Lettre 1009 : M. Subtil de Saint-André à Pierre Bayle

[Amsterdam, août 1694]

Vous avez, Monsieur, un tres grand sujet d’etre mal satisfait de mon procédé et de ma negligence [1], et vous vous en facheriez peut être si vous [n’]etiez informé que j’ai été attaqué de deux maladies considerables et qui avoient les symptomes de celles desquelles on ne revient point, ce n’est pas aussi sans peine que j’en ai été quitte et encore ne faut-il pas me tenir bien assuré du present, un reste de fievre qui n’a été dissipé que par le quinquina me cause des accidens dont les suites peuvent devenir funestes. Par bonheur la vie m’est plus indifférente que la mort, je ne compte que sur une continuation de miseres pendant celle là et un commencement de biens inalterables par celle ci.

Au reste ne doutez point que je n’eusse, au besoin, mis ordre à ce que vos livres vous fussent renvoiez. La voie de Mr Goiraud [2] me fera naitre le plaisir de vous les faire tenir plus surement et de m’entretenir avec vous pendant quelques momens, j’ai pris part à tout ce qui vous est ar[r]ivé, plus que je ne puis vous l’exprimer[,] et si jamais je me trouvois aupres de vous, je pousserois le discours plus loin qu’une lettre ne le peut permettre[.] Il y a eu un tems auquel le bruit etoit que vous etiez incognito dans cette ville, Mr Desbordes en fit des perquisitions exactes et m’avoit promis de vous engager à souf[f]rir ma visite. Je vous crois assez honnete et assez bon envers / moi, pour ne me point refuser cette satisfaction si vous faisiez le voiage d’Amsterdam.

Si vous desirez savoir ma contenance et l’etat où je me trouve, vous ap[p]rendrez que je serais pris facilement pour un filosofe qui n’a aucun gout et qui a un veritable mepris pour toutes les com[m]oditez de la vie[ ;] on s’y tromperoit neantmoins, car je n’en aurois aucune dont je ne fusse en etat de faire un assez bon usage et même en homme qui n’en hait pas les veritables douceurs •, la verité est que je n’estime pas assez ces sortes de biens pour les rechercher aux depens d’aucun des points qui forment la tranquil[l]ité • du cœur et la satisfaction de l’esprit qui ne peut souf[f]rir ni trouble ni bassesse, je souhaite et je tache de decouvrir des personnes avec lesquelles on puisse s’exprimer à cœur ouvert[.] J’en ai quit[t]é plusieurs en France et je ne vois point d’ap[p]arence d’en trouver en ce pais. J’ai eu plusieurs conversations avec Mr Le Clerc [3], mais je desespere d’avoir plus de part aux secrets de son cœur que je n’en ai eu à ceux du votre. Cela s’ap[p]elle ecrire ingenument, que voulez-vous, je ne sai et je ne puis ap[p]rendre d’autres manieres. Si la fortune vouloit un peu m’ecouter[,] je la prierais de me preter pour quelque tems seulement, l’exterieur d’un homme riche et de consequence, afin de reconnoitre si en ce tems les filosofes seroient plus faciles à se laisser toucher par ces ap[p]arences[.] Franchement j’ admire* quelquefois la maniere dont je suis fait, je ne puis me resoudre a chercher tous les moiens possibles pour / m’assurer les commoditez necessaires à la vie. Mon cœur est ordinairement sur mes levres (par parenteze je n’ignore point que l’on donne ce caractere au fol, mais quoi qu’il en soit il faut avouer que c’est le mien) par tout où je decouvre les ap[p]arences de sincerité, d’ouverture de cœur, et d’inclination pour une societé et un commerce* mutuel étroitement lié, je m’y engage de tout le cœur, et quoi qu’il ar[r]ive souvent du deplaisir et de petits repentirs d’une precipitation inconsiderée, je m’en console sur la satisfaction que j’y ai ressuë, sauf à être une autre fois un peu plus reservé[.]

Insensiblement je vous amuse* et je vous fais perdre un tems pretieux pour le public[ ;] je vous tiens assez indulgent pour me pardonner[.] Il faut cependant vous dire encore que je delibere beaucoup si je deviendrai autheur [4], je serois fort curieux de mettre les savans en mouvement touchant la distinction de plusieurs points capitaux. Mais comment un homme de ma trempe decouvrira-t-il le point propre à exciter ce mouvement, par quel endroit commencer ? Quels termes choisir pour m’exprimer en habile homme[?] La delibération n’est pas prete de finir et je prevois qu’elle ne se determinera que par un profond silence ou par quelque essai de jeune etourdi. S’il ar[r]ivoit par hazard que je fisse la folie et qu’elle vint entre vos mains, je ne puis pas trouver mauvais que vous vous en divertissiez avec vos amis mais n’entrez point dans une indignation trop forte, qu’il vous vienne dans l’esprit que je suis toujours Monsieur votre plus humble et obeissent serviteur de Saint André Je vous prie de présenter mes complimens à Monsieur Banage [5].

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam •

Notes :

[1] Les contacts antérieurs entre Bayle et ce correspondant nous sont inconnus. Il signe « de Saint-André » et Bayle enregistre la lettre sous le nom de « M. Subtil » (voir note critique j). Des incertitudes demeurent quant à son identité. Il s’agit d’un huguenot réfugié, résidant à Amsterdam après avoir fait abjuration des erreurs de l’Eglise romaine – il avait donc dû se convertir au catholicisme avant de partir pour le Refuge – à Rotterdam en mars 1993. Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.167-168. Selon les recherches d’ E. Labrousse ( Inventaire, p.393-394), il se peut qu’il s’agisse d’ Abraham Philippe de Saint-André, né à Paris, qui sollicite une pension des Etats Généraux en 1699, en complément de celle de 300 florins qu’il reçoit du magistrat d’Amsterdam. Dans une lettre à La Motte du 27 juin 1742, Saint-Hyacinthe raconte avoir entre les mains, en manuscrit, Les Révolutions de la république romaine par M. Subtil et une Vie de Jules César, inachevée, du même auteur : voir C. Bastide, Anglais et Français au XVII e siècle (Paris 1912), p.338. Il se peut qu’il s’agisse de nouveau du correspondant de Bayle, qui manifeste certaines velléités à devenir écrivain dans sa lettre au philosophe.

[2] Un Pierre Goiraud, 30 ans, et sa femme Francoise, 28 ans, s’embarquèrent sur le « Berg China » à destination du Cap en Afrique du Sud en 1688 : voir C.G. Botha, The French Refugees at the Cape (2 e éd. Cape Town 1921), et Notes on French Huguenot families at the Cape of Good Hope, publiées par la British Huguenot Society d’après les archives de C.C. de Villiers : www.genealogyworld.net/ellen.... Voir aussi M. Garcia-Chapleau, Le Refuge huguenot du cap de Bonne Espérance. Genèse, assimilation, héritage (Paris 2016).

[3] Jean Le Clerc.

[4] Nous n’avons pas trouvé trace de publications éventuelles de Subtil de Saint-André : voir ci-dessus, n.1.

[5] Jacques Basnage.

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