Lettre 1040 : Henri Basnage de Beauval à Theodor Jansson van Almeloveen

[La Haye, le 10 juin 1695 [1]]
Monsieur J’ai vû par la lettre que vous avez ecrite à Mr Bernard [2] que vous souhaictez que je vous instruise de l’etat oû est le procez que j’ai avec Mr Jurieu [3]. Il seroit impossible de vous informer • du fond, c’est la matiere d’une • conversation. Je vous dirai donc seulement qu’il y a 3 ou 4 ans que je poursuis Mr Jurieu devant son consistoire et devant le synode [4] pour obtenir un jugement decisif sur nos demeslez. Il a recusé son consistoire, et ensuite les commissaires qui avoient eté nommez par le synode de Ziriczee [5]. • Cependant ils avoient eu la precaution d’en consulter Mr le pensionnaire [6] qui leur avoit permis de connoistre de mon affaire et de la terminer. Mr Jurieu allegue qu’il s’agit d’affaires d’Etat dont le synode n’est point competent ; mais puisque l’Etat ne reclame point, et qu’au contraire Mr le pensionnaire consulté a donné son consentement aux commissaires, il s’ensuit que Mr J[urieu] ne doit plus refuser de reconnoistre ceux que le synode de Haerlem a nommez [7]. Cependant comme • il prevoit bien que je le convaincrai de la calomnie du monde la plus noire, je doute fort qu’il oze subir un jugement. Je sçai qu’il a fait de nouveaux efforts auprez de l’Etat pour se dispenser de reconnoitre les commissaires du synode. Mais on lui a enjoint de s’y soumettre. Ainsi je ne scai quel parti il prendra. Je ne doute point pourtant qu’il ne mette toutes sortes de chicanes en usage pour ne point comparaistre car il ne pretend être jugé de personne : au pis aller une maladie viendra au secours. Pour moi j’ai resolu de me rendre à Leyden mercredy matin suivant la sommation qui m’en a eté faite par M rs Colvius et Bodens [8]. Je ne doute pas que vous ne vous donniez aussi la peine de vous y trouver. J’en raisonnerai lâ plus amplement avec vous.

Je suis tres sincerement Monsieur vôtre tres humble et tres obeyssant serviteur Basnage de Beauval De La Haye ce 10 de juin

 

A Monsieur / Monsieur Almelooven [ sic] docteur en / medecine / A Tergoude

Notes :

[1] L’année manque dans la date indiquée par Basnage de Beauval à la fin de la lettre. Elle se déduit de l’allusion faite au synode de Haarlem, qui s’est tenu du 27 avril au 3 mai 1695. Nous suivons sur ce point l’argument de H. Bots et de L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information, lettre n° 38, n.4, p.77, accepté également par S. Stegeman, Patronage and service, p.103, n.96. En effet, un doute pouvait subsister, puisque Basnage de Beauval fait également allusion au synode de Zierickzee, comme s’il venait d’avoir lieu. Manifestement, l’une de ces allusions est un lapsus. S’appuyant sur les actes du synode de Haarlem, qui donnent une cohérence historique à plusieurs remarques de Basnage de Beauval, H. Bots souligne aussi que la mention de Zierickzee est probablement un lapsus pour Goes, où le synode s’est tenu en août 1694 et qui se trouve – comme Zierickzee – dans la province de Zélande.

[2] Il s’agit sans doute de Jacques Bernard, le journaliste : voir Lettres 102, n.10, 589, n.12, 629, n.6, et 863, n.7.

[3] Dans l’ HOS de mai 1692, art. IX, Basnage de Beauval avait publié un compte rendu de L’Antiquité éclaircie sur l’immutabilité de l’Etre divin et sur l’égalité des trois personnes. L’état présent de la religion protestante, contre le tableau de Mr Jurieu (Paris 1691) de Bossuet, où il donne raison au prélat catholique contre le pasteur de Rotterdam. Il reprenait ainsi sa critique de 1690 (voir Lettre 857, n.14) et attaquait Jurieu sur un point qui faisait l’objet de demandes de censures synodales à son égard : voir la décision du synode wallon de Breda : Lettre 891, n. 10, 11.

[4] En mai ou juin 1692, Henri Basnage de Beauval avait publié un pamphlet intitulé Examen de la doctrine de Mr Jurieu, pour servir de réponse à un libelle intitulé « Seconde apologie de M. Jurieu » (voir OD, v-2, p.585-616), puis avait demandé au consistoire d’arbitrer son contentieux avec le théologien (24 août). Jurieu s’était présenté pour demander que les représentant de l’Eglise de Rotterdam le défendent au synode où sa santé ne lui permettait pas de se rendre, qu’on y rende justice de son orthodoxie et que le traitement de la plainte de Beauval soit différé (31 août). Le 14, puis le 28 septembre, Beauval avait renouvelé ses plaintes mais le consistoire continuait de protéger son pasteur (4 et 19 octobre). Entre-temps le synode de Breda s’était tenu, où avait été émis un avis plutôt mitigé sur l’orthodoxie doctrinale de Jurieu. Le consistoire, qui avait gardé le silence sur cette affaire depuis lors, venait de l’évoquer à nouveau le 5 juin 1695, à propos de la commission synodale nommée par le synode de Haarlem et de la convocation que celle-ci avait adressée aux parties pour le 15 juin à Leyde (voir n.7-8). Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.152-157 et 229. Pour le versant synodal de l’affaire, voir la note suivante.

[5] C’est au synode de Gouda, au printemps 1694, que Jurieu avait refusé la médiation synodale au motif que Basnage de Beauval avait « si cruellement offensé nos synodes et ceux qui les composent par ses libelles répandus par tout ». Le théologien n’était prêt à cette médiation qu’à condition que son adversaire fasse « ses soûmissions pour avoir maltraitté tant d’honnêtes gens » ; en outre, ajoutait-il « il y a beaucoup d’affaires d’Etat mêlées dans le démêlé, qui ne sont pas du ressort du synode », et lui-même n’était « pas en droit d’en compromettre » ( Livre synodal, 1 er mai 1694, art. xx). La situation ne cesse de se dégrader dans les mois qui suivent : « A la lecture de l’art. 20 [du synode de Gouda, 1 er mai 1694] la Compagnie informée que la querelle entre Monsieur Jurieu et Monsieur de Beauval est en pires termes que jamais par des imprimez de part et d’autre, qui contiennent des injures atroces et des outrages très scandaleux, a résolu de poursuivre le dessin chrétien qu’elle a témoigné au synode precédent de réconcilier ces messieurs. C’est pourquoi après de meures réflexions sur les scandales qui naissent de cette division et sur l’importance qu’il y a d’employer tout ce que cette Compagnie a de crédit et de pouvoir sur un pasteur de ce corps et sur un chef de famille d’une de nos Eglises pour les amener à la paix, elle a député nos très-chers fréres Monsieur Pierre de Joncourt, secretaire de ce synode, et Mr Olivier, pasteur de La Haye avec Mr van der Haer son ancien, pour travailler de la part et en l’autorité de cette Compagnie à cette réconciliation par toutes les voyes que leur prudence et leur zéle trouveront convenables, et au cas que par malheur ils ne puissent réüssir dans une si bonne œuvre, ils sont chargez de dresser des verbaux de tout ce qui se sera passé, afin qu’au synode prochain sans plus de délay, le synode puisse mettre fin à cette fâcheuse affaire. » ( Livre synodal, 19 août 1694, art. xii).

[6] Anthonie Heinsius, grand pensionnaire de Hollande entre 1689 et 1720 : voir Lettres 238, n.4, 820, n.20, et 1013, n.31.

[7] Lors du synode de Haarlem (27 avril-3 mai), des commissaires avaient été nommés pour mettre fin aux différends entre Jurieu, Elie Saurin et Samuel Basnage de Flottemanville. Il s’agit des pasteurs Jean Prévôt (Haarlem), Abraham Boddens et Nicolas Colvius (Amsterdam), Elie Benoist (Delft), Jourdain Olivier (La Haye), Antoine Guérin (Leyde), et de deux anciens, Jacob Vlackvelt (Haarlem) et Theodor Jansson van Almeloveen (Gouda). Ils doivent se réunir le 15 juin à Leyde ( Livre synodal, 3 mai 1695, art. xl). Les précédentes tentatives de réconciliation entre Jurieu et Beauval ayant échoué, les mêmes commissaires sont ensuite chargés de régler ce conflit : « L’affaire entre Messieurs Jurieu et Beauval, qui n’a pû étre vuidée par Messieurs les commissaires (nommez dans l’article 12 du précédent synode) qui ont fait leur devoir pour réconcilier ces messieurs, et dont ils sont remerciez : la Compagnie a conclu qu’il faut faire encore de nouvelles tentatives, en entendant les parties ; et les commissaires établis dans l’article précédent sont chargez d’examiner si cette affaire est politique ; et en cas qu’elle ne le soit pas, ils tâcheront de la terminer. » ( Livre synodal, 3 mai 1694, art. xli). Voir aussi Lettre 1031, n.34.

[8] Le déplacement que Beauval prévoit de faire le mercredi suivant correspond bien à la date du 15 juin choisie par les commissaires (voir n.4 et 7). Nicolas Colvius (1634-1717) fut ministre de l’Eglise wallonne de Dordrecht (1655-1656) et ensuite de celle d’Amsterdam (1656-1717). Il composa, en collaboration avec Louis Wolzogen et Jean Prévost, La Discipline du synode des Eglises walonnes des Provinces Unies du Pays-Bas, ou les réglemens que l’on y observe, et selon lesquels le dit synode est conduit et gouverné (Amsterdam 1691, 8°) : voir NNBW, i.629. Abraham Boddens (?-1727) devint ministre de l’Eglise wallonne d’Amsterdam en 1688.

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