Lettre 1006 : David Constant de Rebecque à Pierre Bayle

[Lausanne, le 17 août 1694]

J’ay toujours attandu, mon tres cher Monsieur, de repond[re] à votre lettre du 24 may [1], q[ue] j’eusse receu des nouvelles du balot, que vous dittes avoir confié à Mr Wettste[i]n [2], sous mon addresse mais comme le tans est passé, il y a plus d’un mois, au quel les bales de F[ranc]fort arrivent, il faut croire q[ue] celuy-cy a eu la méme fatalité q[ue] les autres et que votre libraire ne s’est pas acquitté fort fidellement de votre commission, puis que s’il avoit envoyé je l’aurois receu sans doutte[.] Mr le profess[eu]r Wettste[i]n [3] son frere etant de mes amis, n’auroit pas mancqué de me l’addresser, comme il a fait en d’autres occasions. C’est cela m[on] t[rès] c[her] M[onsieur] qui fait q[ue] je vous prie tres humbl[emen]t que q[uan]t vous auréz dessein de me faire voir quelq[ue] chose de votre fasson, de l’addresser à Mr Henry Samuel Cromelin march[an]d à Harlem [4] p[ou]r Mr Sauvage l’ainé march[an]d à Laus[ann]e [5], qui me le remettra surement, et celuy-cy n’a pas manqué de donner ordre au premier, de mettre dans ses bales ce qui luy sera confié p[ou]r moy.

J’ay grande envie sur tout de voir votre Addition aux « Penséez sur la comete », et vous avez interest q[ue] nous soyons bien instruits de vos veritables sentimens sur la preference q[ue] vous donnéz aux athééz, sur les superstitieux et les idolatres, car bien des gens vous font un crime de ce que vous avez ecri[t] là-dessus. Mais d’autres vous font justice et nous avons icy Mr Currie prof[esseur] en theologie [6], qui a enseigné la meme chose que vous dittes, et moy dans une dispute, soutenue il y a quelque tems, je n’ay pas fait difficulté d’adopter ce corollaire, que des vices opposéz à la pieté[,] la superstition etoit le pire, sans q[ue] personne y ait trouvé à dire : mais les partisans de votre fanatique [7] crient au feu et au meurtre quant ils ont lú dans votre ouvrage le sentiment que vous y soutenéz.

J’ay lû votre Janua reserata [8] il y a dejà asséz lontans et nous l’avons dans cette ville. Je n’ay pas eu le coëur de vous écrire / sur l’injustice qu’on vous a faitte [9], j’en ay été sans doutte plus touché q[ue] vous méme, qui avéz l’ame dans une situation qui vous met au dessus de ces bourrasques. Je me figure que quant on vous signifia cet arret, vous disiez avec un de nos amis : ne metue clades fortiter fari asperas, non imparatum pectus ærumnis gero [10]. Cela n’a pas empeché q[ue] je n’aye biffé tout ce q[ue] vous dittes à l’avantage de ceux qui vous ont jugé ; dans une de vos prefaces de votre Republ[ique] des lettres [11] : et que je ne me sois écrié plus d’une fois O auris Batava [i]. Ils se sont fait plus de tort qu’à vous, car ils vous ont fait con[n]oitre par votre bel endroit, et on[t] decouvert par là leur turpitude et leur foiblesse. J’ay eu le plaisir d’etre confirmé dans ces pensééz par mon beaufrere  [12], quant il m’a parlé de vous, et qu’il m’a di[t] avec quelle fermeté vous aviéz receu cette disgrace [13]. Il m’a di[t] aussy et je l’ay lu dans votre lettre, avec quelle tendresse vous luy avéz parlé de moy et avec combien d’empressement vous pensiez à la proposition que je vous avois faitte [14]. J’y suis sensible mon tres c[her] M[onsieur] autant qu’on le peut étre, et autant q[ue] je le serois sans doutte si la chose reusissoit ; peustétre, que pœnam pro munere pono [i], mais je ne suis pas le premier qui a sacrifié son repos et son ayse p[ou]r sa famille.

J’ay vu une lettre de votre ville du 24 juill[et] qui me di[t] que M. de Beauval avoit été fort mal mené par vótre Timon qui le convaincquoit dans un écrit de plusieurs faux faits dont il l’avoit chargé, et que cela faisoit beaucoup de tort à nótre amy [15] : mais ce sont des Psaphontis aves [16] qui chantent • cet • air là. Je voudrois bien cepend[an]t etre instruit de la chose[.] Je suis tres humble serviteur à tous ces Mess rs Banage , et sur tout à Mr de Flottemanville [17]. Mon Systhema ethico theol[ogica] est pre[s]que achevé [18], il y en a dejà 19 disputes publiééz, il en reste encore 5 ou 6[.] J’espere de vous l’envoyer sur la fin de l’automne[.]

L’abondance est par la grace de Dieu revenue, et le pain ne vaut plus que 2 sols la livre. L’empire a deffendu tout commerce / avec Geneve [19], cela ne s’accomode gueres avec l’avidité p[ou]r le gain de ces Mess rs là[.] On j[oin]t icy du monde p[ou]r L[eurs] H[autes] P[uissances] qui va [ sic] en Piemont [20], mais q[ue] [tou]tte la nation y seroit les armes à la main, il n’en feroit pas de plus grands progres, et il ne faut assurem[en]t rien attandre de ce cóté. Ipsos ignavia fluxu iri enser [21] p[ou]r ne rien dire de pis. Nous sommes dans l’attante d’une action en Flandres, Dieu conserve la personne de S[a] M[ajesté] B[ritannique] [22] et le reste ira comme il pourra. Nous n’avons pas des nouvelles à vous mander*[.]

Mr Currie a deja fait quattre disputes De veris profetis, où je suis sur, que votre homme ne trouvera pas son conte [23] ; quoy que selon mon sens il donne trop dans l’opinion commune, sur le sujet des esprits et de leurs apparitions. Si vous avéz la bonté de m’envoyèr vos Additions sur la comete, demandéz je vous prie à Mr de Beauval les 3 derniers mois de [16]93 des Ouvrages des scava[ns] [24] on ne veut pas icy non plus qu’à Geneve separer l’annéé, […] et les autres 9 mois[.]

Ma femme ma famille vous font mille et mille compliments et vous asseurent de leurs soumissions. P[ou]r moy je suis autant qu’on le peut etre et avec un inviolable attachem[en]t mon cher Monsieur votre tres humble et tres obeiss[ant] serviteur[.] D[avid] C[onstant] de R[ebecque] Le 7/17 aoust [16]94

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ A Rotterdam/ Hollande •

Notes :

[1] Lettre 983.

[2] Sur le paquet confié à Henrik Wetstein pour la foire de Francfort, voir Lettre 983.

[3] Johann-Rodolf II Wetstein (1647-1711), docteur et professeur de théologie à Bâle, frère d’ Henrik Wetstein (1649-1726), le libraire-imprimeur d’Amsterdam.

[4] Henry Samuel Cromelin (1660-1732), installé à Haarlem, marchand en textiles : voir Nederland’s patriciaat, 80 (1997), p.10.

[5] Nous n’avons su identifier plus précisément M. Sauvage l’aîné, marchand à Lausanne.

[6] Il s’agit certainement de Jérémie Currit (1632-1700), qui fit ses études de théologie à Lausanne et à Genève et fut consacré vers 1654. Il devint ministre de camp, puis pasteur à Burtigny (1656-1658), à Assens (1658-1659), à Renens et à Prilly (1659-1664). Il fut élu professeur de grec et de morale à l’académie de Lausanne (1664-1684), puis de théologie (1684-1700). Conservateur en théologie, Currit souscrivit à la Formula consensus de 1675, mais fut le premier en 1682, comme recteur de l’académie, à tolérer qu’un candidat la signe avec une clause restrictive. Très bon helléniste, il étudia dans une série de dissertations le phénomène de la prophétie biblique à une époque où la controverse au sujet des révélations des prophètes huguenots faisait rage dans les pays du Refuge. Voir H. Vuilleumier, Histoire de l’Eglise réformée du pays de Vaud sous le régime bernois (Lausanne 1927-1933, 4 vol.), ii.178, 560-571 ; Stelling-Michaud, ii.607. Nous devons ces informations à la notice composée par O. Fatio dans le Dictionnaire historique de la Suisse ( DHS), http://www.hls-dhs-dss.ch.

[7] Pierre Jurieu.

[8] Sur ce pamphlet polémique de Bayle contre la doctrine de Jurieu qui « ouvrait le Ciel à tout le monde », voir Lettre 831, n.4.

[9] Allusion à la destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre selon le jugement du conseil municipal de Rotterdam du 30 octobre 1693 : voir Lettre 950, n.1, 2, 3.

[10] ne metue clades fortiter fari asperas, non imparatum pectus ærumnis gero : voir Sénèque, Phædra, v.994, Thésée s’adresse au messager : « N’hésite pas à parler de cette terrible catastrophe. Mon cœur n’est pas inaccoutumé à des misères. »

[11] Après une année de publication des Nouvelles de la République des Lettres, Bayle avait rendu hommage au conseil municipal de Rotterdam dans des termes que sa destitution de l’Ecole illustre dément à présent : « Voici la seconde année de ces Nouvelles. Nous la commençons par un petit changement qui les tirera du nombre des ouvrages anonymes. La raison de ce changement est qu’on a trouvé qu’il étoit juste de faire connoître distinctement au public le lieu où ces Nouvelles sont composées. Effectivement, toutes sortes de raisons veulent que, puis que messieurs les magistrats de Rotterdam honorent de leur protection et de leur bonté les Muses aussi bien que le commerce, le public le sache pour leur en donner les éloges qu’ils méritent. C’est pour cela que, lors que nous commençâmes cet ouvrage, il nous vint dans la pensée de le leur dédier, mais deux raisons nous en empecherent, la premiere que nous n’étions pas trop assûrez si l’essai que nous ferions auroit quelque suite ; la seconde, que les railleries d’une infinité de gens contre les épîtres dédicatoires, qui ne passent dans leur esprit que pour des actes d’honnête mendicité, nous ont toûjours fait beaucoup de peur. Présentement que nous voyons que le public n’a pas desapprouvé notre dessein et qu’il y a de l’apparence que nous le continuerons, ce seroit avec bien de la joie que nous prendrions la liberté de le dédier à ces messieurs, si la seconde raison ne nous retenoit. Le milieu à cela est de faire sçavoir que cet ouvrage vient de la plume d’un des professeurs qu’ils ont établi dans leur nouvelle ecole illustre, et de déclarer dans ce petit avertissement qu’encore que nous ne leur dédiyons pas cet écrit selon les formes accoûtumées, nous ne laissons pas de le leur consacrer tout entier. » NRL, mars 1685, avertissement : OD, i.236.

[i] O auris Batava : « O l’oreille hollandaise ». Voir Martial, vi.LXXXII,4-6, où l’auteur représente ses épigrammes comme étant admirées de tous ceux qui n’ont pas l’oreille batave, c’est-à-dire, mauvaise. Dans le dernier de ses Adages, intitulé Auris Batava, Érasme défend ses compatriotes hollandais contre cette formule dénigrante et les loue de leur franchise qui exclut toute traîtrise et toute tromperie.

[12] M. Colladon, beau-frère de Constant, qui revenait de Rotterdam : voir Lettre 983, n.1.

[13] Bayle définissait son attitude comme étant celle d’un « philosophe chrétien » : voir Lettre 970, n.2.

[14] On ne sait s’il s’agit d’une proposition faite par Constant à Bayle de fuir les conflits entre réfugiés rotterdamois et de s’installer en Suisse, ou bien du projet de Constant de s’installer aux Provinces-Unies : voir Lettre 983, n.2.

[i] pœnam pro munere pono : « j’impose une peine au lieu d’un présent ». Voir Ovide, Métamorphoses, i.99, « Pœnam, Phæthon, pro munere poscis ».

[15] Allusion à la bataille entre Basnage de Beauval et Jurieu : voir Lettres 781, n.6, 813, n.1, et 857, n.14.

[16] D’après une anecdote attribuée à saint Alexandre d’Alexandrie, Psapho fut un Libyen qui, ayant appris à des oiseaux à dire : « Psapho est un dieu », les mit en liberté. Les oiseaux n’oublièrent pas ce qu’ils avaient appris et les Africains honorèrent Psapho comme une divinité.

[17] Jacques Basnage, pasteur ordinaire à Rotterdam, Henri Basnage de Beauval, rédacteur de l’ HOS à La Haye, et Samuel Basnage de Flottemanville, pasteur de l’Eglise wallonne de Zutphen.

[18] David Constant de Rebecque, Systhema ethico-theologicum viginti quinque disputationibus in Academia Lausannensi habitis absolutum (Lausannæ, 1695, 8°).

[19] Nous n’avons pas trouvé de nouvelle précise dans la Gazette concernant cette interdiction : voir cependant les nouvelles de Vienne du 28 juillet et du 4 août, et le Journal de Flournoy (1675-1692), éd. O. Fatio (Genève 1994), Introduction, p. XXXII, où il est précisé que les Etats allemands avaient mis des entraves au commerce genevois parce qu’ils soupçonnaient Genève de faire de la contre-bande et de contourner le blocus imposé à la France (pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg). A la fin de son Journal, qui s’arrête en 1692, Flournoy indique les premières démarches genevoises pour faire lever les sanctions ; la situation se dégrada en 1693 et 1694, période pendant laquelle « le commerce genevois fut totalement interdit dans les Etats allemands » (p.399-400, n.24). O. Fatio renvoie sur ce point aux registres du Conseil, n° 192, f. 236, 241, 249, 253, 258, 258, 270, 271-72 (https://ge.ch/arvaegconsult/), à la Correspondance de Charles François d’Iberville, éd. L. Vial-Bergon (Genève 2003), à l’ouvrage d’A.-M. Piuz, Affaires et politique : recherches sur le commerce de Genève au XVII e siècle (Genève 1964), p. 336-37, 349-52, et à l’article de L. Mottu-Weber, « Marchands et artisans du second refuge à Genève », in Genève au temps de la révocation de l’édit de Nantes, 1680-1705 (Genève 1985), p.313-398, en particulier, p.325 ; voir aussi J. Bérenger, Léopold I er (1640-1705), fondateur de la puissance autrichienne (Paris 2004).

[20] On comprend : il y a des Suisses – il s’agit peut-être de réfugiés vaudois – qui se rendent en Piémont avec l’intention de rejoindre les troupes de Guillaume III. Sur les péripéties de la glorieuse rentrée des vaudois, voir Lettre 758, n.11.

[21] Ipsos ignavia fluxit in enses : voir Claudien, In Eutropium, ii.580 : « l’inaction affecta les épées mêmes ».

[22] Guillaume III d’Orange, roi d’Angleterre.

[23] Entre 1691 et 1697, Jérémie Currit fit soutenir par différents doctorants à l’académie de Lausanne neuf thèses sur le thème Diatriba prima [-nona] de veris prophetis (Bernæ 1691 [-1697], 4°) ; en 1699, le sujet fut modifié : Diatriba theologica de falsis prophetis decima [...] (Bernæ 1699, 4°). Constant pense à l’ouvrage de L’Accomplissement des prophéties de Jurieu, qui « ne trouvera pas son compte » dans les thèses soutenues sous la présidence de Jérémie Currit.

[24] L’ HOS de Basnage de Beauval.

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