Lettre 1766 : Jacques Basnage à Pierre Des Maizeaux

[Rotterdam, le 7 août 1708]

Je serois ravy Monsieur d’aider à perfectionner La Vie de M. Bayle, puisque j’honore et sa memoire et l’autheur qui l’a composée [1], mais je ne suis presque plus en etat de vous donner des eclaircissemen[t]s parce que vous avez epuisé la matiere. Cependant • je reponds à quelques questions que vous me faites :

p.13 : les comtes de Dohna estoient à Copet, terre tres belle proche de Geneve [2].

p.14 : c’estoit un cadet de M. de Beringhen, le conseiller nommé Blehedel qui est mort [3].

p.15 : M. Brasi fils du professeur en phi[losophi]e de Sedan estoit le competiteur de M. Bayle [4].

p.20 : je ne scay qui estoit le M. qui envoia le livre de M. Poiret [5][ ;] je ne scay aussy qui estoit l’anonyme amy de M. Claude [6]. p.37 : j’ay seulement ouy dire à M. Claude le fils que c’estoit luy qui avoit reconnu la main de M. Bayle chez M. Volgang, imprimeur des ecrits secrets de M. Bayle [7][ ;] c’estoit M. Claude le pere [8] à qui on attribua la Critique g[ener]ale du calvinisme.

Je n’ay jamais oui dire que M. Bayle eust eté sollicité de retourner en France par M. de Meaux, ny que ce fust là le sujet du voyage de l’ abbé Du Bos [9]. Il vint en ce pays d’abord par curiosité et il y repassa en revenant d’Angleterre, je croy pour connoitre mieux le pays et la charge de secretaire n’estoit point à of[f]rir car l’abbé Du Hamel vivoit encore et M. de Fontenelle avoit la survivance lorsque l’abbé vint icy [10].

J’ay donné à Mr Leers le memoire des livres que vous demander [11] [ sic] afin qu’il les face [ sic] chercher par son commis. Je m’en chargerois volontiers s’ils estoient plus gros mais on ne peut trouver ces pieces fugitives qu’avec beaucoup de peine. Je vous envoieray La France toute catholique à la premiere occasion [12]. Je voy que tous ceux qui ont lu la Vie de M. Bayle sont de mon avis : ils l’ap[p]rouvent fort • à l’exception de certains traits contre M. Jurieu qui sont trop vifs [13][ ;] je vous prie de les adoucir dans le francois que M. Leers imprimera dès que vous le voudrez et le plus tost sera le mieux [14]. M. Bernard qui a parlé de cette Vie croit effectivement que c’est un Francois qui vous l’a envoiée de ce pays[.] • Il dit que la traduction en est platte et interpolée [15][ :] fiez-vous aux decisions des critiques. /

Je travaille assés lentement à mon Histoire des heresies [16][ :] je voudrois bien debrouiller le systeme des gnostiques et cela me donne une peine terrible[,] je n’y vois souvent gout[t]e[,] cependant je veux faire des efforts pour y trouver du sens et de la lumiere dans ces tenebres. Quand cela sera fait, je compte que j’iray beaucoup plus vite puisque je marcheray en pays connu. Je vous • donneray avis des progrés que je feray.

Je me sers de la liberté que vous me donnez et je vous prie de faire mettre cette lettre à la poste lorsque vous m’ecrirez[,] je profiteray du port si vous voulez mettre une envelop[p]e à M. Laurens commissaire des Postes à La Brille [17], je peus meme recevoir par là de gros pacquets.

Continuez Monsieur à m’honorer de votre amitié et me croiez tres sincerement votre tres humble et tres obeissant serviteur Basnage

Je vous prie de faire mes amitiés à M. Sylvestre.

Ce 7 e d’aoust

 

A Monsieur / Monsieur Des Maizeaux / à Londres

Notes :

[1] Sur la version anglaise de The Life of Mr Bayle, voir Lettre 1765.

[2] Des Maizeaux ne mentionnait pas le lieu de résidence des Dohna : « Two years after, the count de Dohna inquiring of Mr Basnage for a preceptor for his children, he recommended Mr Bayle, who finding himself in a manner perfected in his studys, accepted the employment, and had the direction of the studys of the count de Dohna, governor to the prince royal of Prussia ; of the count his brother, major general in the troops of Holland ; and of a third brother of the family. » (p.13). Des Maizeaux devait corriger ce texte dans la version française de La Vie de Mr Bayle, p.XXI.

[3] Des Maizeaux se trompe, en effet, sur le Beringhen qui employa Bayle comme précepteur à Paris : « Mr de Beringhen, great master of the Horse, took him to be governor to a young gentleman of his family. » (p.14). Mr de Beringhen, great master of the Horse, était Jacques-Louis (1651-1723), marquis de Beringhen, dit « Monsieur le premier », premier écuyer de la petite écurie de Louis XIV. Des Maizeaux devait corriger son texte dans la version française de La Vie de Mr Bayle : « Toute sa passion étoit pour Paris. [...] On proposa de le mettre auprès d’un jeune gentilhomme de Province qui y étoit attendu, et Mr Bayle partit de Rouen le 1 er de mars 1675, pour s’y rendre. Il n’y trouva pas le jeune homme qu’on lui destinoit ; mais à la recommandation de Monsieur le marquis de Ruvigny, il fut choisi pour être précepteur de Messieurs de Beringhen, freres de Mr de Beringhen conseiller au Parlement de Paris, et de Madame la duchesse de La Force. Il entra chez eux le 3 avril, un mois après son arrivée à Paris. » (p.XXII). Bayle fut nommé précepteur des deux plus jeunes enfants – Frédéric et Adolphe – de Jean de Beringhen, sieur de Fléhedel, secrétaire du roi, frère de « Monsieur le premier ». C’est le frère de ses élèves, Théodore, qui devint conseiller au Parlement de Paris, et leur sœur Suzanne qui épousa Jacques Nompar de Caumont, marquis de Boisse, futur duc de La Force : voir Lettre 83, n.2, et 144, n.14.

[4] Des Maizeaux n’avait pas mentionné le nom du candidat rival de Bayle au concours de Sedan : « Several stood candidates at the same time, and among others the son of one of the professors of the college, who had a strong party for him ; but as Mr Basnage had a great many friends in that party too, particularly Mr Du Rondel pr[o]fessor in oratory, he doubted not but Mr Bayle wou’d carry it from all the competitors as soon as he had an opportunity of shewing himself. » (p.15). Il apporte des précisions dans le texte de la version française de La Vie de Mr Bayle : « La situation désagréable de Mr Bayle [à Paris, où il était mal payé] redoubla le zéle de Mr Basnage, et le porta à agir plus vivement en sa faveur. Il pria Mr Jurieu de s’intéresser pour lui, et Mr Jurieu promit de le servir de tout son pouvoir. Il s’y trouvoit d’autant plus disposé qu’il craignoit que Mr [Etienne] Brazi, qui étoit l’autre professeur en philosophie et qu’il haïssoit, n’eût assez de crédit pour faire choisir son fils à la place de Mr [Claude] Pithois. » (p.XXIII).

[5] Des Maizeaux ne propose pas de nom dans la version anglaise : « 1679. While he was taken up with the business of his place, a minister of his acquaintance, in 1679, brought him Mr Poiret’s book, entitl’d, Cogitationes rationales de Deo, anima, et malo ; and desir’d him to communicate the difficultys which might occur to his thoughts in the reading. » (p.20-21). Il apporte des précisions dans la version française : « 1679. Mr [David] Ancillon, ministre de Metz, qui lui avoit fait présent d’un livre de Mr Poiret, imprimé à Amsterdam en 1677, sous le titre de Cogitationes rationales de Deo, anima, et malo ; et l’avoit prié de faire des remarques sur cet ouvrage. » (p.XXV). Sur ce moment de la carrière philosophique de Bayle, voir Lettre 167, n.2.

[6] Des Maizeaux fait état de l’intervention d’un anonyme dans la découverte que Bayle était l’auteur des Pensées diverses et de la Critique générale : « A pure accident drew Mr Bayle from behind the curtain : for answering the letter of an Anonymous, which his bookseller had sent him, he forgot to desire him not to deliver the original but a written copy. This Anonymous, a friend of Mr Claude’s the son, ask’d, as he shew’d him Mr Bayle’s answer, whether he knew the hand. Mr Claude telling him whose it was, ’twas in vain for Mr Bayle to make a mystery any longer of his being the author of the Criticism. » (p.37-38). Des Maizeaux ne découvrit pas le nom de l’« anonyme » et, dans la version française, se contenta de recopier le passage de La Cabale chimérique, p.204-205, dont il s’était inspiré dans la version anglaise (p.XXVIII). Il s’agissait en fait de César Caze d’Harmonville, ami d’ Isaac Claude : voir Lettres 212, n.1, et 216, et H. Bost, Pierre Bayle (Paris 2006), p.208.

[7] Abraham Wolfgang, imprimeur d’Amsterdam : voir Lettre 212, n.1, et 313, n.11. L’expression de Basnage laisse penser que Bayle avait une tactique dans son choix d’imprimeur : à Leers les écrits anonymes mais « officiels », à Wolfgang les écrits qu’il ne souhaitait pas reconnaître comme siens. Voir E. Argaud, Une affinité paradoxale. Epicurisme et augustinisme dans la pensée de Pierre Bayle (thèse, Université de Saint-Etienne 2015 ; Paris 2017), p.336.

[8] Jean Claude : voir Lettre 18, n.20.

[9] Dubos fait une allusion très discrète à ses discussions avec Bayle sur ce sujet lors de son passage à Rotterdam : voir Lettre 1420, n.19. Nous n’avons pas trouvé d’allusion à cet épisode dans le texte de The Life of Mr Bayle : il avait dû faire l’objet d’une remarque dans la lettre perdue de Des Maizeaux à laquelle Basnage répond.

[10] Des Maizeaux avait dû faire état de la proposition de Dubos, qui aurait suggéré que Bayle pourrait occuper le poste de secrétaire de l’Académie des sciences s’il acceptait de se convertir au catholicisme. Fontenelle avait remplacé Jean-Baptiste Du Hamel (1624-1706) comme secrétaire de l’Académie des sciences en 1697. Or, le voyage de Dubos en Angleterre, au cours duquel il rendit visite à Bayle, eut lieu en juin-juillet 1698 : voir Lettre 1359, n.4.

[11] Des Maizeaux maintenait son projet d’éditer un recueil des écrits polémiques de Bayle dans sa bataille contre Jurieu : voir Lettres 1499, n.2, et 1765, n.7.

[12] Basnage avait déjà fait cette promesse : voir Lettre 1765, n.8.

[13] Basnage avait déjà fait cette remarque : voir Lettre 1765, n.5.

[14] Sur la publication tardive de la version française de la Vie de Mr Bayle par Des Maizeaux, voir Lettres 1582, n.24, et 1758, n.3. Des Maizeaux ne devait pas en fin de compte avoir recours à Reinier Leers pour cette publication, qui parut dans la nouvelle édition du DHC en 1730.

[15] Voir Jacques Bernard, NRL, mai 1708, « Extrait de diverses lettres », p.596-597 : « La traduction angloise des Pensées diverses de Mr Bayle, commence à paroître [...] on a mis à la fin de l’ouvrage la Vie de Mr Bayle [en anglais] écrite par un de ses amis de delà la mer, à un pair de la Grand’Bretagne. Cette Vie n’est pas telle, que je me l’étois représentée. Elle fait plus de la moitié du second volume. Elle a 224 pag[es] in 8, gros caractéres. On y trouve un discours fort exact et fort circonstancié de la vie et des disputes de Mr Bayle. On a mis un Avis au revers du tître [...] où l’éditeur ajoute, qu’il tient cet ouvrage d’une personne qui a trouvé moyen d’en tirer une copie, et qu’il y a ap[p]arence que, si l’auteur l’avoit écrit dans la vuë de le rendre public, il en auroit pû retrancher ou adoucir certains endroits. Du reste, on ne dit rien de la traduction qu’on en a faite ; car il ne faut entendre que médiocrement le génie de la langue angloise, pour sentir que ceci n’est qu’une version, et même une version assez plate. Qui sait même si on ne l’a pas interpollé ? Ce qui le pourroit faire croire, c’est qu’on ne trouve pas une seule citation aux marges, quoi qu’il y ait bien des passages citez dans le texte et que dans la liste des livres de Mr Bayle, qui est à la fin, on lui donne plusieurs ouvrages, dont cette Vie ne parle point. » La remarque de Jacques Bernard sur la « version » est très probablement fausse, car Des Maizeaux n’avait sans doute pas encore composé la version française de sa Vie de Mr Bayle. Toutefois, il est vrai que la version anglaise est écrite d’un style hésitant et donne immanquablement l’impression que l’auteur traduit (au moins dans sa tête) une version française. Des Maizeaux a dû s’en convaincre lui-même, car il adressa une lettre au JS, supplément 1709, p.121-123, où il prétend que le libraire s’était procuré un exemplaire d’une esquisse de The Life of Mr Bayle et l’avait fait traduire sans l’en avertir : « Ce n’est qu’une traduction et une traduction pleine de gallicismes. » Voir aussi la conclusion exaspérée de Mathieu Marais dans sa lettre adressée en août 1710 à M me de Mérignac : « Je reçus hier un paquet d’Angleterre de M. Desmaizeaux, qui me paroît un petit esprit, occupé de fadaises, et un auteur pauvre qui court après le libraire pour gagner. Toute sa lettre est pleine d’une nouvelle édition de Saint-Evremont qu’il veut faire ; il ne me répond à presque pas en un endroit de ma lettre [ sic]. Il est malade, il ne sait quand il travaillera ; tantôt l’ouvrage anglais [ The Life of Mr Bayle] a été tiré de lui, tantôt il ne l’a point été. Enfin c’est un sot homme avec qui je ne veux plus avoir commerce et je vais le livrer à M. Basnage [...]. Il insiste toujours, comme vous verrez, sur l’avis qui lui a été donné ; il n’a point écouté mes raisons, il va même jusqu’à dire que M. Basnage est auteur du livre qu’il a désavoué, et voilà l’homme à qui nous avons confié nos trésors. Dieu nous délivre de pareils ennemis ! [...] N’espérons rien de gens en qui l’intérêt prévaut sur les vrais sentiments du cœur, et tenons-nous-en à verser des larmes sur le tombeau de notre ami [Bayle] ; elles seront plus précieuses que des panégyriques si lents, si froids et si intéressés. » » ( Journal et mémoires sur la Régence et le règne de Louis XV (1715-1737), éd. Lescure [Paris 1863-1868, 4 vol.], i.125-126 ; voir aussi sa lettre du 13 mai 1710, in fine, i.123). Marais était déjà très mal disposé à l’égard de Des Maizeaux : « J’ai lu sa Vie de Saint-Evremont, qui m’a paru mauvaise, froide et allongée. Ce n’est pas là l’homme qu’il nous faut pour parler du plus grand homme du monde [Bayle]. Cela ne vaut guère mieux que rien. » (lettre du 13 mai 1710, ibid., i.123). Dans le contexte de telles critiques, on comprend que Des Maizeaux ait tardé à publier la version française de La Vie de Mr Bayle, qui est plus exacte, plus détaillée, et qui témoigne d’une véritable recherche biographique, dont il signale les sources : elle ne devait paraître qu’au premier tome de son édition du DHC de 1730 (Amsterdam, Pierre Brunel et al. 1730, folio, 4 vol.) et, dans une nouvelle édition distincte en 1732 (La Haye, Gosse et Neaulme 1732, 12°, 2 vol.).

[16] Sur ce projet de Basnage, qui ne devait pas aboutir, voir Lettre 1631, n.18, et 1740, n.22.

[17] Thomas Laurent, commis de la poste à la Brille : voir H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, p.123, 133. Basnage précisera dans sa lettre du 28 octobre (Lettre 1767) que « M. Laurens » est « françois et mon parent » : en effet, résidant à Rouen avant la Révocation, il avait épousé Judith Coignard, cousine de Marie Coignard, la mère de Basnage. Voir J. Bianquis, La Révocation de l’édit de Nantes à Rouen. Essai historique ; suivi de notes [par E. Lesens] sur les protestants de Rouen persécutés à cette occasion (Rouen 1885), p.48 ; G. Cerny, Theology, politics and letters at the crossroads of European civilization : Jacques Basnage and the Baylean Huguenot refugees in the Dutch Republic (Dordrecht 1987), p.16-20.

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