Lettre 1008 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 26 d’août, 1694

La dénonciation de la nouvelle hérésie, qui vous fut envoiée avec ma derniere lettre, mon très cher Monsieur, a produit une violente grêle d’écritures entre Mr. de Beauval et le dénoncé [1]. Mr de Beauval est le dernier au champ de bataille ; on n’a point encore répondu, et je ne sai si on le fera jamais, à son ecrit intitulé Mr Jurieu convaincu de calomnie et d’imposture. Notre adversaire dit à présent que c’est Mr de Beauval qui a conçu le dessein de l’ Avis aux réfugiés, et qui m’a poussé à le faire [2] ; desorte qu’il me décharge du principal crime, ne me laissant en partage que la fonction de sécrétaire du principal auteur, Mr de Beauval. Il ne sait plus où il en est ; et, si la guerre venoit à finir, il tomberoit dans le mépris, et l’abbandon : tout le crédit qu’il a ne dépendant que des utilitez, qu’on suppose qu’un tel homme est capable d’apporter, en cas de guerre civile de religion dans le roiaume voisin ; à quoi il fait accroire qu’il emploie toute son industrie.

Je m’occupe uniquement à mon Dictionnaire ; la composition en est difficile, et lente, plus qu’on ne sauroit dire. Nous n’avons encore que cent quarante feuilles d’imprimées ; et il y en aura pour le moins six cents. On n’en imprime que quatre chaque semaine.

Je vous apprens que le manuscrit de Mr Diodati m’a été rendu ; je ne sai par qui, ni comment, avec la lettre qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire. J’envoiai tout aussi tot, la lettre, et le manuscrit, à Mr Alméloveen, et le priai de hâter l’impression [3].

Il se fait peu de livres nouveaux en ce païs : on ne fait presque que reimprimer de petites pieces qui ont paru en France. Vous en savez par conséquent plus de nouvelles que nous. Mr. l’ abbé Nicaise m’a fait savoir qu’on a fait chez vous une nouvelle edition fort augmentée du Dictionnaire de Richelet [4]. La réponse aux Provinciales, par le P. Daniel, jésuïte [5], a disparu quasi avant que de paroître. Elle, ne coutoit que cinquante sols, et l’on dit qu’on a offert d’en rendre un louïs d’or de quatorze francs à tous ceux qui l’avoient achetée, s’ils vouloient la rendre. On croit qu’on n’a pas voulu la laisser paroître choquante comme elle est pour Mr Nicole [6]. On a reçu depuis peu avis de la mort de Mr. Arnauld [7]. La gazette de cette ville en parle aujourd’hui. Je m’étonne qu’il ne passe pas en ce païs des exemplaires de la Gazette du Parnasse [8], dont vous m’avez autrefois parlé. Je remercie Mr Pictet de sa Morale chrétienne [9]. Je savois déjà par vos lettres le mérite de cet ouvrage.

Je vous demande encore un petit coup d’éperon au sujet du petit mémoire de Mr. Goudet [10] : si cette nouvelle semonce n’est pas opérative, il n’en faudra plus parler.

Adieu, mon très cher Monsieur ; je suis tout à vous.

Notes :

[1] Bayle avait envoyé sa dénonciation des conceptions morales de Jurieu intitulée Nouvelle hérésie dans la morale avec sa lettre du 8 mars 1694 : voir Lettre 970, n.5. Sur la « grêle d’écritures » entre Jurieu et Basnage de Beauval, voir Lettres 781, n.6,, 813, n.1, et 857, n.14.

[2] Jurieu, Apologie pour les synodes (Rotterdam 1694, 4°) : voir Lettres 976, n.5, et 992, n.3.

[3] Sur cet écrit d’ Alexandre Dieudonné (dit Diodati), que Bayle essayait de faire imprimer par l’intermédiaire d’ Almeloveen, voir Lettre 891, n.22.

[4] Sur cette nouvelle édition du Dictionnaire de Richelet, voir Lettre 991, n.6.

[5] Gabriel Daniel (1649-1728), S.J., Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe sur les « Lettres au Provincial » (Cologne, Pierre Marteau [Rouen] 1694, 12°). L’ouvrage connut un succès à la mesure de celle de l’ouvrage attaqué, puisque la dixième édition sortit des presses rouennaises en 1697. Prosper Marchand signale que le Père jésuite Joseph de Jouvancy fit imprimer aussitôt une traduction latine intitulée Cléander et Eudoxus, seu de provincialibus, quas vocant, litteris, dialogi ([Parisiis] 1695, 12°). Sur Gabriel Daniel, voir Dictionary of seventeenth-century philosophers, s.v. (art. de J.-L. Solère).

[6] On sait qu’ Antoine Arnauld et Pierre Nicole avaient fourni à Pascal la matière des dialogues sur les questions de la grâce et de la morale ; de plus, Nicole avait traduit les Provinciales sous le pseudonyme de Guillaume Wendrock, Ludovicii Montaltii Litteræ provinciales de morali et politica Jesuitarum disciplina (Coloniæ 1658, 8°) et ses Essais de morale s’appuyaient manifestement sur le texte des Pensées, de telle sorte que Bouhours l’avait traité de « secrétaire de Port-Royal » et de « copiste de M. Pascal », et ces critiques furent reprises par Gabriel Daniel. Voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.186-233.

[7] Antoine Arnauld était décédé le 8 août 1694 à Bruxelles, où il fut inhumé dans l’église Sainte-Catherine ; son cœur embaumé fut transporté par Ernest Ruth d’Ans et Jacques Hardouin Bélier des Essarts à Port-Royal des Champs, où ceux-ci furent rejoints par Léonard de Guelphe, François Varet de Fonteny et M me de Fontpertuis ; le 9 novembre 1694, Jean Racine assista à la cérémonie de dépôt du cœur devant l’autel des Saintes Reliques « au bas de celui de M. Singlin et vis-à-vis le corps de M. de Sacy » ; il fut recouvert d’une pierre sur laquelle était gravée une palme et des lauriers, ainsi que l’épitaphe de Santeuil : « Ad sanctas rediit sedes ejectus, et exul... ». Voir E. Jacques, Les Années d’exil d’Antoine Arnauld (1679-1694) (Louvain 1976), p.697-707. Pour le commentaire de Rancé sur la mort d’Arnauld, commentaire qui fit scandale, voir Rancé à Nicaise du 2 septembre et du 18 décembre 1694 (éd. Krailsheimer, n° 940902 et 941218).

[8] Sur ce nouveau périodique lancé par Minutoli, voir Lettre 950, n.18.

[9] Sur la publication de la Morale chrétienne de Pictet, voir Lettre 765, n.42.

[10] Bayle continue à demander le remboursement des frais de copie du projet de paix de Goudet : voir Lettre 827, n.6.

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