Lettre 1024 : Jean-Robert Chouet à Pierre Bayle

[Genève, fin 1694]

Monsieur

J’ai appris avec un sensible* déplaisir le jugement, que vos persecuteurs ont obtenu contre vous [1] ; car je crois que vous estes persuadé de la part que je prens, et que je prendrai tousjours, en tout ce qui peut vous concerner : je ne me serois jamais attendu qu’on vous eut attaqué sur vostre Traitté des cometes, sur tout apres un silence de dix ou douze ans : mais la vangeance emploie tout, lors qu’il est question de se satisfaire. Ce qui console vos amis, Monsieur, c’est de voir que vous preniés la chose en homme d’esprit, et d’une maniére parfaittement digne de vous ; jusques là qu’on m’assure que cela ne vous empesche point de travailler tranquillement à l’impression de vostre Diction[n]aire critique, sans négliger pourtant vostre justification ; car on m’a ajousté que vous aviés donné au public une petite apologie du livre des Cometes [2], et mesme que vous en aviés joint un exemplaire / pour moy à ceux que vous envoiés ici à quelques autres de vos amis. Je vous suis infiniment obligé, Monsieur, de cette nouvelle marque de vostre souvenir ; mais je souhaitte fort de n’avoir pas le mesme malheur dans cette occasion, que j’ai eu lors qu’il a esté question de l’essai de vostre Diction[n]aire, et de divers autres de vos ouvrages, que vous aviés eu la bonté de m’envoier depuis quelque temps ; mais qui ne sont point venus jusques à moy [3] : si vous aviés pris la peine de me faire sçavoir ceux, à qui vous les aviés remis, ou à qui vous les aviés addressés, je vous assure, Monsieur, que je n’aurois point manqué de leur intenter un gros procés, pour les obliger à la restitution ; tant j’estime toutes les productions, qui partent de vostre plume.

Au reste, puis que vos ennemis, Monsieur, ont trouvé à propos de vous attaquer sur vos Pensées des cometes ; il y a de l’apparence qu’ils vous laisseront à l’avenir en repos sur l’ Avis aux refugiés : à la bonne heure ; j’en suis ravi ; particuliérement apres avoir veu comme la multitude parmi nous a regardé ce povre livre. Car pour moy, je vous avouë / que je l’ai regardé avec d’autres yeux, et qu’en demeurant dans la supposition qu’il a esté fait par un autheur de nostre Réligion, j’ai tousjours conceu qu’il avoit peu estre fait fort innocemment et dans un tres-bon dessein [4] : j’ai creu que cet autheur estoit un homme équitable et sans passion, qui voioit avec déplaisir les fautes que les nostres avoient souvent faittes, et les excés auxquels se sont portés la plus part de nos réfugiés depuis leur malheur ; qu’il vouloit les leur faire remarquer, afin qu’ils s’en corrigeassent ; que pour le faire plus vivement, il avoit trouvé à propos de prendre le personnage d’un catholique ; et que pour donner à ce[la] plus de vrai-semblance, il faisoit debiter à ce prétendu catholique certaines choses manifestement fausses et calomnieuses ; mais dans le dessein de refuter le tout dans un ouvrage apologetique qui auroit suivi. Si la chose est ainsi, que je me la suis imaginée, il me semble qu’il n’y a rien là de fort criminel : mais il faut avouër que la plus part des theologiens sont des gens bien dangereux, et qu’on est bien malheureux quand on tombe entre leurs mains.

Je vous prie, Monsieur, de m’honorer tousjours de vostre amitié, et de croire que je suis plus que personne vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur. Chouët

 

A Monsieur / Monsieur Bayle, / professeur en philosophie / A Rotterdam •

Notes :

[1] La destitution de Bayle de sa chaire à l’Ecole Illustre : voir Lettre 950.

[2] Sur l’ Addition aux « Pensées diverses sur la comète », voir Lettres 944, n.6, 970, n.7, et 971, n.4.

[3] Bayle avait sans doute envoyé ces livres par l’intermédiaire du libraire De Tournes : voir Lettre 1016 (et n.3).

[4] Chouet adopte une position très favorable à l’égard de l’ Avis aux réfugiés – et il est bien le seul à le faire – mais elle se fonde sur une supposition fausse : que l’auteur avait eu l’intention de réfuter son propre écrit et de prendre ainsi la défense des réfugiés. Chouet accepte donc à la lettre les termes de l’« Avertissement au lecteur » de l’ Avis, qui annonce une telle réponse, sans connaître la lettre de Bayle à Jean Guillebert, où il renonçait à la composer : voir Lettre 784.

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