Lettre 1713 : Jean-Baptiste Dubos à Pierre Bayle

[Paris,] ce 4 juin [1706]

Je reponds Monsieur, à deux de vos lettres[,] la premiere du 9 may et la seconde du vin[g]tsept du mesme mois [1].

J’ai lu avec plaisir et avec surprise vostre Réponse à M. Le Clerc  [2]. Est il possible qu’un homme se souvienne aussi peu en ecrivant les derniers livres, de ce qu’il a mis dans les premiers, et qu’il entreprenne de jouer un rolle si differens de celui qu’il a fait pendant vin[g]t ans. On me la demande pour en parler dans les journaux [3].

Mr Boudot est encore indeterminé, s’il fera rimprimer à Trevoux le 2 e et le 3 e volume de la Reponse au Provincial [4]. Il se servira s’il prend ce parti des corrections que vous avez eu la bonté de m’envoyer [5].

Je vous crois trop galand homme Monsieur pour penser que rien de l’eclaircissement que je vais vous donner soit jamais publié. Vous n’aviez pas besoin de faire aucune promesse ni protestations à cet egard. Le pere du marechal de La M[eillaraye] estoit un simple • avocat en Parlement [6]. Il devait sa fortune à la Galigay [7], avec qui il avait fait connaissance • en une petite maison de campagne, qu’un de ses amis • avoit prez de Fontainebleau, d’où cette favorite de la reyne mere venait s’y se [ sic] promener quelquefois. Cet ami estoit Barbin depuis intendant des Finances, dont Barbin le libraire estoit fils bastard [8]. Le cardinal de R[ichelieu] attentif à tout ce qui pouvait lui ouvrir le chemin de la faveur • se mit bientost de la partie et vint à / l’appui de son oncle [9]. Le grand pere de l’avocat La Porte estoit marechal ferrans à Parthenay en Poitou [10]. Il avoit un autre nom, mais on lui avait donné celui • que sa posterité a porté, parce qu’il demeuroit aupres de la porte de la ville.

Je decouvre du premier coup d’œil des inconvenients infinis dans le sentiment de Mr Dodwel [11]. Selon lui ce seroit le plus grand malheur du monde que d’estre baptizé à moins d’estre du petit nombre des elus. Je ne devine point, par quelles raisons il peut appuyer une hypothese aussi etrange que la sienne, mesme philosophiquement parlant.

Je vous rends mille graces Monsieur de l’attention que vous avez eue pour les pamphlets anglois [12]. Il n’y avait que vous qui pussié me rendre ce service. Monsieur le chevalier des Tournelles [13] me marque par un mot qu’il adjoute à vostre lettre qu’il me fera tenir incessamment le Saint Evremond [14]. Je vous prie Monsieur de le bien remercier des obligations que je lui ai et de l’assurer de mes services en toutes occasions.

J’envoyé l’incluse à Mr Pinson [15] dès lundi dernier.

Si la perte de la bataille de Taviers et la levée du siège de Barcelonne [16] pouvoient avancer la paix, je me consolerois de ces disgraces. J’oserois dire avec Lucain : scelera ipsa nefasque hac mercede placent [17]. Mais je vois au contraire qu’on ne songe ici qu’à reparer ces pertes. Nous sommes dans le principe des Turcs qu’il ne faut jamais faire la paix dans les disgraces. Ce principe avoit esté deja celui des Romains. Ce seroit assez mon sentiment / de ne point parler de paix qu’on n’eut fait sentir aux Alliez ce que peuvent faire des troupes francoises sous des generaux et des officiers generaux en qui elles ont confiance et qui scavent les mener conformement au genie de la nation. S’il s’imprime chez vous quelque relation un peu detaillée de cet evenement, je vous prie d’avoir la bonté de me l’envoyer. Est il vray ce qu’on dit ici d’une medaille satirique frappée en Hollande qui represente d’un costé le Roy et de l’autre la reyne d’Angleterre [18] ?

Je me depesche de vous envoyer le Journal de Trevoux du mois de may où vous estes trop interessé pour n’en avoir pas au plustost connaissance [19]. Avez-vous entendu parler d’aillieurs du livre anglois touchant la reunion des Eglises romaine et anglicane [20] ? L’auteur de ce livre me paroist un homme qui se flatte et qui s’aveugle pour se faire plaisir. Est ce que les passages des auteurs anglois favorables à quelqu’uns de nos dogmes, ne sont pas dementis par les trente neuf articles de la confession de foy de l’Eglise anglicane ? J’ai bien une ferme resolution de ne point mourir sans fonder aux Mathurins une messe du Saint Esprit pour prier Dieu touts les ans qu’il daigne rendre la raison aux gens de lettres qui travaillent à la conciliation des religions, à la pierre philosophale, au mouvement perpétuel, à la quadrature du cercle et l’invocation des genies.

Je etc.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam •

Notes :

[1] Ces deux lettres de Bayle à Dubos sont perdues.

[2] Pour la suite des articles de Le Clerc sur Cudworth, des réponses critiques de Bayle et des répliques du journaliste, voir Lettres 1656, n.11, 1667, n.7 et 10, 1683, n.5, et 1727, n.16. Il pourrait s’agir ici de la Réponse pour M. Bayle à M. Le Clerc (s.l. 1706, 12°), publiée aussi dans la III e partie de la RQP, §I-VIII ( OD, iii.989-1009).

[3] On trouve dans le JS du 17 janvier 1707 un compte rendu de la CPD, comme aussi dans l’édition d’Amsterdam du JS, janvier 1707, p.58-70 et dans le Supplément de la même édition, p.197-208 ; et un compte rendu de la RQP, dans le JS du mois du 11 juillet 1707, mais nous n’y avons pas trouvé – ni dans les NRL de Jacques Bernard ni dans l’HOS de Henri Basnage de Beauval – de commentaire sur la bataille entre Bayle et Le Clerc.

[4] Jean Boudot, imprimeur du roi et de l’Académie des sciences, directeur de l’imprimerie du prince des Dombes à Trévoux : voir Lettre 1658, n.3. Sur l’édition de la RQP imprimée à Trévoux, voir Lettre 1677, n.13.

[5] Les lettres de Bayle à Dubos étant perdues, nous ne connaissons pas la nature de ces corrections.

[6] Il s’agit du père de Charles II de La Porte (1602-1664), cousin de Richelieu, marquis, puis duc de La Meilleraye, maréchal en 1639. Charles fut orphelin très jeune et fut élevé, avec Richelieu, par leur oncle Amador de La Porte, grand prieur de France de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le père de Charles II de La Porte s’appelait également Charles, seigneur de La Lunardière, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi : il acquit la terre de La Meilleraye et épousa en mars 1596 Claude de Champlais, fille de François Du Cerveau et de Jeanne de Beaumont : leurs enfants furent Charles II de La Porte et Magdeleine de La Porte (vers 1599-1671), abbesse de Chelles en 1645.

[7] Léonora Dori (1571-1617), dite la Galigaï, maréchale d’Ancre, confidente de Marie de Médicis, morte sur l’échafaud après l’assassinat de son mari, Concino Concini, maréchal d’Ancre, par le maréchal de Vitry en 1617, sur ordre du roi Louis XIII. Voir F. Hayem, Le Maréchal d’Ancre et Léonora Galigaï (Paris 1910) ; P. Chevallier, Louis XIII, roi cornélien (Paris 1979), II e partie, ch.1 : « Le coup d’Etat du 24 avril 1617. La mort de Concini, la chute et l’exil de la reine mère », p.133-172.

[8] Claude Barbin (1565-1624), baron de Broyes, commença sa carrière comme procureur du roi à Melun, puis devint courtier du banquier Filippo Gondi et, le 1 er janvier 1614, intendant de la régente, Marie de Médicis. En 1616 et 1617, il fut contrôleur général des Finances sous l’autorité de Marie de Médicis. Après la chute de la régente, le 24 avril 1617, il fut emprisonné à For l’Evêque, puis à la Bastille ; il fut libéré en avril 1619 en vertu d’une clause du traité d’Angers. Nous apprenons ici de bonne source, puisque Dubos était proche des plus hautes autorités de l’Etat, que le libraire-imprimeur Claude Barbin (vers 1628-1698) était le fils naturel de Claude Barbin le contrôleur général ; sa mère se nommait Anne Picard. Le fils Barbin commença son apprentissage chez Etienne Richer, l’éditeur du Mercure. En 1642, il quitta Richer pour Corrozet. Il fut reçu libraire en 1654 et s’établit en 1656. Malgré son choix des meilleurs auteurs de l’époque – Molière, La Rochefoucauld, M me de La Fayette, La Fontaine – il dut vendre son fonds en 1695 à « Jean-Henri Mauvais de La Tour », qui n’est autre que le pseudonyme d’ Edouard Mathé : celui-ci était entré dans la Compagnie de Jésus sous le nom d’Edouard de Vitry et était devenu le correspondant et Bayle et l’ami de Daniel de Larroque : voir Lettres 1122, n.2, et 1547, n.3. Voir aussi G.E. Reed, Claude Barbin, libraire de Paris sous le règne de Louis XIV (Genève, Paris 1974) ; J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire d’imprimeurs-libraires : XVI e-XVIII e siècle (Paris 1997, n lle éd. Paris 2004), s.v.

[9] Richelieu avait, en effet, assuré la carrière de son oncle Amador de La Porte (vers 1566-1644) : celui-ci était issu – comme Charles I er de La Porte – du second mariage de François de La Porte, seigneur de La Lunardière, La Jobelinière et de Villeneuve, avocat au Parlement de Paris, qui épousa d’abord, en 1548, Claude Bochart et ensuite, en 1559, Magdeleine Charles, fille de Nicolas, seigneur du Plessis-Picquet, et de Jeanne Bochart. Amador de La Porte fut grand prieur de France, bailli de la Morée, ambassadeur de l’ordre de Malte en France, gouverneur de la ville et château d’Angers en 1619, du Havre (Havre de Grâce) en 1626, lieutenant du roi au pays d’Aunis et d’Oleron en 1633 ; il mourut le 31 octobre 1644. Il était le demi-frère de Suzanne de La Porte, fille de François de La Porte par le premier mariage de celui-ci avec Claude Bochart : elle épousa François Du Plessis, seigneur de Richelieu, et le troisième fils de ce couple fut le cardinal de Richelieu. François Du Plessis mourut lorsque Richelieu eut 5 ans et celui-ci fut donc élevé avec Charles II de La Porte, le futur duc de La Meilleraye, par leur oncle Amador.

[10] Comme nous l’avons vu ci-dessus, le grand-père de Charles II de La Porte, maréchal-duc de La Meilleraye, fut François de La Porte, avocat au Parlement de Paris, époux successivement de Claude Bochart et de Magdeleine Charles. Le grand-père de François de La Porte ne figure pas dans les généalogies officielles.

[11] Dans l’une de ses lettres perdues, Bayle avait sans doute annoncé la publication de Henry Dodwell, An epistolary discourse, proving, from the Scriptures and the first Fathers, that the soul is a principle naturally mortal : but immortalized actually by the pleasure of God, to punishment ; or to reward, by its union with the divine baptismal spirit. Wherein is proved, that none have the power of giving this divine immortalizing spirit, since the Apostles, but only the bishops (London 1706, 8°). Bayle en avait certainement lu le compte rendu par Henri Basnage de Beauval dans l’HOS, janvier 1706, art. IV, et l’annonce au mois de mars de la même année du livre de Johann Franz Buddeus, Exercitatio de origine et potestate Episcoporum : sententiam singularem viri clarissimi Henrici Dodwelli expendens (Ienæ 1705, 4°). En septembre 1706 (art. IX), Basnage de Beauval devait aussi recenser l’ouvrage de John Turner, Justice done to human souls, in a short view of Mr. Dodwells late book, entituled, « An Epistolary Discourse ; proving from the Scriptures and the first Fathers, that the soul is a principle naturally mortal, etc. » In a letter to a friend (London 1706, 8°). De son côté, Jacques Bernard annonçait dans les NRL, mai 1706, art. VI, la publication de Dodwell et les réponses de Samuel Clarke ; il résumait les thèses de Dodwell dans les NRL, décembre 1706, art. VI, p.694-706, comme aussi les Mémoires de Trévoux, juillet 1706, art. XCVIII : « Nouvelles littéraires », p.1260-1262. Dans la Bibliothèque choisie, 26 (1713), art. III, 3 : « Livres anglais », p.364-411, Jean Le Clerc devait recenser le livre de Dodwell et apporter des commentaires sur les écrits de Clarke. Voir aussi la lettre d’ Anthony Collins à Henry Dodwell du 19/30 octobre 1706, éd. J. Dybikowski (Paris 2011), n° 73, p.181-192. Sur cette controverse sur la mortalité de l’âme, voir A. Thomson, L’Ame des Lumières. Le débat sur l’être humain entre religion et science. Angleterre-France (1690-1760) (Seyssel 2013), et, sur Dodwell en particulier, p.190-200.

[12] Il s’agit sans doute de pamphlets politiques anglais hostiles à la France, dont Dubos avait besoin pour la rédaction des réponses du « bureau » de Torcy, mais, les lettres de Bayle étant perdues, nous ne saurions les identifier plus précisément.

[13] Sur le chevalier Destournelles, correcteur typographique chez Leers et ami proche de Bayle, voir Lettre 1650, n.2.

[14] L’édition des Œuvres meslées de Saint-Evremond établie par Pierre Des Maizeaux et Pierre Silvestre : voir Lettre 1503, n.4.

[15] Nous ne connaissons aucune lettre de Bayle à François Pinsson des Riolles après celle du 22 juin 1705 (Lettre 1669).

[16] La bataille de Ramillies (près du village de Taviers) du 23 mai 1706 fut une nouvelle victoire pour les Alliés sur les troupes françaises et bavaroises conduites par le maréchal de Villeroy. Sur le siège de Barcelone effectué par les troupes anglaises sous la conduite de Peterborough (accompagné par son secrétaire Arent Furly), voir Lettre 1688, n.1.

[17] Lucain, La Guerre civile, I, v. 37-38 : « J’aime le crime et le sacrilège payés d’un tel prix. »

[18] En 1706, à la suite des victoires militaires des alliés dans le Brabant, une médaille d’argent fut frappée – attribuée à P.H. Müller – représentant la reine Anne d’Angleterre (en Minerve) rouant de coups le roi de France, Louis XIV (en Mars). Cette médaille est devenue rare : un exemplaire se trouve au National Army Museum de Londres, accession n° 1981-04-8-1 : http://www.nam.ac.uk/online-collect.... L’avers représente une tour assiégée avec une inscription qui évoque la défaite du roi Abimélech (ou Abimèlek) au siège de la tour de Tébèc : blessé par une pierre de meule lancée par une femme, le roi ordonna à ses camarades de le tuer avec ses propres armes : « Percez-moi, pour qu’on ne dise pas qu’une femme m’a tué. » (2 Samuel, 11, 21 ; voir aussi Ps. 34 [Vulgate 33]).

[19] Mémoires de Trévoux, mai 1706, art. LIII : compte rendu de William King, De origine mali, p.707-723 ; art. LVII : compte rendu du deuxième tome de la RQP (p.764-784).

[20] Mémoires de Trévoux, avril 1706, art. XLVII, p.643-665, et mai 1706, art. LXIII, p.840-856 : « An essay towards a proposal, etc. Essai pour la réunion de l’Eglise anglicane avec la catholique etc. Par un ministre de l’Eglise anglicane. Londres 1704 ». Il s’agit du compte rendu de l’ouvrage de Joshua Basset (1641 ?-1720), An essay towards a proposal for Catholick communion : wherein above sixty of the principal controverted points, which have hitherto divided Christendom, being call’d over, ’tis examin’d, how many of them may, and ought to be laid aside, and how few remain to be accommodated, for the effecting a general peace. By a minister of the Church of England (London 1704, 8°), qui devait être réfuté l’année suivante par Edward Stephens (?-1706), An essay towards a proposal for Catholick communion. [...] Fairly and impartially consider’d, the whole mystery and artifice detected, and the secret design expos’d and defeated. In certain necessary observations upon the title, preface, and from chapter to chapter, to the conclusion (London 1705, 8°).

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