Lettre 1750 : Pierre Des Maizeaux à Hervé-Simon de Valhébert

[Londres, début 1707]

Il y a près d’un mois que j’ai recu la derniere lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire Monsieur [1], et je ne croyois pas qu’en y repondant je vous ap[p]rendrois la triste nouvelle de la mort de Mr Bayle [2]. • Quoi qu’il m’eut ecrit au mois de septembre dernier qu’il ne comptoit pas de vivre longtem[p]s, je me flat[t]ois neanmoins • que nous le possederions encore quelques années. • Je n’ai point encore recu des circonstances de sa mort directem[en]t, mais voici ce qu’en a ap[p]ris un de mes amis. Mr Bayle ayant • ap[p]ellé le matin son hotesse[,] lui dit de faire faire du feu ; • elle repondit que • la servante lui en feroit dès qu’elle seroit revenue du marché. Demi-heure après elle revint, et trouva que Mr Bayle etoit mort dans sa chaise où il • s’etoit assis. Il a laissé ses livres de theologie à Mr Basnage mini[stre] de l’Egl[ise] wallonne de Rott[erdam] et les autres à Mr Paets son ami. Sa reponse à Mr Jaquelot etoit presque / achevée : il ne s’en falloit que 7 ou 8 feuilles qu’elle ne fut finie. On la publiera avec les autres ouvrages qu’il a laissez. • Je ne sai pas encore en quoi ils consistent, mais dès que je l’aurai ap[p]ris[,] je ne manquerai pas de vous en faire part aussi [bien] que des autres particularités de • la mort de notre illustre ami, qui ne me sont pas encore connues.

Je vous suis fort obligé, Monsieur, de la bonté que vous avez eûe d’envoyer le memoire que je vous avois adressé. Faites-moi le plaisir de me dire s’il a eté employé [3]. L’auteur auroit sans doute • pû adoucir ses expressions : mais peut-être la piece en eût-elle moins valu. Je suis bien faché que vous ne puissiez pas m’envoyer le Dialogue des morts [4] : il me semble pourtant qu’on auroit bien pû le publier en Hollande, sans que l’auteur en • r[e]ceut le moindre chagrin : • / il n’y auroit eû qu’à ne le point nommer, ou en le nommant insinuer que cette copie peut bien avoir été alterée etc. • La Vie d’Esope dont je vous ai parlé [5] est devenue extrem[emen]t rare : Mr Sarrau [6] ne l’avoit pas pû deterrer : j’espere neanmoins que vous serez • plus heureux que lui. • Mr Despreaux • n’a-t-il jamais répondu à la dissertation de Mr Huet qui est dans le X e tome de la Bibl[iothèque] choisie [7] ? • Si la Vie de Mr de S[ain]t Evremond  [8] vous • a été remise, je vous prie de m’en dire votre sentim[en]t en ami c’est à dire sans ménagem[en]t.

Lorsqu’il paroitra ici ou en Hollande quelque livre qui puisse vous faire plaisir, je • ne manquerai pas de vous l’envoyer. • Vous m’obligerez infinim[en]t si vous voulez bien m’en indiquer quelcun vous-même, et me fournir par là le moyen de vous temoigner avec combien d’attachem[en]t je suis, Monsieur, votre etc.

Notes :

[1] Le présent texte est la minute d’une lettre de Des Maizeaux – comme en témoignent les ratures et la mention de sa Vie de Saint-Evremond. Il relaie les informations qu’il a reçues de la part de Reinier Leers sur la mort de Bayle (voir Lettre 1746). Le manuscrit de cette lettre est signalée par J. Almagor, Pierre Des Maizeaux (1673-1745). Journalist and English correspondent for Franco-Dutch periodicals 1700-1720 (Amsterdam and Maarssen 1988), p.231, n° 14, mais il n’identifie pas le destinataire. Or, la mention du Dialogue des romans ou plutôt Dialogue des morts plus loin est un indice intéressant quant à l’identité du destinataire, qui est certainement un ami proche de Boileau-Despréaux. Il ne s’agit pas de Claude Brossette (1671-1743), qui ne semble avoir échangé aucune lettre avec Des Maizeaux ; Pierre Le Verrier (?-1720) est bien informé des réticences de Boileau à l’égard de la publication du Dialogue des héros de romans (voir ci-dessous, n.4), mais il n’était guère en mesure de soutenir un échange littéraire avec Des Maizeaux. Il est question d’un « mémoire » dont Des Maizeaux se demande s’il a été publié : il se peut donc que le correspondant soit lié à un périodique publié en France, auquel cas il pourrait s’agir d’un des nombreux rédacteurs du Journal des savants à cette date (voir Dictionnaire des journaux, art. de J.-P. Vittu). Parmi ceux-ci, on remarque que Claude François Fraguier (1666-1728) était en correspondance, à cette même époque, avec Des Maizeaux ; sur lui, voir le Dictionnaire des journalistes (art. de F. Moureau). S’il s’agissait des Mémoires de Trévoux, on pourrait penser à René-Joseph Tournemine (1661-1739), qui dirigeait ce périodique depuis 1701, ou à l’un de ses collaborateurs tels que Claude Buffier (1661-1737), avec qui Des Maizeaux était en correspondance en 1710 : voir J. Almagor, Pierre Des Maizeaux, p.175, n° 223. La mention de la Vie d’Esope de Méziriac peut constituer un indice décisif, cependant, puisqu’il en avait été question dans les échanges de Des Maizeaux avec Simon-Hervé de Valhébert (voir ci-dessous, n.5) : cette identification reste hypothétique néanmoins, car il n’est pas exclu que Des Maizeaux ait évoqué l’écrit de Méziriac dans sa correspondance avec Fraguier ou Buffier (ou un autre) et que sa lettre se soit perdue.

[2] Bayle était mort le 28 décembre 1706, vers 9h. du matin. Le récit de Des Maizeaux se fonde sur celui de Reinier Leers dans sa lettre du 18 janvier 1707 (Lettre 1746).

[3] Il est probable qu’il s’agit ici d’un « mémoire » ou extrait destiné au JS, si Des Maizeaux répond à l’ abbé Gallois par l’intermédiaire de Valhébert (voir ci-dessous, n.4). Nous n’avons pas trouvé dans le JS de 1707 d’article susceptible d’avoir été soumis par Valhébert ; dans le JS du 30 avril 1708, on trouve le compte rendu d’un ouvrage dédié à Bayle par « C. d’Ollincan », anagramme de Charles Ancillon, Traité des eunuques, dans lequel on explique toutes les différentes sortes d’eunuques ; quel rang ils ont tenu, et quel cas on en fait, etc. (Paris 1707, 12°) ; le compte rendu commence ainsi : « Mr Bayle vivoit encore lors que cet ouvrage a été composé. Dans l’épître dédicatoire qui luy est adressée, l’auteur luy rend compte ce qui l’a engagé à faire ce livre... » (p.282) : voir aussi Lettre 1742. Il est fort possible que ce compte rendu soit le « mémoire » envoyé par Des Maizeaux.

[4] L’hésitation sur le titre est un indice précieux : il s’agit certainement du Dialogue des héros de roman de Boileau, initialement connu sous le titre de Dialogue des morts. Boileau avait entrepris la composition de ce texte vers 1664 ou 1666 et le remania probablement vers 1670-1671. Il ne voulait pas le publier pour des raisons qui ne sont sans doute pas celles qu’il a alléguées. En effet, il laissait entendre qu’il avait renoncé à publier son Dialogue du vivant de Madeleine de Scudéry, parce qu’elle y était malmenée. Cependant, elle était morte en 1701 et Boileau refusa encore en 1707 de donner son ouvrage au public : voir la lettre de Pierre Le Verrier au duc de Noailles du 23 mai 1707 dans L.-G. Pélissier, « Les correspondants du duc de Noailles », RHLF, 1899 : « Il y mettra son Equivoque [dans une édition de ses œuvres qui finalement ne parut pas], et il augmentera ses remarques sur Longin : mais il ne veut point y mettre trois dialogues que vous m’avez demandés, et qui ne regardent que M lle de Scudéry. ». D’ailleurs, le texte de Boileau avait déjà été publié dans le deuxième tome du Retour des pièces ou bigarrures curieuses (Emmerick, v[eu]ve R. Varius [Rotterdam, Reinier Leers], 1688, 12°), p.96-143 ; il parut de nouveau dans les Œuvres meslées de Saint-Evremond (Londres 1711, 12°, 7 vol.), vii.1-32, et, sous son nouveau titre, dans les Œuvres de Boileau éditées par Valincour et Renaudot (Paris, Esprit Billiot 1713, 4°), ii.445-490, et enfin dans l’édition de Brossette (Genève 1716, 4°), ii.198-236.

[5] C’est à Simon-Hervé de Valhébert que Bayle avait parlé de la Vie d’Esope par Méziriac (Lettres 1444, n.5, et 1458, n.8 et 20), et c’est à Valhébert qu’il en avait emprunté un exemplaire (Lettre 1631, n.24). Dans le DHC, art. « Meziriac », Bayle cite expressément la Vie d’Esope parmi les ouvrages publiés par Meziriac et, à la remarque C, corrige le récit d’ Adrien Baillet dans la Vie de Mr Des-Cartes concernant un ouvrage mathématique de Meziriac resté manuscrit, en évoquant un mémoire « dressé par M. l’ abbé Gallois et envoié par Mr Simon de Valhébert ». Cette indication semble déterminante quant à l’identification du destinataire de la présente lettre : l’abbé Gallois étant très malade depuis plusieurs années et devant mourir le 19 avril 1707 (voir Dictionnaire des journalistes, s.v., art. de J.-P. Vittu), il s’agit très probablement ici de Valhébert, avec qui Des Maizeaux devait poursuivre sa correspondance en 1736 : voir J. Almagor, Pierre Des Maizeaux, p.219, n° 1163 et 1164 ; de très nombreuses lettres de leurs échanges sont vraisemblablement perdues. Sur la Vie d’Esope et sur l’article « Meziriac » de Bayle, voir aussi la lettre de John Toland à Anthony Collins du 7 mars 1704, éd. J. Dybikowski (Paris 2011), n° 32, p.109-112.

[6] Fils de Claude Sarrau (1603-1651), le célèbre érudit, Isaac Sarrau, sieur de Boinet (1634-1713), ministre de la Chambre de l’édit de Guyenne, puis, en 1677, pasteur de l’Eglise réformée de Bordeaux, avait abjuré à la Révocation. Bayle avait suivi autrefois ses publications : voir Lettre 78, n.30. Il avait trois fils : Charles, sieur de Boinet, son fils par un premier mariage, resta auprès de lui à Bordeaux et fut, comme son père, maintenu noble en 1697. Isaac et Jean, fondateurs de l’Académie de Bordeaux, ses fils par un second mariage, sortirent de France avec leur mère après la Révocation. Nous ne saurions préciser à quel membre de cette famille des Sarrau de Monflanquin Des Maizeaux fait allusion : il s’agit peut-être d’Isaac, fils de Claude, par qui Bayle aurait tenté de localiser un exemplaire du livre de Méziriac.

[7] Jean Le Clerc, Bibliothèque choisie, tome X (1706), p.211-260 : Pierre-Daniel Huet, « Examen du sentiment de Longin sur ce passage de la Genese : “Et Dieu dit : que la lumiere soit faite et la lumiere fut faite” ». Boileau devait bien répondre à cette dissertation dans sa Réflexion X, qui fut ajoutée à une nouvelle édition posthume de ses Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin où, par occasion, on répond à quelques objections de M. P[errault] contre Homère et contre Pindare, et tout nouvellement à la dissertation de Monsieur Le Clerc contre Longin ; et à quelques critiques faites contre M. Racine, dans ses Œuvres complètes, éd. Jean-Baptiste-Henri de Valincour et Eusèbe Renaudot (Paris 1713, 4°). Les neuf premières Réflexions critiques, composées entre 1692 et 1694, avaient déjà paru dans l’édition des Œuvres diverses (Paris 1694, 12°). Elles constituent un épisode de la Querelle des Anciens et des Modernes : Boileau les considérait comme une réfutation suffisante des thèses de Perrault développées dans son Siècle de Louis le Grand et dans les premiers tomes du Parallèle des Anciens et des Modernes. Un Avertissement (attribué à Renaudot) à la Réflexion X précise qu’en un premier temps Boileau n’avait pas voulu « se résoudre à prendre la plume contre un évesque, dont il respectoit la personne et le caractere, quoiqu’il ne fust pas fort frappé de ses raisons », mais que, pressé par ses amis et par « plusieurs personnes distinguées par leur dignité, autant que par leur zele pour la religion », qui lui représentaient que « c’estoit un grand scandale, qu’un homme fort décrié sur la religion, s’appuyast de l’autorité d’un sçavant évesque, pour soustenir une critique, qui paroissoit plustost contre Moïse que contre Longin », il « se rendit enfin, et ce fut en disant qu’il ne vouloit point attaquer Monsieur l’évesque d’Avranches, mais Monsieur Le Clerc [...] ». Ce débat critique avait commencé par la publication par Boileau de la traduction du Traité du sublime de Longin : au chapitre VII était invoqué comme un exemple du sublime le verset de la Genèse : « Et Dieu dit : que la lumiere se fasse, et la lumiere se fit ». Dans sa Demonstratio evangelica, publiée en 1679, Huet commentait ce même verset : « Ce que Longin rapporte ici de Moïse, comme une expression sublime et figurée, me semble très simple. Il est vrai que Moïse rapporte une chose qui est grande, mais il l’exprime d’une façon qui ne l’est nullement » (formule citée dans l’édition des Œuvres de Boileau de 1716, ii.381). En 1683, dans une nouvelle édition de ses Œuvres, Boileau revint sur ce verset en ajoutant dans sa préface au Traité du sublime un paragraphe où il traitait avec beaucoup de mépris l’opinion du « sçavant de ce siècle qui, quoiqu’éclairé des lumières de l’Evangile, ne s’est pas aperçu de la beauté de cet endroit ». Comme il l’explique dans ses Mémoires, Huet réagit en adressant à Montausier, ennemi de Boileau, une lettre (datée du 26 mars 1683) où il maintenait son opinion et réprimait « l’insolence » du « Satirique » : cette lettre se serait échappée de sa bibliothèque et serait tombée inopinément entre les mains de Jean Le Clerc, qui la publia avec la dissertation dans son périodique. C’est alors que Boileau composa sa Réflexion X. Le Clerc devait mettre un point final à cette polémique en publiant dans la Bibliothèque choisie, tome XXVI (1713), art. II, p.64-83, une « Réponse à l’Avertissement de la nouvelle édition des Œuvres de M. Boileau », sans doute composée par Huet, et, art. III, p.83-112, ses propres « Remarques sur la X e Réflexion sur Longin ». Voir Boileau, Œuvres complètes, éd. A. Adam et F. Escal (Paris 1966), p.541-558, et 1105-1108 ; Pierre-Daniel Huet, Mémoires, trad. et éd. C. Nisard (Paris 1853), p.213-217 ; E. Magne, Bibliographie générale des œuvres de Nicolas Boileau-Despréaux et de Gilles et Jacques Boileau. Suivie des lettres de Boileau. Essai bibliographique et littéraire (Paris 1928, 2 tomes), ii.295-296.

[8] Sur la publication de la Vie de Mr de Saint-Evremond par Des Maizeaux dans une nouvelle édition des Œuvres meslées, voir Lettre 1441, n.4, et 1503, n.4.

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