Lettre 1704 : Pierre Bayle à Charles Ancillon

A Rotterdam, le 18 de mars 1706

J’ai appris avec beaucoup de plaisir, Monsieur, par la lettre que Monsieur Leers a reçu de vous [1], que Monsieur Jaquelot travaille à une réplique à ce qui lui a été répondu dans le troisième volume de la Réponse aux questions d’un Provincial [2]. Le public doit souhaiter cette réplique ; car jusqu’ici le procès n’est pas encore instruit. Il est vrai qu’on peut déjà connoître que la cause que Mr Jaquelot soûtient est environnée de grandes difficultez ; mais apparemment, on le connoîtra beaucoup mieux par la réponse qui sera faite à la réplique que Mr Jaquelot prépare. Ce sera par la nouvelle réponse de l’auteur du troisieme volume [3], que les difficultés seront portées au dernier point de précision, parce que Mr. Jaquelot y donnera lieu par les nouveaux dénouemen[t]s qu’il sera contraint d’inventer, et qui ne sauroient fermer une porte sans en ouvrir deux ou trois autres. Il est à souhaiter que les parties conservent toutes les regles de la civilité ; car le public, déjà peu édifié de ce qu’au fond cette dispute n’est qu’un mal-entendu pitoïable, seroit fort scandalisé, si l’on se mettait en colere pour des différends de mots. Il semble aux lecteurs superficiels qu’il s’agit ici d’une controverse importante, et que la prétention de l’une des parties est fort éloignée de la prétention de l’autre ; mais les lecteurs intelligen[t]s voient fort bien, qu’au fond Mr Jacquelot enseigne la même chose qu’il a combat[t]uë [4] : c’est que la petitesse de notre esprit ne nous permet pas de connoître les raisons de la conduite de Dieu, et l’accord réel de cette conduite avec la perfection infinie du Souverain Etre.

On a très-peu de nouvelles de littérature. Le dixseptiéme siecle de la Bibliotheque ecclesiastique de Mr Du Pin paroîtra au premier jour à Paris [5]. On y a aussi publié un Abrégé de toute cette Bibliotheque en cinq tomes in 8° sous le titre de Table chronologique des ecrivains ecclesiastiques [6].

Je suis avec plus d’attachement que je ne saurois l’exprimer, Monsieur, votre etc.

Notes :

[1] La lettre de Charles Ancillon à Reinier Leers ne nous est pas parvenue.

[2] Jaquelot préparait son Examen de la théologie de M. Bayle, répandue dans son « Dictionnaire critique », dans ses « Pensées » et dans ses « Réponses à un Provincial » ; où l’on défend le conformité de la foi avec la raison, contre sa réponse (Amsterdam 1706, 12°). Dès la préface, le ton se durcit : « Quand on lît avec quelque attention les livres de Mr Bayle, on apperçoit facilement, quelle que puisse être son intention et sa pensée, qu’il reléve les objections des payens contre le christianisme. Desorte qu’ayant connu, que les principes de la liberté, et de la prévision de Dieu, anéantissoient toutes les objections et toutes les difficultez des ennemis de la religion, il a employé tous ses efforts pour détruire également et le libre arbitre de l’homme et la prévision, que Dieu a des actions que les hommes font très-librement. » Bayle répliquait à cet ouvrage dans ses Entretiens de Maxime et de Thémiste au moment de sa mort en décembre 1706, et à cette réplique Jaquelot devait encore dupliquer dans sa Réponse aux entretiens composés par M. Bayle contre la conformité de la foy avec la raison, et l’examen de sa théologie (Amsterdam 1707, 12°), ouvrage recensé dans le JS du 3 décembre 1708.

[3] Bayle annonce ses Entretiens de Maxime et Thémiste (Rotterdam 1707, 12°, 2 vol.). Le premier volume s’intitule Entretiens de Maxime et de Themiste ou reponse à ce que Mr Le Clerc a écrit dans son X e tome de la « Bibliotheque choisie » contre Mr Bayle (Rotterdam 1707, 12°), et le second Entretiens de Maxime et de Themiste ou reponse à l’« Examen de la theologie de Mr Bayle » par Mr Jaquelot (Rotterdam 1707, 12°). Voir le commentaire de M. Hickson dans sa traduction des Entretiens : Dialogues of Maximus and Themistius (Leiden 2016).

[4] Barbeyrac devait lui aussi relever que Jaquelot fondait sa doctrine sur des principes rationalistes (qui définissaient la conformité de la foi avec la raison) mais qu’il avait recours, en fin de compte, à la grâce efficace – c’est-à-dire à la doctrine du « zèle » et de l’« enthousiasme » qu’il avait précisément voulu combattre initialement : voir Lettre 1708, n.11.

[5] Louis Ellies du Pin, Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du XVII e siècle (Paris 1708, 8°, 7 vol.)

[6] Louis Ellies du Pin avait déjà publié sa Table universelle des auteurs ecclésiastiques (Paris 1704, 8°, 4 vol.).

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