Lettre 1744 : Jacques de Langlade à Emmanuel-Théodose de La Tour d’Auvergne, cardinal de Bouillon

à Dijon ce 16 jan[vie]r 1707 Monseigneur [1] Je receus hier au soir en arrivant ici, la lettre que V[otre] A[ltesse] m’a fait l’honneur de m’ecrire [2]. M gr le duc de Bouillon [3] s’enrhuma des le 5 e jour de son voyage ce qui l’obligea de sejourner deux jours entiers à Noyers où il garda le lit et il s’est trouvé par là en estat de continuer sa route, quoiqu’il ne soit pas encore tout à fait hors d’affaires. M. le chevalier [4] avoit pris la poste à Noyers dans le dessein d’aller rendre ses devoirs à V[otre] A[ltesse] mais un mal de gorge qu’il avoit • avant que de partir l’a / contraint d’attendre ici son entiere guerison, • qui n’est pas bien éloignée. Pour Mademoiselle de Bouillon [5], elle s’est tres bien portée durant tout le voyage et continue à se porter de meme. Bien des gens croyent à Paris que V[otre] A[ltesse] pourra terminer par elle meme l’affaire qui les ameine ici [6], ce qui seroit à souhaiter pour le bien et l’avantage de toute sa maison. On se flatte que • si l’on plaide[,] on finira l’affaire dans peu, et que l’on jugera en meme temps les fins de non recevoir et le fond de l’affaire : mais le moyen de se promettre un telle expedition ! Pour moi, Monseigneur, par l’interest que je pren[d]s à tout ce qui la regarde, je ne puis que faire des vœux pour tout ce qu’elle / desire sur cela, bien persuadé qu’elle ne souhaite que ce qu’il y a de plus juste et de plus convenable.

Je savois avant mon depart, la mort du savant Mr Bayle [7]. Je ne doute pas que tous les gens de lettres ne l’ayent beaucoup regretté, en mon particulier je trouve que l’on a fait une grande perte, et je le regrette beaucoup, sur tout depuis que je sai[s] les sentimen[t]s de V[otre] A[ltesse] sur le sujet de ce grand ecrivain. Ils sont véritablement dignes d’elle et je crois qu’elle auroit reussi à le faire rentrer dans le sein de l’Eglise [8][ :] de tous les refugiez c’estoit le moins passionné, et le plus capable d’entendre raison sur cela, il n’y a qu’à voir certain Avis au[x] refugiez qui est le livre qui lui • avoit attiré toutes les affaires qu’il s’etoit faites en Hollande [9], et on jugera aisement / que les propositions que V[otre] A[ltesse] lui auroit fait faire l’auroient entierement gagné.

Je suis avec tout le zele et tout le devouement possibles, Monseigneur, de V[otre] A[ltesse] le tres humble et tres obeissant serviteur Langlade

Notes :

[1] Sur le cardinal de Bouillon, Emmanuel de La Tour d’Auvergne, neveu de Turenne, voir Lettre 1494, n.8. Il avait été élevé à la pourpre à 26 ans, en 1669, puis nommé grand aumônier de France trois ans plus tard. Sa disgrâce s’expliquait d’abord par l’hostilité de Louvois et du roi à l’égard de la famille de La Tour d’Auvergne. Déjà en 1685, le cardinal avait été exilé à Cluny ou à Tournus ; son appartement à Versailles avait été donné au duc de Bourbon. En 1688, le roi l’obligea à renoncer à son canonicat de Liège et à la dignité de grand prévôt en échange du prieuré de Paray-le-Monial. Cette disgrâce fut accentuée lorsque le cardinal accorda son soutien à Fénelon contre les vœux de la Cour de France, puis refusa d’obéir à l’ordre qui lui enjoignait de quitter Rome : voir Saint-Simon, Mémoires, éd. Boislisle, xxvi.139-54 ; éd. Y. Coirault (Paris 1983-1988), v.173-80. L’hostilité royale fut aiguisée par l’« affaire » de la généalogie de la Maison d’Auvergne établie en 1698 par Baluze (avec la collaboration de Mabillon), qui lui donnait des titres empiétant sur ceux de la Maison de Bourbon. En 1699, la tentative du cardinal d’obtenir la coadjutorerie de Strasbourg pour son neveu avait été frustrée par l’influence de M me de Soubise ; le roi avait ordonné au cardinal de se retirer en Bourgogne et, comme il restait à Rome, il lui avait demandé sa démission de sa charge de grand aumônier, son cordon de l’ordre du Saint-Esprit et avait fait saisir ses biens. En effet, en 1700, le cardinal avait participé au conclave et à l’élection du cardinal Albani (pape Clément XI) ; il rentra en France en avril 1701, retrouva ses revenus et ses bénéfices et, toujours exilé, résida à Cluny, à Tournus et à Paray-le-Monial. Voir Emmanuel Théodose de La Tour d’Auvergne Bouillon, Apologie de cardinal de Boüillon (Cologne 1706, 12°) ; C. Loriquet, Le Cardinal de Bouillon, Baluze, Mabillon et Thierry Ruinart dans l’affaire de l’« Histoire générale de la Maison d’Auvergne » (Reims 1870) ; M. Guély, « De la gloire de Turenne à la disgrâce du cardinal de Bouillon, son neveu (1675-1711) ou le rôle des mausolées dans l’histoire des vicomtes de Turenne, ducs de Bouillon », dans Nécropoles, cimetières, arts et pratiques funéraires (Guéret, 2005), p.77-90 ; G. Lemétayer, Les Protestants de Paray-le-Monial : de la cohabitation à la diaspora (1598-1750) (thèse de doctorat, université de Clermont 2, 2009 ; Paris 2016).

[2] Cette lettre nous est inconnue. Jacques de Langlade était le médecin du cardinal de Bouillon. Voir Bossuet, Correspondance, xiv.499 (addition au tome VII, p.296).

[3] Godefroy-Maurice de La Tour d’Auvgergne, 3 e duc de Bouillon (1641–1721), frère aîné du cardinal : grand chambellan de France, il épousa en 1662 Marie Anne Mancini : voir Lettre 79, n.31.

[4] Frédéric-Jules de La Tour, chevalier de Bouillon (1672-1733), futur prince d’Auvergne, troisième fils de Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, et de Marie Anne Mancini : voir Saint-Simon, éd. Y. Coirault, s.v.

[5] La fille aînée de Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne, Marie Elisabeth (1666-1725), dite « Mademoiselle de Bouillon ».

[6] A cette époque, le cardinal était engagé dans un procès contre les moines de Cluny et dans des conflits autour du culte du Sacré Cœur à Paray-le-Monial, mais la formule de Langlade laisse entendre une affaire proprement familiale : l’« affaire » évoquée est probablement la même que celle mentionnée par le cardinal de Bouillon dans une lettre adressée de Dijon à Baluze le 9 avril : « je compte que le procés qui m’a mené en cette ville sera seurement jugé la semaine prochaine » (AN, R/2.73). En l’occurrence, il s’agit du règlement de la succession de son frère aîné, Godefroy-Maurice de La Tour d’Auvergne, au parlement de Bourgogne entre les créanciers, ses frères et sœurs et son fils aîné, Emmanuel-Théodose, duc d’Albret (1668-1730). Le règlement des dettes et l’obtention du renoncement des collatéraux devaient marquer l’achèvement d’une procédure qui renforçait considérablement la branche aînée de la famille (ADCO, B 12369, 15 avril 1707). Nous remercions Germaine Lemétayer de ses recherches sur ce point.

[7] Bayle était mort le 28 décembre 1706.

[8] Bayle avait reçu plusieurs propositions dans ce sens : de la part du Père de La Chaize, confesseur du roi, d’abord, et de la part du cardinal Louis-Antoine de Noailles, archevêque de Paris, ensuite, par l’intermédiaire, semble-t-il, de Jean-Baptiste Dubos : voir Lettre 1420, n.19. Bayle leur avait répondu par avance dans son pamphlet Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand : « Au reste, Monsieur, je vous suis très-obligé des souhaits que vous faites pour ma conversion : je ne saurois mieux vous en témoigner ma reconnaissance qu’en faisant des vœux pour la vôtre » (éd. E. Labrousse [Paris 1973], p. 84).

[9] On remarque que l’attribution de l’ Avis aux réfugiés à Bayle ne fait aucun doute aux yeux de Jacques de Langlade. Sur cette attribution, certaine, en effet, voir l’édition établie par G. Mori (Paris 2007).

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