Lettre 1010 : Pierre Bayle à Jacques Du Rondel

• [Rotterdam,] le 14 de [septem]bre 1694

• Enfin, • mon tres cher Mons r , le paquet de Paris est arrivé à bon port. Mr de Larroque a recu votre présent d’Epicure, et m’a fort chargé, de vous remercier de ce beau et excellent don [1], qu’il admire avec tous ceux qui le lisent. Ceux à qui j’avois envoié les autres exemplaires du paquet m’en ont remercié comme d’une chose savantissime et bien tournée [2]. Cela vous doit animer à donner souvent comme vous le pouvez de semblables presens au public.

Mr Chauvin a parlé dans son dernier journal amplement de l’ Achille de notre patron [3] ; l’autheur en est fort content.

Nous avons depuis peu ici un Pere de l’Oratoire, nommé Mr Le Vassor [4] qui vient pour embrasser notre religion. Il est autheur d’un livre De la religion chretienne où il a réfuté entre autres le P[ère] Simon et Mr Le Clerc, sur l’inspiration des livres sacrez [5]. Il paroît tres honnete homme, et il ne s’est pas amusé comme tant d’autres à ne rien faire, il a fort lû, et nommément les écrits et les commentaires sur l’Ecriture composez par les acatholiques, je me sers de ce terme parcequ’il a lu et luthériens et calvinistes et arminiens etc. Nous lui conseillons de passer en Angleterre, et il goute ce conseil de bon cœur. Les journaux tant de Paris que de Hollande ont parlé amplement de son livre [i].

Je vous remercie de tout mon cœur de la peine que vous avez prise de vous informer si Mr Ramboaut [6] etoit de Sedan ; rien ne pressoit. Nous ne serons de long tems à la lettre L.

L’ Euripide imprimé en Angleterre in folio dont Mr Chauvin parle est une bonne piece de cabinet* [7]. Si vous écrivez à Mr de Marsilli [8] vous me ferez s’il vous plaît la grace de lui faire mes complimens. Desbordes a imprimé la Lettre de Bussi Rabutin sur l’usage des adversitez [9], nous la verrons bientot.

Je suis de tout mon cœur mon tres cher Mons r tout à vous.

Notes :

[1] Bayle fait allusion à ce paquet dans sa lettre adressée à Pinsson des Riolles du 26 juillet 1694 (Lettre 1000 : voir n.6) et de nouveau dans celle qu’il adressa à Larroque le 13 août 1694 (Lettre 1004) : l’ouvrage est celui de Jacques Du Rondel, De vita et moribus Epicuri, sur lequel voir Lettre 825, n.17.

[2] Outre les envois à Daniel de Larroque et à François Pinsson des Riolles, Bayle a sans doute envoyé un exemplaire à Claude Nicaise, mais nous n’en avons pas d’autres témoignages.

[3] Etienne Chauvin, Nouveau journal des savants (Rotterdam 1694), juillet-août 1694, p.498-508 : compte rendu de l’ouvrage de Charles Drelincourt, Homericus Achilles penicillo delineatus, per convicia et laudes (Lugduni Batavorum 1693, 4°). De cette référence, nous concluons que Charles Drelincourt est très vraisemblablement le protecteur – ou « patron » – de Bayle et de Du Rondel à Leyde, au même titre qu’ Etienne Groulart à Maastricht et que Waddinxveen à Rotterdam : voir Lettre 964, n.1. Sur le périodique d’Etienne Chauvin, voir Lettre 716, n.7, et J. Sgard, Dictionnaire des journaux, n°980 (art. de F. Hartweg).

[4] Michel Le Vassor (1648-1718), né à Orléans, élève des jésuites, fit des études de droit à Orléans, entra pour un temps chez les franciscains, puis chez les génovéfains, avant d’entrer chez les oratoriens le 1 er mai 1667 ; il poursuivit des études de théologie à Saumur (1671-1672), donna des conférences philosophiques à Rome, théologiques à Notre-Dame de Vertus (1675) et à Nantes, avant de revenir comme professeur de philosophie à la rue Saint-Honoré et au séminaire de Saint-Magloire. Il se fit remarquer lors de l’« affaire de Saint-Magloire », qui dut intéresser Bayle dans la mesure où elle était liée à la publication du Traité de la nature et de la grâce de Malebranche : élève d’ André Martin (Ambrosius Victor), Le Vassor se laissa convaincre par la doctrine (du principe de la simplicité des voies appliqué à la grâce) que Malebranche opposait à Antoine Arnauld. Les leçons de théologie de Le Vassor à Saint-Magloire (où il remplaçait temporairement Jacques-Joseph Du Guet) suscitèrent une controverse, car les directeurs de l’Oratoire voulaient bien qu’il s’oppose à Jansénius sur la grâce mais voulaient l’empêcher d’enseigner le système de Malebranche. Le Vassor se mit sous la protection de l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, et continua à donner ses leçons de théologie à Saint-Magloire. Une tentative de conciliation entre Malebranche et Arnauld fut lancée par Le Vassor ou par Pasquier Quesnel, chez le marquis de Roucy au mois de mai 1679 (en présence également du comte de Tréville) : cette tentative échoua et Malebranche rédigea (fin 1679 - début 1680) le Traité de la nature et de la grâce. Arnauld, désormais en exil aux Pays-Bas, tenta d’empêcher ou de retarder l’impression du Traité ; Malebranche, averti par l’ abbé François de Catelan, refusa toute nouvelle discussion, et le Traité parut fin 1680. Bayle en rendit compte dans les NRL, mai 1684, art. IV. Le Vassor quitta la congrégation de l’Oratoire une première fois le 2 janvier 1685 et revint peu après. Il s’adonna à l’étude du Nouveau Testament et publia deux ouvrages : De la véritable religion (1688) et un commentaire sur l’Evangile (1689). Puis il quitta définitivement l’Oratoire à la fin de l’année 1690. Sur cette période très trouble, nous ne connaissons que peu de chose. Selon le témoignage de Saint-Simon ( Mémoires, éd. Y. Coirault, i.743-745), les autorités de l’Oratoire auraient découvert que Le Vassor jouait un rôle d’espion dans leur communauté pour le compte des jésuites et du Père François d’Aix de La Chaize, le confesseur du roi. En quittant l’Oratoire, il aurait demandé un bénéfice au Père de La Chaize ; n’ayant rien obtenu, il se serait réfugié à la Trappe, et se serait rendu ensuite à Perseigne ; ses mauvaises relations avec les moines l’auraient incité à repartir à Paris, où il aurait recherché de nouveau un bénéfice auprès du confesseur du roi ; toujours en vain. De rage, il serait parti pour les Provinces-Unies et pour l’Angleterre... Sans pouvoir vérifier les dires de Saint-Simon, qui donnent néanmoins un semblant de cohérence à l’ensemble de la biographie du malheureux oratorien et qui sont partiellement confirmés par Richard Simon ( Apologie pour l’auteur de l’« Histoire critique du Vieux Testament », contre les faussetés d’un libelle publié par Michel Le Vassor, prêtre de l’Oratoire (Rotterdam 1689, 12°), p.133) ainsi que par Bernard Lamy dans sa lettre à Jean Le Clerc du 25 juin 1698 (éd. Sina, n° 291, ii.277), nous pouvons constater que Le Vassor quitta l’Oratoire en 1690. On le perd de vue entre cette date et son passage à Rotterdam en septembre-octobre 1694, après un voyage en habit ecclésiastique par Lille et par Bruxelles. Il logea chez Bayle à Rotterdam et fréquenta Jacques Basnage et Pierre Jurieu : voir la lettre de Basnage de Beauval à François Janiçon du 6 janvier 1695, dans H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, n° 35, p.69, et l’appendice à la présente lettre. Au plus tard fin octobre, il quitta Rotterdam pour La Haye (voir Thoynard à Locke du 5 octobre et du 3 décembre 1694 , éd. E.S. de Beer, n° 1796 et 1818, in fine) : il adressa de cette ville deux lettres à l’oratorien Pasquier Quesnel (Arsenal ms 5781, f. 86 et 92). Fin 1694 ou début 1695, il débarqua en Angleterre. Il était recommandé par les réfugiés huguenots de Rotterdam auprès de Gilbert Burnet, évêque de Salisbury ; il obtint une pension du roi Guillaume et, sous la protection de Willem Bentinck, Lord Portland, il fut nommé précepteur des enfants du duc de Gloucester (voir Basnage de Beauval à Janiçon, le 13 janvier 1698, éd. H. Bots et L. van Lieshout, n° 74, p.152) ; le 31 décembre 1698, Charles Piozet informait Turrettini que Le Vassor avait été engagé par Portland lui-même comme précepteur de son fils et, le 1er janvier 1699, Nicolas Bosnaud confirmait cette nouvelle (Pitassi, Inventaire, n° 1236, i.807 ; n° 1237, ii.11). Le Vassor composa son Histoire du règne de Louis XIII (Amsterdam 1700-1711, 4°, 10 vol.) ; ses protecteurs se détournèrent alors de lui et il mourut dans la misère à Londres en 1718. Sur les causes de sa disgrâce, voir les remarques de Leibniz dans la minute d’une lettre à Nicaise composée entre mai et mi-juillet 1700 : éd. Gerhardt, ii.591 (Akademie Ausgabe, n° 240, p.8389 : consultée le 10 janvier 2015). Après son passage à Rotterdam, Le Vassor devait correspondre assez régulièrement avec Bayle, en particulier en 1696 à propos de la dédicace du DHC, qu’il croyait promise à son protecteur, Sir William Trumbull (1639-1716). Un pamphlet politique violemment hostile à Louis XIV, intitulé Les Soupirs de la France esclave, qui aspire après la liberté (s.l. 1689, 4°), que Bayle avait attribué à Jurieu ( La Cabale chimérique (1691), II e partie, chap. IV, OD, ii.661 ; La Chimère de la cabale, § « Autres remarques », OD, ii.782), est parfois attribué à Le Vassor : or, il s’agit d’un plaidoyer pour la cause du « parti des ducs » regroupé autour du duc de Bourgogne ; l’attribution à Jurieu est une invention polémique de Bayle ; celle à Le Vassor est, elle aussi, fausse. Voir A. McKenna, « Les Soupirs de la France esclave : le problème de l’attribution », in P. Bonnet (dir.), Littérature de contestation : pamphlets et polémiques du règne de Louis XIV aux Lumières (Paris 2011), p.229-268.

[5] Michel Le Vassor, De la véritable religion (Paris 1688, 4°). C’est un ouvrage fortement marqué par l’influence de Pascal : voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.428-433. Voir aussi ce qu’en dit Le Vassor lui-même dans une lettre inédite à Pasquier Quesnel datée de La Haye le 28 octobre 1694 : « Vous me dites, mon trés cher Pere, que dans mes livres j’ai traité les reformés de schismatiques et que j’y soutiens que leurs principes sont capables de conduire à l’athéisme. Je n’ai pas ici les ouvrages que j’ai donnés au public, et si je les avois le temps ne me permettroit pas de les parcourir. Il me semble que vous voulez me parler du livre De la véritable religion. J’y ai combattu deux auteurs qui minent l’inspiration des livres sacrez. L’un est de ces arminiens tolérans et demi sociniens : peut-on dire que les principes de cet auteur soient ceux des Eglises réformées ? Elles les détestent. Cet auteur [ Jean Le Clerc] y a mesme renoncé depuis quelque temps et j’ai lû ici un ouvrage où il se réfute lui-mesme tout publiquement. Il est en cela plus sincere et plus chrétien que l’autre auteur [ Richard Simon] que nous avons vû dans la congrégation de l’Oratoire. Vous savez qu’un prélat fort distingué en France [ Bossuet] et quelques habiles gens se sont élevez contre les conjectures hardies et pernicieuses de M. Simon. Pour moi j’ai êté fort scandalizé de voir qu’on applaudit à un homme qui récuse l’autorité de l’Ecriture sous prétexte de défendre la Tradition et qui attaque les sentimens que l’on attribue à s[aint] Augustin [...]. » (Arsenal, ms 5781, f. 86).

[i] JS, 31 janvier 1689 ; Basnage de Beauval, HOS, mars 1689, art. X, p.80-90 ; avril 1689, art. I, p.97-111.

[6] Ce personnage n’a pu être identifié. Le nom le plus proche trouvé dans les archives sedanaises est celui de Jean Rambonnet, inscrit sur un rôle de nouveaux convertis. Voir A. Philippoteaux (éd.), Estat des noms des religionnaires fugitifs. Premier compte de régie des biens délaissés, 1682-1699. Deuxième compte de régie, 1692-1699. Rolle des convertis, 1685-1687 (Sedan 1899), p.105.

[7] Josué Barnes, Εὐριπιδου Σωζομενα αpαντα. Euripides quæ extant omnia [...] C’est à dire, Tout ce qui nous reste des ouvrages d’Euripide [...] (Cambridge, chez John Heyes, 1694, folio). L’ouvrage a été recensé par Etienne Chauvin dans le Nouveau journal des savants de juillet-août 1694, art. X, p.460-467.

[8] Pierre Salbert de Marcilly, ami de Du Rondel et de Bayle : voir Lettre 232, n.9.

[9] Voir la remarque de Larroque sur cet ouvrage de Bussy-Rabutin, Discours du comte de Bussy-Rabutin à ses enfants sur le bon usage des adversitez et les divers évenemens de sa vie, Lettre 987, n.4. Il s’agit ici de l’une des éditions pirates (s.l. « sur l’imprimé à Paris » 1694, 12° ; Cologne 1694, 12°).