Lettre 1046 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] Le 18 de juillet 1695

 

Lettre de Monsieur Bayle à Mr Arabet [1]

Si je repons si tard à votre derniere lettre, Mr et tres cher cousin, c’est la faute du s[ieu]r Barbe, dont j’ay attendu en vain la quittance que la veuve de Louis Mercier souhaitte [2] : je lui ecrivis le jour meme que j’eus recu votre lettre [3] : je le pressai le plus fortement qu’il me fut possible : je le fis souvenir de la lettre precedente [4] où je l’avois sommé de s’acquitter de son devoir envers la veuve, en reconnoissant qu’il lui devoit la somme de cent livres. Je lui marquai que le sieur Rousse [5] m’avoit dit que cette lettre lui avoit eté donnée, tout cela a eté inutile : il n’a pas plus repondu à ma seconde lettre qu’à la premiere. Le seul expedient qui m’est resté, a eté de demander à Mr Daspe [6] le certificat que je vous envoïe, si l’on refuse le remboursem[en]t apres un tel certificat, ce seront de francs fripons. Vous direz à la veuve, s’il vous plait, que je n’ai rien negligé pour la servir.

Je suis bien aise de ce que vous m’apprenez touchant les etudes de vos ainés . J’ap[p]rouve extremement qu’ils s’attachent aux mathematiques, et je leur conseillerois meme de s’y avancer le plus qu’ils pourront ; c’est une science fort à la mode, non seulement parmi les personnes qui servent d’ingenieurs dans les armées de terre, à quoi plus de gens buttent aujourd’hui que jamais, et parmi ceux qui servent dans les armées navales ; mais aussi entre les savans, et surtout entre les philosophes. Je m’estime tres malheureux de n’avoir pas eu l’esprit tourné de ce côté là. C’est la seule chose qui m’a empeché de m’y appliquer, et j’eusse tiré de gran[d]s avantage[s] de cette science, si j’avois pu surmonter la repugnance, ou l’incapacité naturelle où je me sentois de ce coté là.

Je conseille une autre chose à nos jeunes etudians, c’est de meler le plus qu’ils pourront la science du monde avec celle du college, et des livres [7], car cette science du monde donne à l’autre un grand relief[.] Je leur conseille aussi de se / rendre habiles dans notre langue ; et de se defaire de bonne heure des mauvaises phrases qui regnent dans vos provinces [8], d’etudier la bonne prononciation ; par exemple de ne point prononcer que, de, comme s’ils étoient marqués d’un accent aigu ; c’est ce que font tous les Gascons naturellement à l’egard de l’accent qui est tres mauvais dans le voisinage des Pirenées, (c’est le plus rude de tout le païs d’Adjousias [9], et en particulier c’est le quartier où l’on met le plus l’U pour le B et au contraire [10]) c’est un vice naturel qu’il est presque impossible de corriger sans un long sejour et commencé pendant la jeunesse dans les provinces de deçà la Loire. Mais on peut neanmoins y faire des adoucissemens, si l’on s’en donne la peine, si l’on a l’oreille bonne, et si l’on ecoute attentivement ceux qui parlent le mieux.

Je leur conseille aussi de cultiver les Belles Lettres, d’etre bien versés dans la lecture des Anciens, et surtout de Ciceron, et de ne lire jamais les Anciens sans consulter de bons commentaires qui expliquent tout ce qu’il y a qui concerne la mythologie, l’histoire, la geographie, la chronologie etc.

Ma belle sœur m’a fait savoir par Monsieur son pere qu’elle n’ira au Carla qu’au mois de [septem]bre [11]. J’ai recu aussi une de ses lettres [12], où elle m’aprend qu’elle trouverra [ sic] à Bordeaux un homme à qui je pourrai envoïer mes livres, qui les lui fera tenir. Je vous prie de lui faire savoir que je me suis informé depuis ce tems là plusieurs fois, s’il partoit quelque batiment d’ici pour Bordeaux, et que j’ai fais [ sic] promettre à un marchand refugié natif de Montauban qui demeure dans cette ville, de m’avertir s’il en part quelqu’un ; mais jusqu’ici il n’en est point parti, la guerre empechant tout le commerce ; il ne part d’ici pour France aucun batiment, à moins qu’on n’obtienne des passe-ports, ou que l’on ne hazarde tout par mille artifices connus aux negociens, mais dont ils font misteres, de sorte qu’ils n’avertissent personne de ce qu’ils embarquent, ni où ils destinent la car- / gaison de sorte que je ne vois aucune aparence que l’adresse que ma belle sœur m’a donnée nous serve de rien pendant la guerre.

La paix n’est pas une chose qui paroisse devoir venir sitot. Cela me fait souvenir des vers de Nostradamus que vous m’avez communiqués ; on n’a rien oüi dire en ce païs touchant cet oïseau que l’on vous a dit se faire voir dans la Franche-Comté [13] ; il faut donc que cette nouvelle ne soit point sortie de vos quartiers ; car il n’y a point de sottise qui coure à Paris, ou dans les villes capitales de l’Europe, qui ne soit mandée* aux gazetiers de Hollande et qu’ils ne publient tout aussitot. Ils n’ont jamais parlé d’une telle chose. Tenez donc pour des niaiseries tout ce que l’on fondera sur les Centuries de Nostradamus.

Selon les nouvelles que l’on publie ici, et qui ont quelq[ue] apparence[,] vos affaires sont fort délabrées en Catalogne [14] ; les Francois s’y sont laissé battre trois ou quatre fois de suitte par des milices, et des miquelets*[,] ce qui est honteux, et ils ne sont pas en etat de s’y maintenir dans tout ce qu’ils y conquirent l’année passée.

On ne parle presentement que du siege de Namur où le roi d’Angleterre se trouve en personne [15]. On attend avec impatience quel sera le succez de cette entreprise. On l’espere tres heureux tres heureux [ sic] en ce païs ci.

Quant à mes affaires, elles demeurent au meme etat, et j’emploïe tout mon tems à mon Diction[n]aire. Le premier volume qui contiendra 330 feuilles (c’est plus de 1300 pages in folio) sera achevé d’imprimer dans quinze jours ou trois semaines. L’autre de pareille grandeur sera commencé d’imprimer tout aussitot, et nous occupera pour le moins dix huit mois [16][.]

On a imprimé depuis peu de tems en ce païs la Vie de Mr Colbert et le Testament politique de Mr de Louvois [17]. Ce dernier ouvrage est supposé, Mr de Louvois n’y est qu’un personnage que l’auteur introduit, pour débiter ses reflexions sur les affaires presentes et passées sous le ministere de Mr de Louvois.

Mr Brousson / autrefois avocat, et presentement ministre, a publié en ce païs une relation des merveilles qui ont paru dans les Cevennes en faveur des protestans, depuis la revocation de l’édit de Nantes [18].

Je ne vous parle point de diverses pieces satyriques qui ont paru ici depuis la mort de Mr de Luxembourg, tant contre lui que contre la Cour de France [19] ; ce ne sont que de mechans contes, ou de mauvaises plaisanteries.

Mr Pielat [20] ministre et professeur en theologie à Geneve, continuë à publier sa Morale chrétienne en petits volumes [21] ; j’en ay deja eu trois.

Mr Basnage a prêt à etre mis sous la presse un Traitté de la conscience qui sera tres bon [22]. Un autre ministre nommé La Placette Bearnois et presentement à Coppenhaguen a publié depuis quelq[ue] tems un traitté sous ce même titre, aprés avoir publié de Nouveaux essais de morale, qui sont tres estimés [23]. C’est un homme de grand raisonnement[.] Mr Abbadie a eté son disciple. Le meme Mr Abbadie a publié un Panegyrique de la feuë reine d’Angleterre [24], qui est tout plein de grandes pensées, et fort estimé des connoisseurs. Je ne doute pas que Mr de Pradals [25] n’ait ouï parler de ce Mr de La Placette à Coppenhaguen. Je suis surpris d’apprendre que Mr de Bonrepaux soit rappellé de son ambassade [26]. Nos gazettes nous ap[p]rennent qu’il est sur le point de s’en retourner en France : il a eté souvent malade ; c’est un air rude, et je ne sai pas comment notre parent s’en sera trouvé.

Je croiois pouvoir parcourir toutes vos dernieres lettres, afin de vous dire quelque chose sur chacune des personnes que vous y avez nommées, en quoi vous m’avez fait un plaisir insigne ; mais je vois que le papier me va manquer ; ainsi pour ne pas grossir cette lettre et multiplier le port qu’elle coutera [27], je ne vous dirai qu’une chose en general, c’est que tous ceux qui vous loüent mes ouvrages vous considerent comme mon bon ami et mon bon parent, et qu’ils / veulent vous faire plaisir en disant du bien de ces ecrits, qui dans le fond sont tres peu de chose et ont mille fois plus de besoin d’indulgence et de support qu’ils ne meritent l’estime des lecteurs. Je saluë tendrement tous les votres, et vous souhaitte, et à toute la parenté infinies benedictions.

Tout à vous mon très cher cousin.

Notes :

[1] M. Arabet était un marchand du Carla qui servait d’intermédiaire pour les échanges entre Bayle et son cousin Jean Bruguière de Naudis : voir Lettre 1026.

[2] Sur ces transactions financières pour le compte de Marie Brassard, veuve de Jacob Bayle, voir Lettres 961 et 1026.

[3] La lettre de Naudis et celle que Bayle adressa au sieur Barbe sont perdues.

[4] Bayle avait déjà fait allusion aux lettres qu’il avait adressées aux uns et aux autres concernant les affaires de Marie Brassard : voir Lettre 1026.

[5] Dans sa lettre du 27 janvier 1695 (Lettre 1026), Bayle fait allusion au « sieur Rousse qui est en garnison à Gand ainsi que je l’avois ap[p]ris de son pere [...]. Il [le père] etoit p[a]rty de Savarat au mois d’octobre [...] et etant arrivé en Hollande il alla joindre son fils à Gand [il] y a 15 jours ou environ ».

[6] Sur le rôle de M. Daspe, un marchand d’Amsterdam natif de Saverdun, voir Lettres 745, n.4, et 1026.

[7] Bayle avait déjà donné ce conseil à son frère cadet Joseph : il faut non seulement se rendre savant mais aussi savoir fréquenter le monde, selon la conception déjà ancienne de l’« honnête homme » : voir Lettre 135, p.402.

[8] C’est de nouveau un conseil qu’il avait donné à Joseph, dont le parler portait l’empreinte de ses origines gasconnes : voir Lettres 153 et 169. Bayle lui-même s’était parfaitement initié et exercé dans l’art de bien écrire, mais il semble qu’il n’ait jamais perdu son accent ariégeois : voir H. Bost, Pierre Bayle, p.36, 54.

[9] C’est-à-dire le sud de la Loire. Malherbe « nommait le pays d’ Adiousias les contrées situées au-delà de la Loire, où l’on se servait de ce mot pour dire adieu ; et celui d’en deçà, il le nommait par la même raison le pays de Dieu vous conduise ». Voir la Vie de Malherbe, p.xx de l’édition de ses Poésies (Paris 1842).

[10] C’est-à-dire le « v » pour le « b » et vice versa, influence de la langue espagnole.

[11] Marie Brassard était en contact permanent avec son père, Isaac Brassard, installé à Amsterdam depuis 1689.

[12] Cette lettre de Marie Brassard est perdue ; nous ne connaissons d’elle que sa lettre du 25 novembre 1695 (Lettre 1065).

[13] Nous n’avons su identifier les vers en question de Michel de Nostredame (1503-1566), dit Nostradamus.

[14] Voir la Gazette, nouvelles de Perpignan du 15 et du 18 juillet et celles de Paris du 6 et du 13 août 1695.

[15] Le 1 er septembre 1695, les forces alliées reprirent Namur – qui avait cédé aux Français en 1692 – après un siège de deux ans. La victoire de Guillaume III, dont les forces combattirent sous le commandement de Menno, baron van Coehoorn (1641-1704), fut largement célébrée.

[16] Le DHC fut achevé d’imprimer pour la première fois le 24 octobre 1696.

[17] Sur ces ouvrages de Gatien Courtilz de Sandras, voir Lettres 936, n.16, et 1039, n.8.

[18] Claude Brousson (1647-1698), avocat à Castres et à Toulouse, ensuite pasteur clandestin dans les Cévennes, exécuté à Montpellier, Relation sommaire des merveilles que Dieu fait en France dans les Cévennes et dans le Bas-Languedoc, pour l’instruction et la consolation de son Eglise désolée (s.l. 1694, 12°) : il s’agit d’une brochure de soixante-quatre pages.

[19] Le maréchal de Luxembourg, François-Henri de Montmorency-Bouteville (1628-1695), comte de Bouteville et comte de Luxe, duc de Piney-Luxembourg, cousin du Grand Condé, avait connu une carrière militaire glorieuse, qui culmina avec les victoires de Leuze en 1691, de Steinkerque en 1692, et de Neerwinden en 1693. Mis en accusation par Louvois lors de l’affaire des poisons, il fut emprisonné à la Bastille en janvier 1680 et condamné à l’exil pendant un an. A cette occasion, Bayle avait composé une Harangue ou plutôt lettre apologétique, composée par Mr Bayle sous le nom de Mr le maréchal-duc de Luxembourg, accusé de magie, et autres crimes, pour être adressée à ses juges. Achevée le 12 février 1680 et suivie d’une réponse du même Mr Bayle à la harangue précédente, sous le titre de « Lettre écrite de Paris à un Provincial ». Le 21 mars 1680, dont il existe une copie manuscrite à la BNF, f.fr. 25669, p.7-52, et qui fut publiée par G. Ascoli, Revue des livres anciens, 2 (1914), p.76-109 ; puis par E. Lacoste (Bruxelles 1928) ; cette dernière édition est reproduite dans les OD, v-1,79-170. La première Harangue est une prétendue défense de Luxembourg, mise dans sa bouche, où la réfutation des accusations lancées contre lui révèle un personnage corrompu, incroyant, débauché, cynique, courtisan obséquieux, militaire médiocre : un politique, en somme, un homme du monde, qui règle sa conduite selon ses intérêts et selon les circonstances. La défense de Luxembourg tourne ainsi au désavantage de l’accusé, de la cour et de tout son entourage, de l’armée française et de l’Eglise catholique. L’humour est celui d’un professeur de philosophie (Bayle professait alors à l’académie réformée de Sedan) : il se fonde sur une scolastique burlesque, qui se caractérise par la rigueur du raisonnement et par le comique de l’application. La Lettre par laquelle Bayle prétend répondre à la Harangue approfondit cette ironie, car, sous prétexte de réfuter les traits satiriques, il en dévoile la véritable portée sous-entendue contre le Roi, contre la cour, contre l’Eglise de France et contre l’armée française. La mort du maréchal de Luxembourg suscita une foule de pamphlets, tous parus sous une adresse fictive : Luxembourg apparu à Louis XIV ; sur le rapport du P. La Chaize (Cologne 1695, 12°) ; Histoire des amours du mareschal duc de Luxembourg (Cologne 1695, 12°) ; Le Maréchal de Luxembourg au lit de la mort. Tragi-comédie (Cologne 1695, 12°). Entretien du maréchal de Luxembourg avec l’archevêque de Paris dans les Champs Elizées sur la prise de Namur, l’an 1695 (Cologne 1695, 12°). Voir aussi le Mercure galant, janvier 1695, p.253-278.

[20] Erreur du copiste, qui écrit « Pielat » au lieu de « Pictet » ; les OD corrigent.

[21] Sur cet ouvrage de Bénédict Pictet, voir Lettre 765, n.42.

[22] Jacques Basnage, Traité de la conscience (Amsterdam 1696, 12°, 2 vol.).

[23] Jean de La Placette (1639-1718), autrefois ministre à Orthez et à Nay, ministre à Copenhague depuis 1686, Traité de la conscience : divisé en trois livres, où il est parlé de sa nature, des regles qu’elle doit suivre, des devoirs dont elle doit s’acquitter, des soins qu’on en doit prendre, et des états où elle peut se trouver. Avec une dissertation où l’on prouve la necessité de la discussion à l’égard de ce qu’il faut croire (Amsterdam 1695, 12°) ; Nouveaux essais de morale (Amsterdam 1692-1697, 12°, 4 vol.). Un compte rendu du premier ouvrage parut dans l’ HOS, septembre 1694, art. III.

[24] Sur ce Panégyrique de Jacques Abbadie, voir Lettre 1031, n.21.

[25] Sur le séjour de Pradals de Larbont à Copenhague auprès de son oncle François d’Usson de Bonrepaux, voir Lettre 909.

[26] Sur le rappel de Bonrepaux, malade, voir Lettres 993, n.11, et 1026, n.23.

[27] Le port était payé par le destinataire de la lettre.

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