lustre : au lieu que l’union présente de l’Espagne avec la France ne peut aboutir tout au plus qu’à un demembrement honteux. [...] Ces Espagnols armez pour le duc d’Anjou allegueront peut-être un serment de fidélité ; mais qui ne sait que ce serment ne subsiste plus, puisqu’on est frustré de la fin pour laquelle il a été fait. Le prince s’engage à protéger les peuples, à maintenir leurs libertez, et cependant on voit qu’il fait tout le contraire ; ces mêmes peuples ont-ils donc juré de vouloir être esclaves ? » Rappelons que Lamberty avait dirigé et rédigé, à la place de Nicolas Gueudeville, tout en gardant la même ligne politique, L’Esprit des cours de l’Europe entre mai et juillet 1701 (sous le titre Nouvelles des cours de l’Europe). C’est précisément la doctrine du pouvoir populaire et du droit de rébellion que Bayle avait dénoncé chez Jurieu lors de la « Glorieuse Révolution ». Voir H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle ». La bataille entre Pierre Bayle et Pierre Jurieu devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam (Saint-Etienne 2006), introduction, p.38-47, et la réaction de Michel Le Vassor, qui évoque l’hostilité des Anglais à l’égard de la doctrine du pouvoir absolu : Lettre 1252.

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