Lettre 1745 : Jacques Basnage à Anthony Ashley Cooper, 3e earl de Shaftesbury

[Rotterdam, le 17 janvier 1707] My Lord Je ne me donne pas ordinairement l’honneur de vous ecrire parce que je n’ayme pas à distraire une personne comme vous d’occupations plus utiles et plus importantes. J’espere que vous me pardonnerés si je prends aujourdhuy cette liberté. Deux circonstances l’une douloureuse, et l’autre tres importante m’autorisent à le faire. Je ne puis me consoler de la perte que nous avons faite de l’illustre M. Bayle [1] qu’en m’en entretenant avec ses amis. Vous luy rendiez justice My Lord et vous etiez une des personnes du monde qu’il honoroit le plus. Il con[n]oissoit en vous un esprit solide et elo[i]gné du faste et un amour pour le bien public qui n’est jamais interrompu par des passions ou par des interets particuliers. Il a poussé sa philosophie jusqu’à la mort en regardant la vie avec une profonde indif[f]erence. Il a negligé les remedes et n’a point voulu renoncer à son travail qui augmentoit considerablement ses maux. Philosophum stantem mori decet [2] et il a parfaitement remply ce caractere puisqu’il travailloit encore cinq ou six heures avant sa mort. C’est une perte / irreparable pour la Republique des Lettres mais ses amis doivent surtout s’en af[f]liger puis que sa conversation particuliere valait autant que ses livres [3]. Je repands ma douleur dans votre sein My Lord persuadé que ces particularités de sa mort ne vous seront pas desagreables.

Mais My Lord ce qui m’engage plus fortement à vous ecrire est l’interest de la Religion. On parle de paix depuis quelques mois et quoy que les negotiations soient rompues presentement on pourroit les reprendre et faire des of[f]res si avantageuses qu’on concluroit en peu de temps [4]. Nous avons attendu trop tard à parler lorsque celle de Riswick • se fist[ ;] du moins ce fut un pretexte pour eluder nos justes demandes [5]. Peutetre avions nous eu aussy trop de negligence, mais aujourdhuy nous implorons de bonne heure la protection des puissances en faveur des confesseurs qui souf[f]rent depuis vingt ans sur les galeres sans avoir commis d’autre crime que celuy de professer une religion veritable [6]. Ny leur age ny la noblesse de plusieurs ny le temps n’ont amolly le cœur des persecuteurs qui les tourmentent toujours avec une egale cruauté. On a beau dire[,] il y a encore en France un million de reformez qui soupirent apres sa liberté [7] et qui apres Dieu ne peuvent l’attendre que des Anglois et de leurs alliez. Il y a dans ces Provinces et dans tous les Etats protestants plus de 200 milles ames qui souf[f]rent • les incommodités de l’exil et qui[,] sup[p]ortant pour la pluspart les impots des pays • qu’ils habitent[,] devroient estre regardez comme autant de sujets naturels tres dignes de la protection du souverain[ :] ce qu’ils demandent est un bien qui leur ap[p]artient legitimement et qu’on ne peut leur disputer puisque les roys de France Charles IX et Henry III e [,] deux des plus cruels persecuteurs de l’Eglise reformée, lors meme qu’ils donnoient des edits pour la tourmenter[,] y ajoutoient une permission / de louer et de vendre leurs biens pour ceux qui ne voudroient pas se convertir [8].

Il semble qu’il y ait de la difficulté à engager les puissances etrangeres à entrer dans cette à faire [ sic] parce que le Roy de France la regarde comme une de ces choses domestiques qu’il doit regler selon sa volonté. Mais combien de fois les princes etrangers ont-ils couru au se cours [ sic] des sujets qu’on op[p]rimoit et n’est ce pas par une de ces maximes que S[a] M[ajesé] B[ritannique] a envoié son ambassadeur à Vienne et à Tirnau pour negotier la commodement [ sic] avec les mecontents [9]. Et ce qu’on fait en Espagne pour tirer des catholiques de dessous le joug de la France et du Roy qu’on a choisy [10] ne prouve [-t-] il pas demonstrativement qu’on peut etendre ses soins jusques dans les pays etrangers en faveur des peuples qu’on op[p]rime lors meme qu’ils n’osent demander du secours et qu’ils ne poussent que de foibles soupirs pour la liberté.

Mais les reformez de France sont dans un etat beaucoup plus avantageux. Il n’est pas vray comme on le dit souvent que l’Angleterre intervint garend de l’edit de Nantes • lorsqu’il fut enregistré. Il paroist seulement que sur la difficulté que les parlemen[t]s faisoient de verifier cet edit les deputez de nos Eglises solliciterent les ambassadeurs protestan[t]s qui estoient à Paris de les ayder et qu’en effect l’edit fut verifié six mois apres[,] l’an 1598.

Mais la guerre s’estant allumée en France l’an 1626 entre les reformez et le roy de France[,] ce dernier pria le roy d’Angleterre et les Etats Generaux d’intervenir comme mediateurs entre luy et ses sujets parce disoit qu’il si ces derniers n’acceptoient pas les conditions qu’il leur of[f]roit il ne pourroit envoier ses troupes dans la Valteline[.] En effect le roy d’Angleterre intervint par ses ambassadeurs M[ylor]ds Carleton [11] et le comte de Holland [12] qui firent la paix. • Un des articles de ce traité fut que l’edit de Nantes et les articles secrets seroient executez et les dits ambassadeurs furent caution et garend[ ;] M[a]d[am]e la / duchesse de Rohan et son mary [13] n’accepterent la paix qu’à ses [ sic] conditions. Et l’année suivante les reformez ayant este obligez de reprendre les armes • elles [ sic] publierent leur apologie dans laquelle elles se disculperent parce qu’elles n’avoient consenty à l’accord que parce que M[ylord] Carleton et le comte de Holland estoient intervenus caution d’un traité et que cependant on ne l’avoit pas executé. En effect le roy pour soutenir le traité dont il estoit garend joignit ses armes à celles de reformez et envoya ses vaisseaux.

On m’a assuré Mylord que vous seriez bien aise d’avoir ce detail qui autorise de plus en plus l’Angleterre à agir en notre faveur[.] Nous l’esperons non seulement du zele de S[a] M[ajesté] mais de celuy des seigneurs qui comme vous ayment la liberté et la justice[.] Souf[f]rez donc Mylord que je vous recommande nos interests [14]. Si vous voulez m’honorez d’une reponce vous pouvez m’ecrire en anglois.

J’ay l’honneur d’estre avec respect, Mylord, votre tres humble et tres obeissant serviteur Basnage

A Rotterdam ce 17 e janvier

Notes :

[1] Bayle était mort le 28 décembre 1706. Son décès avait été annoncé de façon étonnamment abrupte et laconique dans la London Gazette du 23-26 décembre 1706 / 3-6 janvier 1707 : « Hague, Dec[ember] 31 n[ew] s[tyle]. Monsieur Bayle, well known among the learned by his writings, died in Rotterdam two days ago of an apoplexy. » Traduction : « Monsieur Bayle, bien connu parmi les érudits par ses écrits, mourut à Rotterdam il y a deux jours d’une apoplexie. » Basnage publia dans le périodique de son frère Henri Basnage de Beauval, HOS, décembre 1706, art. IX, un « Eloge de Mr Bayle », traduit en anglais dans le Monthly Miscellany, or, Memoirs for the curious, octobre 1707, p.370-376.

[2] « Un philosophe doit mourir debout », calqué sur le mot de l’empereur Vespasien rapporté par Suétone, Vespasien, xxiv : « Decet Imperatorem Stantem Mori » :« un empereur doit mourir debout ».

[3] Voir ce trait souligné dans l’HOS, décembre 1706, art. IX : « Eloge de Mr Bayle » (p.554) : « Il étoit veritablement philosophe dans ses mœurs ; sans faste, sans ambition ; ne se preferant à personne. Sobre jusqu’à la frugalité, et même jusqu’à l’insensibilité ; indifferent pour tous les plaisirs hors ceux de l’esprit, il sembloit être hors de l’atteinte des passions. Il étoit ami fidelle et obligeant. Sa conversation étoit agreable, parce qu’elle étoit utile et instructive. Sa memoire heureuse et fidelle lui rendoit à-propos tout ce qu’il lui avoit mis en garde dès qu’il venoit à le redemander. »

[4] A l’issue du congrès de la paix qui ne devait s’ouvrir à Utrecht que le 29 janvier 1712, Louis XIV allait signer le 11 avril 1713 des traités séparés avec l’Angleterre, les Provinces-Unies, la Savoie, le Portugal et la Prusse. A son tour, Philippe V d’Espagne devait traiter avec l’Angleterre et le duc de Savoie (13 juillet 1713), les Provinces-Unies (26 juin 1714) et le Portugal (6 février 1715).

[5] Sur les interventions des huguenots au moment des négociations de Ryswick et sur le rôle du jésuite Louis Doucin, qui accompagnait les plénipotentiaires dans le but de faire obstacle à toute concession qui pourrait être faite aux réfugiés, voir Lettre 1330, n.1.

[6] Les protestants pouvaient être condamnés aux galères pour trois délits : tentative de fuite à l’étranger, assistance à une assemblée ou hébergement d’un pasteur. Le corps des galères fut supprimé par édit en 1748. Sur les secours aux galériens, voir M. Grandjean, « Genève au secours des galériens pour la foi (1685-1718) », in O. Reverdin, J. Sautier, O. Fatio, L. Martin et al., Genève au temps de la révocation de l’Édit de Nantes : 1680-1705 (Genève 1985), p.399-438, et P. Duley-Haour, Désert et Refuge : sociohistoire d’une internationale huguenote. Un réseau de soutien aux « Eglises sous la Croix » (1715-1752) (Paris 2016), ch. 7. Sur les galères, voir J. Tournier, Les Galères de France et les galériens protestants des XVII e et XVIII e siècles (Musée du Désert 1943-1949 ; Montpellier 1984, 3 tomes en 2 vol.) ; M. Vigie, Galériens du roi : 1661-1715 (Paris 1985) ; A. Zysberg, Les Galériens. Vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France (1680-1748) (Paris 1987) ; N. Castan, A. Zysberg, Histoire des galères, bagnes et prisons en France de l’Ancien Régime (Toulouse 2002), p.89-125. Voir aussi la base de données biographiques : http://www.museedudesert.com/articl....

[7] La formule est sans doute un souvenir du pamphlet Les Soupirs de la France esclave qui aspire après la liberté (Amsterdam 1689, 4°), que Bayle avait malicieusement attribué à Jurieu et qui est souvent attribué, à tort, semble-t-il, à Michel Le Vassor : voir Lettre 1010, n.4. Sur la correspondance de Basnage avec Antoine Court et sur son rôle dans le soutien aux réformés restés en France, voir P. Duley-Haour, Désert et Refuge, s.v.

[8] Sur les différentes mesures prises sous l’autorité de Catherine de Médicis pour essayer de maintenir l’unité du royaume, voir J. Le Goff et R. Rémond (dir.), Histoire de la France religieuse, XIV e-XVIII e siècle, II : Du christianisme flamboyant à l’aube des Lumières, dir. F. Lebrun (Paris 1988), ch. « La grande cassure », par M. Venard, « Quarante ans de troubles politico-religieux », p.249-319, et la bibliographie, p.556-557.

[9] Il s’agit des péripéties de la guerre d’indépendance de la Hongrie conduite par le prince François II Rákóczi, contre l’empire des Habsbourg entre 1703 et 1711. Voir l’ Histoire des révolutions de Hongrie, où l’on donne une idée juste de son légitime gouvernement avec les Mémoires du prince François Rakoczy sur la guerre de Hongrie, depuis 1703, jusqu’à sa fin. Et ceux du comte Betlemniklos sur les affaires de Transsilvanie, trad. et éd. Domokos Brenner et Prosper Marchand (La Haye, Jean Neaulme 1739, 4°, 4 vol.).

[10] Allusion aux manœuvres du « parti espagnol » pendant la guerre de Trente Ans pour combattre la politique étrangère de la France, fondée sur l’alliance avec des pays protestants contre les Habsbourg. Voir, par exemple, P. Chevallier, Louis XIII, roi cornélien (Paris 1979), IV e partie : « Les épreuves et la victoire du Duumvirat (1631-1634) », p.411-628 ; H.Sacchi, La Guerre de Trente Ans (Paris 2003) ; Y. Krumenacker, La Guerre de Trente Ans (Paris 2008).

[11] Dudley Carleton (1573–1632), ambassadeur britannique en 1610 à Venise, fut un allié de Paolo Sarpi et organisa le voyage de Vanini en Angleterre ; il fut ambassadeur en 1616 aux Provinces-Unies, où il contribua à l’organisation du synode de Dordrecht de 1618 ; c’est dans sa maison à La Haye que Frédéric V, électeur palatin, et Elisabeth de Bohème se réfugièrent après la défaite de la Montagne blanche en 1620. De retour en Angleterre en 1625, en compagnie du duc de Buckingham, George Villiers, il fut nommé vice-chambellan de la maison royale et membre du Conseil privé. C’est à cette époque qu’il participa à une tentative – vaine – d’organiser une résistance aux Habsbourg parmi les huguenots en France. En 1626, il fut nommé baron Carleton et, en 1628, au retour d’une nouvelle mission aux Provinces-Unies, vicomte de Dorchester. Il contribua aux négociations entre Buckingham et Alvise Contarini, l’ambassadeur vénitien, pour établir la paix avec la France – à la veille de l’assassinat de Buckingham. En décembre 1628, Lord Dorchester fut nommé secrétaire d’Etat, responsable de la politique étrangère de la Grande-Bretagne sous le « règne personnel » de Charles 1 er . Il mourut en 1632.

[12] Dudley Carleton et Henry Rich, 1 er earl de Holland, contribuèrent à la paix en février 1626. Voir H.M. Baird, The Huguenots and the Revocation of the Edict of Nantes (1895 ; Eugene [Oregon] 2004), p.269 : « Second Huguenot War ». Henry Rich (1590-1649), fils de Robert, 1 er earl de Warwick, et de Penelope Devereux, frère cadet de Robert, 2 e earl de Warwick, fut un favori de Jacques I er mais fut écarté par Charles I er . Il fut nommé baron Kensington en 1622, et earl de Holland en 1624. Lors de la guerre civile, en 1648, Lord Holland devait subir la défaite face aux forces parlementaires à la bataille de St. Neots : il fut capturé et son procès eut lieu à Londres fin février 1649 ; il fut exécuté le 5 mars.

[13] Marie de Rohan (1600-1679), duchesse de Luynes, mieux connue sous le nom de duchesse de Chevreuse, avait épousé en 1617, en premières noces, Charles, marquis d’Albert, le favori de Louis XIII, qui fut promu duc de Luynes en 1619. Veuve en 1621, elle épousa aussitôt Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et devait ensuite mener une vie d’intrigues et de complots contre la politique de Richelieu d’abord, de Mazarin ensuite. Elle devint la maîtresse de Lord Holland lors de son passage à Paris en 1623 pour négocier le mariage d’ Henriette, sœur de Louis XIII, avec Charles 1 er d’Angleterre ; c’est l’époque de l’intrigue – manquée – qui visait à faire d’ Anne d’Autriche la maîtresse du duc de Buckingham. Elle devait par la suite prendre comme amant Lord Walter Montaigu, l’ambassadeur secret de l’Angleterre, et, surtout, après la Journée des dupes, le marquis de Châteauneuf, qui cherchait à se substituer à Richelieu. Châteauneuf fut arrêté pour trahison en 1633 ; la duchesse de Chevreuse continua à soutenir les intérêts du « parti espagnol », se rendant un moment en Angleterre, puis se réfugiant en Flandre espagnole, se compromettant dans le complot du comte de Soissons et dans la conspiration de Cinq-Mars. Ce n’est qu’après la mort de Richelieu qu’elle put rentrer à Paris, mais ce fut pour s’engager aussitôt dans la « cabale des Importants » contre Mazarin, toujours dans les intérêts de l’Espagne. L’échec de cette cabale l’obligea à s’exiler de nouveau à Bruxelles, où elle reçut la visite de Geoffroy de Laigue, émissaire des Frondeurs ; il devint son amant. Au cours de la Fronde, la partie se joua entre Mazarin, M me de Chevreuse, le Coadjuteur ( Retz) et le duc de Condé : une coalition se forma d’abord contre Mazarin, qui s’exila, mais, Condé se rendant insupportable, M me de Chevreuse entra dans une alliance avec Mazarin et la Cour ; sa fille fut promise à un neveu de Mazarin, Paul Mancini ; le Coadjuteur obtint le chapeau de cardinal ; Mazarin rentra d’exil ; Châteauneuf revint à la cour comme chef du Conseil des dépêches : tout rentra dans l’ordre. C’est l’époque où les relations de M me de Chevreuse s’intensifièrent avec Port-Royal, toujours en alliance avec Geoffroy de Laigue. Elle devait passer ses dernières années dans une dépendance du prieuré bénédictin de Gagny, près de Chelles, nommée Maison Rouge. C’est là qu’elle mourut le 12 août 1679. Voir G. Poisson, La Duchesse de Chevreuse (Paris 1999) ; Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Mesnard).

[14] Voir la réponse de Shaftesbury du 1 er février 1707 [ancien style : 21 janvier 1706] (Lettre 1751).

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