Lettre 1003 : François Janiçon à Pierre Bayle

• [Paris,] Ce 9 août 1694

Je ne manquerai pas, Monsieur, à m’informer le plus exactement que je le pourrais de ce que vous desirés ap[p]rendre de M rs de [ sic] Des Barreaux, et Saint Pavin [1]. Cependant je vous dirai, qu’à l’égard du premier, vous avés depuis peu de temps à La Haie un gentilhomme qui me fait l’honneur de m’aimer, duquel vous pourrés en apprendre bien des choses, puisqu’il est son cousin germain et presque son contemporain. C’est Mr de Chenailles [2] qui a été autrefois conseiller au Parlement de Paris. Il est certain que Des Barreaux l’a aussi été, mais pendant peu de temps, comme ayant peu d’attachem[en]t pour cet emploi. En voici une particularité que Mr de Chenailles pourra vous confirmer ou rectifier ; c’est que se voyant extremement pressé par une partie*, dont il etoit le rapporteur*, de vouloir rapporter son procez, il demanda a cette partie de combien il s’agissoit, et ayant sceu qu’il ne s’agissoit que de cent écus, il alla prendre ces cent ecus dans son cabinet et les compta à cet homme pour s’en défaire ; et se défit aussi ensuite de son office, pour ne se voir plus exposé à de semblables importunités [3]. Mr Talon [4] cy devant advocat general, et à présent président à mortier au Parlement de Paris qui a épousé une tante de Des Barreaux / ayant sceu la commission que j’avois receu[e] de vous sur cela, a souhaité que j’[e]usse l’honneur de le voir ; et m’a fait connoitre qu’il seroit bien aise, que vous adoucissiés autant que vous le pourrés, ce que vous pourriés avoir entendu dire ou lu du libertinage, pour ne pas dire des impiétés dud[it] s[ieu]r Des Barreaux, dont il étoit fort revenu sur la fin de ses jours [5] : et m’a bien chargé de vous faire des complimens de sa part. Je l’ai fort assuré, que vous ne manqueriés pas à avoir sur cela toute la déference, qui est deüe à un homme de sa qualité et de son mérite : et je lui ai meme promis de lui faire voir les memoires qui me seront donnés, avant que de vous les envoier. Il m’a dit que Des Barreaux mourut à Chalons sur Saone en avril 1672.

Pour ce qui est de S[ain]t Pavin [6] il étoit aussi d’une tres-bonne famille de Paris, qui est celle des Sanguin ; et je vous ferai part de ce que j’en aurai appris, avant que Mr Leers se retire d’ici [7]. S’il m’avoit communiqué le plan de votre ouvrage, qu’il a remis • ici à Mr de La Roque, je pourrois vous en dire mon sentiment avec plus de liberté que je n’ozerois le faire à présent que je ne scai point bien precisement en quoi il consiste. Je vous dirai par avance, et à tout hasard, qu’il me paroît que ce sera in tenui labor, mais qu’on pourra aussi ajouter et tenuis non gloria, parce qu’en effet les matieres les plus stériles fleurissent entre vos mains, de méme que / tout se changeoit en or, en celles de Midas [8].

Soyés, s’il vous plait, bien persüadé Monsieur, que s’il y a quelque chose en quoi je puisse vous etre utile dans ce travail, je m’y employerai du meilleur de mon cœur ; et qu’il n’est rien que je ne voulusse faire pour vous faire voir en moi la passion du monde de vous servir la plus forte et la plus sincere. Trouvés bon que j’en excepte vos broüilleries avec Mr J[urieu] dont je ne puis apprendre la continuation qu’avec un extreme regret, et dans lesquelles je ne puis m’interesser, que pour tacher de les faire finir, • si je pouvois y contribüer en quelque chose. Mr Baluze [9] m’a prié de vous faire ses complimens, et de vous asseurer que tous les livres qui sont dans la bibliotheque dont il est le gardien, sont bien a votre disposition.

En vous mandant* ce que j’aurai appris de S[ain]t Pavin et de Des Barreaux, je vous envoierai des poésies de l’un et de l’autre autant que j’en aurai pu ramasser qui n’auront point eté imprimées. Cependant je vous supplie de me croire toujours, Monsieur, votre tres-humble et tres-obéissant serviteur Janiçon

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam

Notes :

[1] La lettre où Bayle demandait ces renseignements à Janiçon ne nous est pas parvenue. Bayle cherchait à se renseigner en vue de l’article qu’il consacre à Jacques Vallée des Barreaux dans le DHC. Sur Des Barreaux, voir M.-F. Baverel-Croissant, La Vie et les œuvres complètes de Jacques Vallée des Barreaux (1599-1673) (Paris 2001).

[2] Claude Vallée, seigneur de Chenailles et de Mérouville, neveu de François et cousin germain de Des Barreaux : voir Baverel-Croissant, Jacques Vallée des Barreaux, p.112, 152, 389, 390, 402-403, 412. Claude Vallée se défit de Chanailles au profit de Jacques Fête en 1699.

[3] Des Barreaux acheta en 1625 une charge de conseiller du Parlement de Paris. Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. A. Adam (Paris 1960), ii.29-30, raconte l’anecdote sur la désinvolture du jeune conseiller. Des Barreaux se défit de sa charge dès avant le 14 janvier 1633 : voir Baverel-Croissant, Jacques Vallée des Barreaux, p.36.

[4] Par l’intermédiaire de Pierre Rainssant, l’avocat général Denis Talon avait récompensé Bayle d’une médaille après avoir lu, dans les NRL, une allusion élogieuse au président Guillaume de Lamoignon, son allié : voir Lettre 422, n.3.

[5] Bayle consacre la remarque F de son article « Des Barreaux » à la palinodie du libertin et au sonnet « Grand Dieu, tes jugemens sont remplis d’équité... ». L’inconstance de Des Barreaux était légendaire : A. Adam cite une épigramme de l’époque : « Des Barreaux nous dit en ce lieu / Qu’il ne croit ny Diable ny Dieu. / Mais c’est une pure bravade. / Il y croit quand il est malade. » (BNF f.fr. 12.618, f. 73). Et Boileau pense sans doute à lui dans la Satire I : « Ainsi parle un esprit qu’irrite la satire, / Qui contre ses défaux croit estre en seureté, / En raillant d’un censeur la triste austérité, / Qui fait l’homme intrepide, et, tremblant de faiblesse, / Attend pour croire en Dieu que la fiévre le presse ; / Et toujours dans l’orage au ciel levant les mains, / Dès que l’air est calmé, rit des foibles humains. / Car de penser alors qu’un Dieu tourne le monde, / Et regle les ressorts de la machine ronde, / Ou qu’il est une vie au-delà du trépas, / C’est là, tout haut du moins, ce qu’il n’avoûra pas. » (éd. A. Adam et F. Escal, p.16).

[6] Sur Denis Sanguin de Saint-Pavin (1595-1670), qui fréquentait le cercle libertin de Sarasin, Saint-Amant, Scarron et Bussy-Rabutin, voir R. Pintard, Le Libertinage érudit, p.118 ; K.A. Clark Collins, A libertine in the salons : the poetry of Denis Sanguin de Saint-Pavin (Ann Arbor 1986). Dans la remarque H de l’article « Des Barreaux », consacrée à la palinodie du libertin, Bayle désigne Saint-Pavin comme un libertin dont son ami Des Barreaux mettait la conversion « au nombre des impossibilitez morales ». Boileau le mentionne dans la Satire I : « Avant qu’un tel dessein [de devenir avocat] m’entre dans la pensée, / On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée, Arnauld à Charenton devenir huguenot, / Saint-Sorlin janséniste, et Saint-Pavin bigot. » (éd. A. Adam et F. Escal, p.16).

[7] Sur le voyage de Reinier Leers à Paris, voir Lettre 985, n.3.

[8] in tenui labor et tenuis non gloria, voir Virgile, Géorgiques, 4.6 : « Le terrain à labourer est limité, la gloire ne l’est pas ».

[9] Sur Etienne Baluze, ancien bibliothécaire de Colbert, voir Lettres 93, n.23, 772, n.20, et 948, n.5.

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