Lettre 1017 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[Rotterdam,] le 29 e de nov[embre] 1694

Je ne sai, mon tres cher Monsieur, à quoi attribuer votre long silence [1], et je vous sup[p]lie ardemment et tres instamment de me tirer de la peine où cela me met, apres quoi nous en userons comme vous le trouverez plus commode, nous nous aimerons cordialement et sincerement sans commerce reglé de lettres, comme nous l’avons prattiqué plusieurs années. Je vous aprens l’etat de nos controverses dans l’incluse pour notre ami de Lausanne [2]. Je la fais passer par vos mains ouverte afin de • ne pas ecrire 2 fois la meme chose. Vous y verrez aussi ce qui concerne la perte des paquets que je vous ai fait tenir [3].

Je vous prie de faire mes complimens à Mr Diodati ; j’ai honte de [n’]avoir pas repondu encore à sa lettre, et plus encore de n’avoir pu lui aprendre l’impression du livre [4]. La derniere fois que j’ai vu Mr Almeloveen je l’ai prié et reprié de presser l’affaire ; il m’a dit que le sieur Volters libraire d’Amsterdam [5] son parent entre les mains duquel est le manuscrit continuë toujours dans le dessein de l’imprimer, mais qu’il prendra sa commodité* et son tems ; il fait toujours les memes difficultez sur le nombre d’exemplaires, et dit que si l’on trouve quelcun qui veuille ou se hater davantage, ou accepter les conditions il sera toujours pret à rendre le manuscrit. Si je trouve quelque autre libraire qui veuille se hater je • prendrai le s[ieu]r Volters au mot, mais je vous avouë que nos libraires n’impriment gueres de livres latins, et de medecine moins que d’autre chose, à moins qu’ils ne soient remplis de quelque nouvelle hypothese.

Je vous ai prié de faire mes humbles remercimens à Mr Pictet pour l’exemplaire qu’il m’a envoié de sa Morale [6], et je vous remercie mon tres cher Mr d’avoir pris cette peine, car je suppose que vous avez eu cette bonté. J’asseure Mr Turretin [7] de mes tres humbles services.

La maniere dont la derniere campagne [8] s’est terminée en Flandres a comblé de joye nos peuples. Les Francois se sont tenus sur la defensive et n’ont pu empecher ni que l’on prit Huy, ni que l’on fortifia Dixmuyde. Cela fait concevoir les plus belles esperances du monde pour l’année prochaine : on ne parle que de guerre, et que de l’impossibilité où est la France de resister, ce qui la • force[,] disent nos / gazettes[,] à vouloir la paix à quelque prix que ce soit. On attend à toute heure les lettres d’Anglet[erre] que les ven[t]s contraires nous ont fait manquer depuis le depart de S[a] M[ajesté] B[ritannique]. On est assuré que le Parlement donnera encore plus d’argent que par le passé [9]. Les victoires des alliez sur les Turcs [p]ar tout et en toutes places ont fort rejoüi les ennemis de la France [10]. On espere que la Porte se[ra] contrainte à faire la paix.

A Dieu mon tres cher Monsieur : je me recommande toujours à votre precieuse amitié. Mon Diction[n]aire va toujours son petit train ; nous n’avons encore imprimé qu’environ 190 feuilles [11]. Ce n’est pas le tiers de l’ouvrage. Mes baisemains à Mr Godet [12]. Les lettres d’Angleterre viennent d’arriver, et nous aportent entre autres choses la harangue du roi au Parlem[en]t [13].

 

A Monsieur / Monsieur Minutoli / Professeur en histoire et en morale / A Geneve

Notes :

[1] Aucune lettre de Minutoli à Bayle ne nous est connue entre celle du mois de novembre 1693 (Lettre 956) et celle du 17 juin 1700. D’après les seules remarques de Bayle, il semble que Minutoli ait pris ses distances à cette époque, peut-être à cause de son engagement embarrassant dans l’affaire du « projet de paix » de Goudet, mais il se peut aussi qu’il ait éprouvé un doute quant à la responsabilité de Bayle dans la composition ou du moins dans la diffusion de l’ Avis aux réfugiés, où la cause des vaudois est condamnée sans réticence.

[2] La lettre de même date de Bayle à David Constant (Lettre 1016).

[3] Sur le paquet confié à Wetstein pour la foire de Francfort, voir Lettres 983, 1006 et 1016.

[4] La lettre d’ Alexandre Dieudonné (dit Diodati) est perdue. Sur les efforts de Bayle pour faire imprimer son ouvrage par l’intermédiaire d’ Almeloveen, voir Lettre 891, n.22.

[5] Sur Johannes Wolters, dont l’épouse était cousine d’Almeloveen, voir Lettre 850, n.1.

[6] Bénédict Pictet, Morale chrétienne, ou l’art de bien vivre (Genève 1693-1696, 12°, 6 vol.). L’ouvrage avait été annoncé par Minutoli au mois de février 1693 : voir la réponse de Bayle du 5 mars 1693 (Lettre 911 et n.7).

[7] Jean-Alphonse Turrettini, qui recevait régulièrement des nouvelles et des extraits des lettres de Bayle par l’intermédiaire de François Janiçon.

[8] Bayle adopte une position ambiguë, apparemment hostile à la France – pour complaire à Minutoli – mais prenant soin toujours de préciser qu’il parle d’après « nos gazettes », c’est-à-dire d’après les périodiques hollandais.

[9] Voir la Gazette, nouvelles de Londres du 20 octobre et du 13 novembre 1694.

[10] Allusion à la guerre de Morée et à la prise de Chios en 1694 par Antonio Zeno, qui avait succédé à Francesco Morosini à la tête des forces navales impériales ; ce succès fut cependant de courte durée. Les ennemis de la France, implique Bayle, se réjouissent de ces victoires car les alliés auront désormais les mains libres pour se retourner contre la France.

[11] Sur les progrès de l’impression du DHC, voir Lettre 1000, p.000.

[12] Goudet, auteur du « projet de paix » qui avait causé tant d’ennuis à Bayle.

[13] Il n’y a pas de nouvelle dans la Gazette française au sujet de cette harangue, mais voir les nouvelles de Londres du 10 et du 16 décembre 1694.

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