Lettre 1042 : Charles Drelincourt à Pierre Bayle

[Leyde, le] 26 juin [16]95

Coute q[ue] coute, mon cher Monsieur, je n’adresse plus de billets à Mr Bas[nage.]

On connoit ici l’historien jésuïte, dissimulé, artificieus ; et on y rit des députez du syn[ode] et de feu Mr Nievels [1], qui n[ous] a privé de Mr Basnage. Car aussi tot qu’il sut que Mr des Rameaus [2], le beau fils de notre of[f]icier, at[t]iroit ici Mr B[asnage] il le retint à Rot[terdam] non pas par af[f]ection p[ou]r notre ami, mais pour morguer notre of[f]icier.

J’avois 960 pages de vos cayers [3]. Hier, au-lieu de recevoir la suite, je recus la pag[e] 993. J’en ait écrit à Mr de Leers, mais je ne lui ai pas mandé* l’extase où je suis de voir votre adresse à nous donner un si admirable précis de toute la fam[ille] de feu mon p[ere [4].]

Rien n’y est oublié, et vous y couronnez les ancêtres, les descendans, et les alliez.

Si les morts avoient q[uelque] part à ce qui se passe sous le soleil, ils se joindroient aus survivans, pour vous tém[oigner] notre reconn[aissance] sincére, vive et éternelle. Mais comme nous manquons ici d’expr[essions] énergiq[ues], ils nous assisteroient de l[eu]r langue céleste pour publier à toute la terre les oblig[ations] que vous vous étes aquises sur nous et l’impuissance où vous nous jettez à les reconn[aitre] qu’en dressant des statuës à votre génie, avec des inscrip[tions] que l’eternité même n’éf[f]aceroit pas.

Que de surprises, de trouver tant d’articles, dans une ench[a]inure* si délicaté ! Sans votre avis du D retardé je ne comprendrois rien à vos art[icles] de 1694 et 1695 dans les notes [5][.]

Si le reste de la fam[ille] vous doit une statuë d’or, je vous dois une cour[onne] de diama[nts :] que de bonté ! Que de générosité, dans tous vos traits ! Et com[men]t est-il possible que votre esprit vous ait pu fournir tant d’idées, et d[ans] un tel ordre ! Je n’y comprens rien. Mais je comprens bien qu’on découvrira par-tout, la beauté et la fécondité de v[otre] génie, sans découvrir l’objet que vous avez eu en vuë ; et que d’autres ne pour[r]ons voir, à faute d’y reconn[oitre] vos caractéres, charit[é], oblig[eance] et génér[osité] au d[ernie]r point.

Notes :

[1] Il s’agit de Jacob van Zuylen van Nyevelt, qui venait de mourir le 24 juin ; il avait pris la tête du vroedschap grâce au coup de force orangiste en 1692 : voir Lettre 899, n.1 et 2, et Engelbrecht, De vroedschap van Rotterdam, p.256-257. Il s’agit ici apparemment de la nomination de Jacques Basnage comme pasteur ordinaire à Rotterdam le 16 septembre 1691 ; Nyevelt aurait contré la vocation de Basnage à Leyde : sur la crise qui conduisit à la nomination de Basnage et de Superville comme pasteurs ordinaires de Rotterdam, voir G. Cerny, Theology, politics and letters at the crossroads of European civilization : Jacques Basnage and the Baylean Huguenot refugees in the Dutch Republic (Dordrecht 1987), p.70-71.

[2] Corneille Des Rameaux, diacre (1685-1686) puis ancien (1694-1695) à Rotterdam : voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706 (Paris 2008), p.196.

[3] Drelincourt recevait de la part de l’imprimeur Reinier Leers les pages du DHC en cours d’impression. Cette attention particulière semble confirmer le statut privilégié de Charles Drelincourt comme « patron » de Bayle à Leyde : voir Lettres 964, n.1, et 1010, n.3. Drelincourt devait mourir le 31 mai 1697 : en supprimant l’éloge fervent de son « patron » qui faisait suite à l’article « Achille » dans la première édition du DHC, Bayle ajoute un petit article à son nom dans la deuxième édition.

[4] Voir le DHC, art. « Drelincourt (Charles) », rem. C.

[5] La lettre de Bayle à Drelincourt où il aurait fait état du retard pris par l’imprimeur dans l’impression des articles « D » du DHC ne nous est pas parvenue.

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