Lettre 1022 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

[Rotterdam,] le lundi 6 de decembre 1694

Quand j’aurois les plus curieuses nouveautez literaires à vous aprendre Monsieur, je ne commencerois point par là. Je suis trop occupé d’une autre pensée qui m’afflige extremement depuis que j’ai vu dans nos gazettes que notre ami Mr de Larroque a eté mis en prison [1]. Ce fut samedi dernier que les gazettes flamendes l’ap[p]rirent au public sur les nouvelles recues par l’ ordinaire* du jour precedent. Aujourdhui j’ai lu la meme chose dans une gazette qui s’imprime en francois dans cette ville [2]. Je ne saurois vous exprimer le deplaisir que cela me cause, ce n’est pas que je ne croie Mr de Larroque tres innocent de ce dont il est accusé, c’est d’avoir eu part aux libelles qui ont eté imprimez à Paris contre la Cour de France [3], et pour lesquels justice a deja eté renduë publiquement. Je ne saurois croire que notre ami se soit melé de telles choses, mais il est toujours facheux* d’etre arreté, on peut avoir des ennemis, en un mot vous savez les inquietudes que la bonne amitié cause. C’est pourquoi je vous sup[p]lie tres instamment mon cher Monsieur de me faire savoir le plutot que vous pourrez des nouvelles de cette affaire, et de temoigner par toutes les voies que vous le pourrez à Mr de Larroque la part que je prens à l’affaire qu’on lui suscite, et le desir ardent que j’ai d’etre en etat de lui pouvoir rendre du service. C’est un nouveau deplaisir pour moi que de me voir hors d’etat de lui temoigner efficacement combien ses interets • me sont chers.

Ayant commencé par cet article capital, je viens Monsieur à votre paquet [4] : je n’en savois rien lorsque je me donnai l’honneur de vous repondre il y a quelques jours touchant les livres de Grenoble [5]. Depuis, Mr Leers aiant defait les balles qu’il a recues, y a trouvé votre paquet et me l’a envoié. J’y ai trouvé L’Esprit de Gerson [6], le poeme sur Germini, votre lettre sur les benedictins morts [7], les memoires pour Mr votre grand pere [8], et une lettre de votre main. C’a eté pour moi une lecture tres agreable, et dont je vous fais mille et mille remercimens Monsieur.

Je n’ai presque rien à vous dire concernant la Republique des Lettres. On fait grand cas d’un livre que Mr Saurin ministre de l’Eglise francoise d’Utrecht a publié contre quelques sentimens particuliers de Mr Jurieu en matiere / de theologie [9]. Cet ouvrage est en 2 vol[umes] in 8. On en promet un 3 e tome de la meme main qui traittera des droits de la conscience erronée, et qui servira de reponse au Commentaire philosophique et en meme tems au livre que Mr Jurieu publia contre ce Commentaire [10]. Il paroit • quelques memoires de Walsingham [11] enrichis de notes qui ap[p]rennent diverses choses particulieres tant sur le regne d’ Elizabeth, que sur le caractere de ses ministres d’Etat. Cet ouvrage paroit depuis peu, et a eté traduit de l’anglois.

Je suis Monsieur tout à vous.

 

A Monsieur / Monsieur Pinsson des / Riolles avocat au / Parlement ruë de la / Harpe A Paris.

Notes :

[1] Daniel de Larroque avait été arrêté chez lui le 25 novembre par La Reynie et emprisonné au Châtelet. A cette occasion, il était en compagnie d’ Antoine Galland, avec qui il était très lié depuis qu’ils fréquentaient tous deux les mercuriales de Gilles Ménage. Galland fut également inquiété lors de cette arrestation mais il sut démontrer son innocence et fut relâché au bout d’une semaine. Il devait renouer ses relations avec Larroque lors de la libération de celui-ci au début de l’année 1700 ; entre-temps, Galland fut en relation avec Edouard de Vitry, régent au collège des jésuites de Caen, lui aussi très proche de Larroque : voir M. Abdel-Halim, Antoine Galland, p.92-93, et son édition de la Correspondance d’Antoine Galland, lettres 96 (p.245-246), 116 (p.283), 135 et 138. Voir aussi la lettre de Basnage de Beauval à François Janiçon du 6 janvier 1695, in H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, n° 35, p.68.

[2] Il s’agit sans doute de la Gazette de Rotterdam de Marie Patoillat, veuve Ceinglen : voir Lettre 1016, n.9. Très peu d’exemplaires de ce périodique ont survécu et nous n’avons pu vérifier cette information.

[3] Nous reproduisons ici, pour la commodité du lecteur, notre annotation d’une lettre de Desfontaines de l’année 1739, où il évoquait l’arrestation de Larroque : voir Lettre 750, n.56. Il semble que l’ouvrage dont Larroque s’est mêlé soit le recueil intitulé L’Ombre de M. Scarron, avec un frontispice montrant Louis XIV enchaîné sur la place des Victoires entre ses quatre maîtresses, pamphlet qui semble avoir entièrement disparu – et non pas le pamphlet distinct intitulé Scarron ap[p]aru à Madame de Maintenon et les reproches qu’il lui fait, sur ses amours avec Louis le Grand (Cologne, Jean Le Blanc, 1694, 12°). Sur ces publications clandestines, voir l’excellente notice en ligne du CRHL17 : www.livresinterdits.org. Dans sa lettre adressée à Bossuet le 24 mars 1699, Pontchartrain attribue expressément l’arrestation de Larroque à la rédaction d’une préface – dont le pamphlet Scarron ap[p]aru à Madame de Maintenon est dépourvu : voir Bossuet, Correspondance, xi.258-259 et notes. La distinction entre les deux pamphlets expliquerait donc les erreurs des témoignages évoqués par E. Labrousse, Inventaire critique, p.372-373, et rend superflue son hypothèse concernant un autre pamphlet intitulé Les Amours de M gr le Dauphin avec la comtesse du Rourre (Cologne, Pierre Marteau, 1694, 12°). Voir aussi P. Bonnet, « De la critique à la satire : trente années d’opposition pamphlétaire à Louis XIV », BSHPF, 157 (2011), p.27-64.

[4] La lettre de Pinsson des Riolles qui précédait le paquet ne nous est pas parvenue : Bayle l’évoquait déjà dans sa lettre du 25 novembre (Lettre 1015).

[5] Voir la réponse de Bayle à Pinsson du 25 novembre sur les livres de Guy Allard et de Nicholas Chorier : Lettre 1015, n.3, 4, 5 et 6.

[6] Sur cet ouvrage d’ Eustache Le Noble, voir Lettre 1005, n.11.

[7] Il s’agit apparemment de l’article « Pinsson, catalogue des savants de la congrégation de Saint-Maur dans une lettre à Mr. de Chasse », publié par Basnage de Beauval dans l’ HOS, août 1694, art. XV.

[8] François Pinsson des Riolles, le correspondant de Bayle, avait fait publier le Traité singulier des régales, ou des droits du roi sur les bénéfices ecclésiastiques [...] Inventaire des indults, pièces titres et mémoires emploiez et servans de preuves au Traité singulier des régales (Paris 1688, 4°, 2 vol.) de son père – voir le compte rendu dans l’ HOS, janvier 1689, art. I – mais il semble s’agir ici de mémoires manuscrits de François Pinsson des Riolles, le fils, sur son grand-père, Antoine Bengy, lui aussi professeur de droit à l’université de Bourges : voir Lettre 603, n.5. Ces mémoires – qui sont peut-être des notes manuscrites visant à aider Bayle à rédiger un article du DHC – nous restent inconnus.

[9] Sur cet ouvrage d’ Elie Saurin, Examen de la théologie de M. Jurieu, voir Lettre 1016, n.11.

[10] Saurin ne devait pas publier un troisième tome de son Examen de la théologie de M. Jurieu, mais à la réponse de Jurieu, Défense de la doctrine universelle de l’Eglise, et particulièrement de Calvin et des réformez, sur le principe et le fondement de la foy, contre les imputations et les objections de M. Saurin (Rotterdam 1695, 12°), il devait répliquer par sa propre Défense de la véritable doctrine de l’Eglise réformée sur le principe de la foy, contre le livre de M. Jurieu intitulé « Défense de la doctrine universelle de l’Eglise » (Utrecht 1697, 8°), et s’engagea dans un véritable bataille doctrinale contre le théologien de Rotterdam tout au long de l’année 1697.

[11] Le Secret des cours, ou les mémoires de Walsingham, secrétaire d’Etat sous la reine Elisabeth. Avec les remarques de Robert Nanton, sur le regne et sur les favoris de cette princesse (Paris 1695, 12° ; Cologne 1695, 8°), ouvrage recensé dans le JS du 5 mars 1696. Il semble qu’il s’agisse ici d’une traduction de l’ouvrage Arcana aulica : or, Walsingham’s manual ; of prudential maxims, for the states-man and the courtier (London 1652 et 1655, 12°), qui est généralement attribué à Francis Walsingham mais qui est, en fait, la traduction en anglais par Edward Walsingham de la seconde partie d’un manuscrit français dû à Eustache Du Refuge, publié anonymement sous le titre Traicté de la cour. Ou instruction des courtisans (Paris 1617, 8°), dont une nouvelle édition « de beaucoup enrichie » parut l’année suivante à Paris chez Abraham Saugrain.

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