Lettre 1004 : Pierre Bayle à Daniel de Larroque

[Rotterdam,] ce 13 e aout 1694

Pour Monsieur de Larroque

J’ai bien de la peine à croire que vous vous soiez servi de votre sincerité, mon cher Monsieur en me parlant des feuilles que vous avez parcourues [1]. Je vous puis protester que je n’en suis point satisfait, et que je ne regarde mon travail que comme un fatras qui pourra servir à fournir à d’autres des materiaux auxquels ils pourront donner une meilleure forme, et avec plus de choix. Vous me ferez plaisir de m’en dire nettement les defauts, et c’est alors que je croirai que vous me traitterez en ami et non pas en auteur. Je fais la meme priere à notre illustre Pere de … [2] que je vous sup[p]lie d’asseurer de mes respects tres humbles, et de lui demander • si l’auteur dont le s[ieu]r d’Orleans parle au 2 e vol[ume] des Revolutions d’Anglet[erre] p. 490 [3] a raison de dire que le roy de Dannemarc a fait savoir aux princes chretiens que Bothuel en mourant a dechargé Marie Stuart. C’est / de Mr Varillas qu’il veut parler ; j’ai fait reflexion que le s[ieu]r d’Orleans dit bien que cet historien se sert de cette lettres du roi de Dannemarc pour justifier la reyne d’Ecosse, mais il n’ajoute point si cette lettre est suspecte ou non ; si elle est imprimée où et quand. Ces circonstances ne devroient pas etre oubliées sur un fait de cette nature, comme Mr Varillas les a oubliées [4].

Le P[ere] Lubin [5] sera une matiere d’ errata, puis qu’il n’est pas dechaussé comme je croiois.

Je n’aurois pas oublié Julien touchant Archilochus [6], si j’avois seu ce que vous m’avez ap[p]ris. Ce sera une addition à faire dont je vous serai redevable avec mille autres instructions[.]

Je n’ai point examiné dans « Babylas [7] » si Philippe a eté chretien ou non, j’ai seulement montré que s[aint] Chrysostome a mal rap[p]orté cette histoi[re] soit qu’on suppose que Philippe ait eté chretien soit qu’on ne le suppose pas[.] Vous aviez deja observé mon cher Monsieur, que le narré de s[aint] Chrysostome ne se peut accorder avec l’histoire, mais je vous avoüe que j’avois oublié que vous eussiez parlé de cela ; j’y suis revenu depuis votre lettre et ai vu avec bien du plaisir ce que vous en dites, et avec bien du regret de n’avoir pas seu plutot ce que c’est. /

Je causerai un tres grand plaisir à Mr Du Rondel en lui ap[p]renant que son Epicure • et son present vous plaisent beaucoup [8].

On continuë ici à rimprimer les petits livres nouveaux de Paris, et voila tout ce que nous fournit la Republique des Lettres[.] Un jeune avocat d’Utrecht vient de publier Dissertatio de vectigalibus Romanorum [9].

Mr Basnage n’a rien publié depuis sa reponse aux Variations [10], mais il travaille à un livre qui sera de consequence, et de plusieurs volumes in 4°. Ce sera • l’histoire des dogmes [11]. Il y fera entrer ce qu’il a deja publié touchant la succession des Eglises en repondant à Mr de Meaux[.] Si vous avez oüi parler de quelque ouvrage latin de sa facon ce n’est que celui qu’il publia avec la lettre de s[aint] Chrysostome ad Cæsariu[m] il y a 7 ou 8 ans [12]. On en a rafraichi le titre avec un nouvel avis au lecteur, mais c’est toujours la meme edition.

Je suis faché que votre dessein ou marché ne tienne pas [13].

Notes :

[1] Bayle consultait Larroque sur les articles du DHC au fur et à mesure de leur composition : voir Lettres 987 et 994.

[2] Bayle laisse le nom en blanc qu’ E. Labrousse interprète, avec vraisemblance, « le Père Edouard de Vitry », sur lequel voir Lettres 750, n.29, et 791, n.1. A partir de 1697, un autre ami de Larroque allait s’installer à Caen et devait y lier des relations avec Edouard de Vitry, qui était régent de mathématiques au collège des jésuites : sur les contacts entre Antoine Galland et Edouard de Vitry, voir M. Abdel-Halim, Antoine Galland, p.100, 102-103, et son édition critique de la Correspondance d’Antoine Galland, lettres 200 et 201 ; voir aussi le Journal d’Antoine Galland (1646-1715), i.430. Il y a une incertitude chronologique dans la correspondance de Bayle concernant Edouard de Vitry : nous avons publié sous la date du 5 mars 1691 la Lettre 791, qui ne comportait initialement pas de date mais qui a été datée d’une autre main. E. Labrousse ( Inventaire, n° 906) met en doute cette date du 5 mars 1691 et propose la période d’automne 1693 au printemps 1694. Ses raisons ne nous ont pas paru décisives. En particulier, il nous a semblé que Claude Barbin avait pu proposer de publier le DHC à Paris après avoir eu vent du Projet de Bayle par Larroque lui-même dès l’année 1691.

[3] Le Père jésuite Pierre-Joseph d’Orléans (1641-1698), Histoire des révolutions d’Angleterre depuis le commencement de la monarchie (Paris 1689, 12°) ; Bayle utilise sans doute la nouvelle édition qui avait paru à Paris, toujours chez Claude Barbin, en 1693, qui comportait deux volumes in-4°, ou bien celle de 1695, en trois volumes in-12°. Un très grand nombre d’éditions augmentées et corrigées parurent par la suite. Sur l’histoire latine composée par Ezekiel Burridge, Historia nuperæ rerum mutationis in Anglia, in qua res a Jacobo rege contra leges Angliæ et Europæ libertatem et ab ordinibus Angliæ contra regem patratæ duobus libris recensentur (Londini 1697, 8°), pour contrer celle du Père d’Orléans, voir la lettre de William Popple à Locke du 21 mars 1696 (éd. E.S. de Beer, n° 2041).

[4] Antoine Varillas, Histoire des révolutions arrivées en Europe en matière de religion (Paris 1686-1690, 4°, 6 vol.). Sur la querelle entre Varillas et Gilbert Burnet, voir Lettres 595, n.11, et 689, n.10. Bayle paraît toujours exaspéré par les inexactitudes de Varillas : voir Lettre 984, n.15.

[5] Cette correction concerne l’article du DHC consacré à « Anselme, augustin déchaussé » : elle a été introduite dans la deuxième édition. Dans l’unique remarque de cet article, Bayle insiste sur la force du tempérament et sur le caractère inapproprié de la fascination du Père Anselme pour la généalogie – dans son Histoire généalogique de la Maison de France et des grands officiers de la couronne (Paris 1674, 4°, 2 vol.) – par rapport à sa vocation monastique : « [...] on ne sauroit comprendre toute la peine qu’il a fallu que ce bon religieux se soit donnée pour ramasser tant de noms, tant de mariages, tant d’enfantements, et tant de dates. On a beau faire, si la nature nous incline à certaines choses, on n’en guérit pas sous le froc. Le Père Anselme étoit né pour les recherches généalogiques : le peu de rapport qu’elles ont avec le genre de vie auquel il s’étoit voué n’empêcha pas qu’il ne suivît son penchant. Un de ses confreres, mais qui n’étoit pas déchaussé, courut nuit et jour après les découvertes géographiques* [*Le Père Lubin. Il mourut à Paris le 7 de mars 1695. Voiez son éloge dans le Journal des savans du 28 de mars 1695.] : c’étoit son naturel ; l’habit d’augustin ne le changeoit pas. » Le Père Augustin Lubin (1624-1695) fit profession dans l’ordre des augustins le 12 août 1640. Il se distingua par ses travaux géographiques, Tabulæ Sacræ Geographicæ (Parisiis 1670, 8°), par sa collaboration avec l’ abbé Tallemant à l’édition de Plutarque (Paris 1671, 12°), par son édition de Stephanus De Urbibus et par son Mercure géographique : ou le guide du curieux des cartes géographiques (Paris 1678, 8°). Voir JS, 28 mars 1695.

[6] Dans le DHC, art. « Archilochus », nous n’avons pas trouvé d’ajout concernant le témoignage de Julien. Il s’agit de l’empereur romain Julien et du poète lyrique et satirique grec Archiloque. Dans son petit écrit sur Les Devoirs d’un prêtre, Julien affirme que « les prêtres devraient s’abstenir de toute pratique impure et immodeste mais aussi de tous mots et spectacles ayant ce caractère » et exige qu’« aucun prêtre ne lise Archiloque ni Hipponax ni aucun autre écrivain de ce genre ». Julien cependant ne suivait guère ses propres préceptes et fait plus d’une fois allusion dans ses écrits aux dictons d’Archiloque et des anciens poètes comiques dont les plaisanteries sont encore plus mordantes que les ïambes d’Archiloque.

[7] Voir DHC, art. « Babylas », rem. D, sur le meurtre par Philippe du fils de l’empereur Gordien. Il ne semble pas que Bayle ait corrigé son article d’après les suggestions de Larroque ; dans la remarque F de l’édition de 1702, il s’acharne à relever les erreurs d’ Urbain Chevreau, Chevræana (Parisiis 1697-1700, 12°, 2 vol.).

[8] Sur l’ouvrage de Du Rondel, De vita et moribus Epicuri, voir Lettre 825, n.17.

[9] Pieter Burman, De vectigalibus populi Romani dissertatio (Trajecti ad Rhenum 1694, 8°).

[10] Jacques Basnage, Histoire de la religion des Eglises réformées [...] (Rotterdam 1690, 8°, 2 vol.) : voir Lettre 882, n.16.

[11] C’est l’annonce du grand ouvrage de Jacques Basnage, Histoire de l’Eglise depuis Jésus-Christ jusqu’à présent (Rotterdam 1699, folio).

[12] Jacques Basnage, Divi Chrysostomi Epistola ad Cæsarium monachum, juxta exemplar cl. v. E. Bigotii. Cui adjunctæ sunt tres epistolicæ dissertationes : I. De Apollinaris hæresi ; II. De Athanasio suposititiis operibus ; III. Adversus Simonium (Roterodami 1687, 8°). Bayle avait mentionné cet ouvrage dans les NRL, novembre 1686, cat. i.

[13] Le projet de Larroque d’établir une nouvelle édition corrigée du Dictionnaire de Moréri pour un imprimeur d’Avignon avait été abandonné : voir Lettres 987, n.5, et 994, n.12.

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