Lettre 1731 : Mathurin Veyssière La Croze à Pierre Bayle

[Berlin, le 8 octobre 1706]

Themiste. Je suis tout-à-fait de vôtre avis, et neanmoins je vous prie de trouver bon que je vous montre cet extrait d’une lettre écrite de Berlin le 8 e d’octobre 1706, par une personne bien informée des choses [1] :

« Mr Le Clerc dit que la condamnation de son Nouveau Testament n’a point eu de suite dans les Etats du roi de Prusse, et que les plus savan[t]s ministres n’ont point été pour cette condamnation [2]. Tout cela est faux. Il ne s’est pas vendu un exem- / plaire de son Nouveau Testament depuis ce tem[p]s-là, à moins qu’il ne se soit vendu en cachette. Le libraire françois envoïa le reste des siens à Leipsic, et les libraires alleman[d]s n’en avoient pas. Pour ce qui est de ces savan[t]s ministres qui n’ont point été pour la condamnation, les espions de Mr Le Clerc l’ont mal servi. Il n’eut point de defenseurs dans le consistoire françois [3]. Un seul ministre voulut faire quelque opposition, qui ne roula, que sur ce qu’il prétendoit, que le consistoire n’avoit aucun droit de demander à la Cour la proscription des mauvais livres. Cela n’empêcha point qu’on ne passât outre, et que l’arrêt du roi ne fût lu dans les Eglises et signifié aux libraires. Vous pouvez faire fonds sur ce que je vous écris, rien n’est plus certain ».

Notes :

[1] L’attribution de cette lettre à Mathurin Veyssière La Croze est conjecturale, mais elle paraît vraisemblable, étant fondée sur la réponse de Bayle du 25 octobre (Lettre 1732).

[2] Jean Le Clerc, Bibliothèque choisie, tome X (1706), art. VIII : « Remarques sur la Réponse pour Mr Bayle au sujet du III e et X e article [du 9 e tome] de la Bibliothèque choisie », p.380-381 : « Aussi Mr Bayle n’apporte-t-il que des preuves ridicules du contraire [de mon adhésion au socinianisme]. La premiere c’est que ma version françoise du Nouveau Testament a été proscrite dans les Etats du roi de Prusse. Si le consistoire royal de Berlin avoit prouvé, par de bonnes raisons, qu’il y a des erreurs sociniennes dans cet ouvrage, il auroit fallu les rapporter ; ces raisons feroient plus d’effet que l’autorité d’un conseil, que personne ne croit plus infaillible que les autres. Mais comme il ne l’a pas fait, il ne paroîtra étrange à personne que je dise que quelques uns des conseillers du roi de Prusse se laisserent surprendre aux plaintes de quelques personnes, et qu’il ne se fit aucun examen régulier de mon livre pour le condamner. Aussi les plus habiles ministres de l’Eglise de Berlin n’eurent aucune part à cela, et même cette condamnation n’a eu aucune suite. »

[3] Sur la diffusion du Nouveau Testament traduit par Jean Le Clerc, les débats furent brefs au consistoire de l’Eglise française de Berlin mais ils aboutirent rapidement à la condamnation et à l’interdiction du livre en Prusse. Le registre des actes (Berlin, Eglise française, Gendarmenmarktplatz, ms AFrD, 2402) est en cours d’édition critique par F. Palladini, qui y consacre un chapitre de son ouvrage, Die Berliner Hugenotten und der Fall Barbeyrac. Orthodoxe und « Sozinianer » im Refuge (1685-1720) (Leiden 2011), p. 353-371. Le 27 juin 1703 : « Monsieur Bancelin le fils pasteur conduisant l’action. [...] La Compagnie ayant ap[p]ris que la version du Nouveau Testament de M. Le Clerc se debite en cette ville et qu’il y a eu des gens qui ont voulu engager le s[ieu]r Rudiger d’en faire une nouvelle edition, ce qui pourroit etre fondé sur ce qu’on a des avis que cette version est defendue en Hollande, M rs Fetizon, Repey, Le Jeune et Drouet ont eté chargés de s’informer de la verité de ces faits, et lesdits s[ieu]rs Fetizon et Repey en particulier d’examiner les endroits pour lesquels la defense de lad[ite] version a eté ou doit etre faite, et tous ces M rs ensemble ont eté chargés d’en parler à S.E. M gr le comte de Dohna [ Alexandre de Dohna-Schlobitten] pour empecher que la vente ne s’en continue en cette ville, jusques à ce qu’apres l’examen il ait eté jugé a propos de prendre une plus ample resolution sur ce sujet. Ne varietur. Drouet secretaire. » (ms AFrD, 2402, p.146). Le décret fut lu en chaire le 23 septembre 1703 (voir F. Palladini, Die Berliner Hugenotten, p.162). Les pasteurs Fétizon et Repey adressèrent un mémoire au roi, document non-daté conservé aux archives de Dahlem ( ibid., p.353-356). Le conseil privé du roi décréta le 26 juillet 1703 l’interdiction en Prusse de la version du Nouveau Testament de Le Clerc, dénonçant l’inspiration arienne et socinienne de cette traduction ( ibid., p.357). Le Clerc adressa une lettre au roi en Prusse (par l’envoyé Wolfgang von Schmettau à La Haye) et à Daniel Ernst Jablonski (éd. M. Sina, n° 352 et 356) : sans résultat. Le Clerc réagit encore par son « Avis sur le Nouveau Testament » publié dans la Bibliothèque choisie, tome 3 (1704), art. IX, p. 394-409 ( ibid., p.363-366) ; il y revient dans le tome X (1706), p.380-381, et dans le tome XVIII (1709), art. XII, p.401-424. F. Palladini conclut sa présentation par une discussion des rapports entre Barbeyrac et Le Clerc, de l’éloge de Le Clerc par Barbeyrac et de sa critique de Pierre Bayle ( ibid., 366-371). Nous remercions Jens Häseler, qui a consulté pour nous les actes du consistoire de l’Eglise française de Berlin. Voir aussi l’échange entre John Locke et Anthony Collins en octobre 1703 sur ce sujet (éd. J. Dybikowski, n° 9 (p.67 et la n.27), 10 et 11, et éd. E.S. de Beer, n° 3342, 3351 et 3361), et la lettre de Jean Barbeyrac à Le Clerc du 10 avril 1706 : « J’ai fait voir votre lettre à Mr Lenfant. Il m’a chargé, Monsieur, de vous faire ses compliments, et de vous assûrer qu’il étoit toûjours, à vôtre égard, dans les mêmes sentimen[t]s où il avoit été autrefois, et dans ceux que vous témoignez avoir encore pour lui. Je suis témoin qu’il l’a fait connoitre toutes les fois qu’il a parlé de vous en ma présence. Je sai en particulier qu’il s’opposa fortement à la délibération que prit son consistoire au sujet de votre N[ouveau] Testament, et que dans toutes les occasions il n’a point caché l’indignation qu’il avoit contre cet acte d’inquisition. C’est le seul ministre de Berlin qui aît eû le courage de se moquer d’un arrêt, qui d’ailleurs a été aussi mal exécuté, qu’il avoit été donné légérement. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que ceux des autres qui ont paru les plus arden[t]s à le solliciter, affectent de faire valoir les derniers ouvrages de Mr Bayle, plus dangereux, à mon avis, que les livres de Hobbes, et de Spinoza. » (éd. Sina, n° 414, iii.14). Dans leur version du Nouveau Testament (Amsterdam 1718, 4°, 2 vol.), Jacques Lenfant et Isaac de Beausobre devaient s’appuyer lourdement sur la version de Le Clerc.

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