Lettre 1016 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rotterdam le lundi 29 de nov[embre] 1694

• Je repons bien tard mon tres cher Monsieur, à votre bonne et obligeante lettre du 17 d’aout dernier [1]. Ce n’est pas que je n’aye eté bien tot eclairci par Mr Wetstein libraire d’Amsterdam au sujet du paquet qui vous etoit adressé [2]. Il m’a repondu positivement que ce paquet fut remis entre les mains de Mr de Tournes [3] à Francfort à la derniere foire de Paques. L’accablement d’affaires où je me suis trouvé m’a empeché de vous le faire savoir. Mr Wetstein me marque qu’il ne s’etonne plus que ce paquet bien adressé à vous, Monsieur, et livré à Mr de Tournes n’ait pas eté rendu puis que Mr Le Clerc lui a dit qu’ayant envoié à son frere demeurant à Geneve [4] des volumes de la Bibliotheque universelle par Mr de Tournes, son dit frere ne les a jamais pu retirer. J’ai de la peine à croire que les livres de mon paquet qui ne sont pas marchandise de grand debit comme l’etoient les volumes de la Biblioth[èque] universelle aient pu tenter personne à se les ap[p]roprier. Il y aura eu ap[p]aremment de la negligence. Notre bon et illustre ami de Geneve Monsieur Minutoli prendra bien la peine de s’en informer chez Mr de Tournes. Depuis la lettre de Mr Wetstein, je justifie dans mon esprit le libraire Desbordes quant aux paquets precedens. Je vous avois envoié ponctuellement par son entremise, à / vous et aux amis de Geneve toutes les pieces que j’ai publiées. Desbordes m’a protesté plusieurs fois qu’il les avoit fait tenir, j’en doutois, mais puis que Mr Wetstein m’aprend le sort des tomes de la Biblioth[èque] univ[erselle] je ne soupconne plus de negligence le s[ieu]r Desbordes. Le mal vient sans doute d’ailleurs. Je me servirai une autrefois de l’adresse que vous m’avez indiquée.

Je ne saurois vous marquer, mon tres cher Monsieur toute la reconnoissance que je sens pour tant de choses pleines d’une vive tendresse que vous m’avez ecrites au sujet de ma disgrace [5]. Il n’y a rien de plus consolant que cela ; et je suis ravi de ce que vous me dites touchant votre corollaire de la superstition [6], et touchant le sentiment de Mr Curric votre collegue [7].

Les nouvelles de la Republique des Lettres sont ici fort steriles. La guerre occupe tous les esprits, les sciences n’ont jamais eté si peu cultivées ici qu’elles le sont. La maniere dont on choisit ceux qui doivent remplir les charges vacantes soit aux Academies soit aux Eglises mecontente les honnetes gens, les rebute[,] les degoute ; ce n’est point au merite que l’on regarde, mais à l’attachement des candidats pour la faction, de sorte qu’il est quasi impossible de rendre service aux plus habiles gens qui ne sont pas devoüez à cette faction. Je pourrai vous en toucher quelque chose une autrefois.

Je ne m’etonne point de ce que vous m’aprenez avoir vu dans une lettre ecrite de cette ville touchant les pretendus faux / faits dont on a convaincu Mr de Beauval. Il a repliqué par un livre intitulé Mr Jurieu convaincu de calomnie et d’imposture [8], auquel l’interessé n’a point trouvé d’autre voye de repondre que de surprendre par l’adresse et par le credit d’un de ses amis une defense de vendre ce livre et celui qui l’avoit precedé emanée des deputez des Etats de Hollande. Il a pris pour un sujet de triomfe la sentence de ces M rs. Il l’a fait inserer toute entiere dans la gazette de la veuve de Cinglain [9], et pour avoir lieu de l’aprendre à toute la terre il a renouvellé ses Pastorales tant pour y faire mention de la condamnation des deux ecrits de Mr de Beauval, que pour y inserer le temoignage d’orthodoxie qu’il a obtenu de son consistoire [10]. Voila deja deux Pastorales qu’il a données depuis 1 mois.

Il vient de recevoir le plus rude coup qu’il ait encore senti, Mr Saurin ministre d’Utrecht fort estimé pour sa sage conduite, pour ses mœurs, pour sa pieté[,] pour sa doctrine[,] vient de publier 2 vol[umes] in 8 contre lui [11] où il montre que sur 4 ou 5 dogmes importans Mr Jur[ieu] a debité une opinion fausse, et tres dangereuse. Cet ouvrage est bati à pierre et à chaux, bien raisonné, bien prouvé, allant au devant de toute chicanerie. Il est precedé d’une tres longue preface tres forte et piquante* sur la conduite du personnage. On ne voit pas comment il se tirera de cet embarras. Mr Ysarn a sous la presse un livre contre lui touchant la necessité du bapteme [12], et Mr de Beauval ne se taira pas sans doute [13], et lui montrera / sans doute que faire defendre un livre n’est pas refuter les faits objectez. Autrement il faudroit dire que L’Esprit de Mr Arnaud qui a eté si severement defendu par les Etats de Hollande, ne contiendroit que des calomnies [14].

Vous savez sans doute que la nouvelle reponse des jesuites aux Provinciales de Pascal [15] a disparu aussi tot / que paru. On n’en sait pas bien la raison.

Je salue de tout mon cœur Mademoiselle Constant [16] et toute votre famille, vous souhaitant à tous mille et mille prosperitez, c’est mon tres cher Monsieur le vœu ardent de votre tres humb[le] et tres obeissant serviteur.

 

A Monsieur / Monsieur Constant / f[idele] m[inistre] d[u] s[aint] E[vangile] et professeur / en philosophie / A Lausanne

Notes :

[1] Voir la lettre de David Constant du 17 août 1694 (Lettre 1006).

[2] Voir Lettres 983 et 1006 sur ce paquet confié par Bayle à Henrik Wetstein pour la foire de Francfort.

[3] Sur la famille De Tournes, libraires-imprimeurs genevois, voir Lettre 137, n.9.

[4] Daniel Le Clerc, frère de Jean, demeurait à Genève. Il avait publié avec Jean-Jacques Manget, Bibliotheca anatomica, sive recens in anatomia inventorum thesaurus locupletissimus (Genève 1684, folio) : voir Lettre 281, n.5.

[5] La destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre : voir Lettre 950.

[6] Voir l’affirmation de Constant dans sa lettre du 17 août (Lettre 1006) : « dans une dispute, soutenue il y a quelque tems, je n’ay pas fait difficulté d’adopter ce corollaire, que des vices opposéz à la pieté[,] la superstition etoit le pire ».

[7] Constant avait évoqué également Jérémie Currit, professeur de théologie à Lausanne, qui aurait professé des sentiments identiques à ceux de Bayle dans les PDC sur la superstition et l’idolâtrie : voir Lettre 1006, n.5.

[8] Sur la bataille entre Basnage de Beauval et Jurieu et sur l’interdiction obtenue par le théologien des deux derniers pamphlets de son adversaire, voir Lettres 781, n.6, 813, n.1, 857, n.14, et les lettres de Basnage de Beauval à François Janiçon du 6 janvier et du 3 mars 1695, dans H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, n° 35 et 36, p.70 et 73-74.

[9] Marie Patoillat, veuve de Gabriel de Ceinglen , avait repris la Gazette de Rotterdam avec un privilège daté du 24 août 1691. Elle succédait à Jean-François Du Four, qui publiait des gazettes et nouvelles françaises à Rotterdam en 1687 et qui s’installa à La Haye en 1690. Marie Patoillat poursuivit la publication de la gazette avec l’aide de son fils Siméon (1670- ?), peut-être jusqu’à sa reprise par François Janiçon (1674-1730), fils du correspondant de Bayle et frère de Jacques-Gaspard Janisson du Marsin (1676- ?), vers 1713. Voir Sgard, Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J. Sgard).

[10] La deuxième série des Lettres pastorales de Jurieu fut publiée du 1 er novembre 1694 au 15 janvier 1695 (Rotterdam, Abraham Acher, 4°). Sur la condamnation des écrits de Basnage de Beauval et le témoignage d’orthodoxie obtenu par Jurieu, voir Lettres 977, n.6, 1031, n.32.

[11] Sur Elie Saurin et sa bataille contre Jurieu, voir Lettre 865, n.15. Il venait de publier son Examen de la théologie de M. Jurieu (La Haye 1694, 8°, 2 vol.).

[12] Pierre Isarn, Recueil de divers traités concernant l’efficace et la nécessité du baptême (Amsterdam 1695, 12°). Sur son sommaire, voir Lettre 1026, n.20.

[13] Basnage de Beauval ne se tut pas, en effet. Après les deux pamphlets dont Jurieu avait obtenu la suppression, il publia une Réponse à une apologie de M. Jurieu (s.l. 1694, 12°) ; Examen de la doctrine de M. Jurieu, pour servir de réponse à un libelle intitulé « Seconde apologie de M. Jurieu » (s.l. 1694, 12°) ; Lettre des fidèles de France à M. Jurieu, touchant sa « Lettre pastorale » (Paris 1694, 4°) ; plus tard devait paraître également un Parallèle des trois « Lettres pastorales » de Mr Jurieu touchant « L’Accomplissement des prophéties » ([Amsterdam] 25 janvier 1696, 4°). Voir Kappler, Bibliographie de Jurieu, p.185-186.

[14] Allusion ironique à la censure de cet ouvrage de Jurieu publié en 1684 : voir Lettre 238, n.15.

[15] Gabriel Daniel, Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe sur les « Lettres au Provincial » (Cologne, Pierre Marteau [Rouen] 1694, 12°) : voir Lettre 1008, n.5. Cette attaque devait provoquer la réponse de Mathieu-Claude Petitdidier, Apologie des « Lettres provinciales » de Louis de Montalte, contre la réponse des P[ères] jésuites intitulée « Entretiens de Cléanthe et d’Eudoxe » ([Rouen] 1697-1698, 12°, 2 vol.) : voir le compte rendu de Basnage de Beauval, HOS, novembre 1697-mars 1698, art. XIII.

[16] Marie Colladon, épouse de David Constant ; sur leur famille, voir Lettres 21, n.17, et 761, n.4.

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