[Gouda, le 26 juillet 1695]

A Pierre Bayle à Rotterdam

Pardonnez-moi, je vous en prie, d’avoir lamentablement oublié de vous envoyer les lettres de Richter [1] du fait de ma hâte excessive ; j’implore votre pardon et je l’espère avec confiance, sachant que rien n’échappe à votre extrême bienveillance. A l’avenir, comme le pêcheur piqué [2], j’en tirerai une leçon.

J’ai scruté le Chevillier [3] nuit et jour avant d’en arriver à la fin et maintenant je vous le rends. Je vais travailler conscieusement à assimiler l’auteur mais il y a trop de choses pour qu’il me soit possible de les transcrire longuement ici. A la page 141 de son livre figure Carolina Guillard [4] qu’il loue extraordinairement, je voudrais que vous m’indiquiez si elle connaissait les langues ou la littérature et si elle méritait d’être rangée parmi les femmes doctes. Je pose la même question à propos d’ Anna Bersela [5], à qui Erasme écrit dans la lettre 31, livre 9. Dites-moi, je vous en prie, en plus de celles-ci, qui est cette Gygia [6] dont parle Erasme dans la lettre 26 du livre 29, s’agit-il de la fille de Thomas More [7] ou bien de la belle-fille de la lettre 1 du livre 27 ? Certainement il y a une erreur dans le numéro ou dans leurs noms, car dans la lettre 13 du livre 21 sont mentionnées Margaretta, Aloisia, Cecilia et dans la lettre 26 du livre 29, Margareta, Elisabetha, Cecilia, à moins qu’Erasme ait pris Aloisia et Elizabeth pour la même personne. Si cela ne vous ennuie pas trop, j’ai plusieurs lettres à vous soumettre posant des problèmes que j’aimerais que vous résolviez avec votre érudition et votre bonne volonté exceptionnelles.

A Gouda, le 7 e jour avant les Calendes d’août 1695.

Notes :

[1] Bayle demandait les lettres de Georg Richter dans sa lettre du 13 juillet (Lettre 1045, n.6).

[2] Erasme, Adages, I.i.29 : « piscator ictus sapiet » : « pêcheur piqué deviendra sage ».

[3] André Chevillier (1636-1700), L’Origine de l’imprimerie de Paris, dissertation historique et critique (Paris 1694, 4°) : voir Lettres 1044, n.1, 1045, n.1, et 1047, n.2.

[4] Il s’agit de Charlotte Guillard (ou Guillart), dite Carola Guillarda, une des premières femmes à se distinguer dans l’art de l’imprimerie, veuve de Berthold Rembolt, puis de Claude Chevallon. Après la mort d’Ulrich Gering, imprimeur de la Sorbonne, en 1510, son associé (depuis 1594) Berthold Rembolt, originaire d’Ehenheim en Alsace, époux de Charlotte Guillard, lui succéda et loua une maison aux docteurs de la Société de Sorbonne « dans la rue Saint-Jacques, vis-à-vis la petite rue Frementel, où pendaient pour enseigne le Coq et la Pie ». Il porta avec lui l’enseigne du Soleil d’or « qu’il avait eue commune dans la rue de Sorbonne avec Ulric Gering ». Rembolt mourut en 1518 ; sa veuve maintint l’imprimerie et épousa en 1520 Claude Chevallon (qui se déplaça de la place de Cambray pour la rejoindre à l’enseigne du Soleil d’or). Ils se firent connaître par leurs belles éditions des Pères de l’Eglise et par plusieurs éditions d’Erasme suivant celles de Jean Froben (1460-1527). Charlotte maintint l’imprimerie après la mort de son second mari en 1542. Elle mourut en 1556. Voir André Chevillier, L’Origine de l’imprimerie de Paris, dissertation historique et critique (Paris 1694, 4°), p.97-98 ; P. Renouard, Imprimeurs et libraires parisiens du XVI e siècle (Paris 1979) ; R. Arbour, Dictionnaire des femmes libraires en France (1470-1870) (Genève 2003), s.v.

[5] Bayle consacre un article à Anne Bersala (ou Borselle) – c’est-à-dire à Anne de Borsselen, dame de Veere – dans la deuxième édition du DHC : « fille et principale héritiere de Wolfard de Borselle et de Charlotte de Bourbon-Montpensier, qui furent mariez ensemble le 17 de juin 1468, [elle] fut femme de Philippe de Bourgogne-Beveren, fils d’ Antoine de Bourgogne seigneur de Bevres, l’un des bâtards du duc de Bourgogne Philippe le Bon. [...] Le mérite de cette dame, et quelques endroits de sa conduite et de ses malheurs, seront le sujet de notre derniere remarque (D). On y verra, entre autres choses, qu’ Erasme l’estimoit singuliérement. » Dans la remarque D, il cite une lettre d’Erasme du mois de février 1497 « ad Annam Principem Verianam », et deux autres lettres de l’année 1500, où il fait état de la fermeté de son courage contre la mauvaise fortune.

[6] « Gygia » est Margaret Giggs (1508-1570), la fille adoptive de Thomas More, qui fut élevée avec ses enfants et qui épousa John Clement en 1530 : elle fut connue comme une femme très savante, tout particulièrement en algèbre. Ayant été élevée dans la religion catholique, elle dut s’exiler avec son mari à Machlin, où elle mourut le 6 juillet 1670. Elle figure dans les deux portraits de la famille de Thomas More peints par Holbein le jeune. Voir DNB, s.v., et Contemporaries of Erasmus. A biographical register of the Renaissance and Reformation (Toronto 1985, 3 vol.), s.v. (art. de R.J. Schoeck).

[7] Thomas More (1478-1535), le célèbre auteur du De optimo rei publicæ statu, deque nova insula Utopia (1516) ; en 1534, il résista à la volonté d’ Henri VIII de divorcer d’avec Catherine d’Aragon, puis de rompre avec Rome afin d’épouser Anne Boleyn ; il fut arrêté le 17 avril 1534 et fut exécuté quatorze mois plus tard. En 1505, il s’était marié avec Jane Colt et avait eu d’elle trois filles ( Margaret, Elizabeth et Cecilia) et un fils ( John) ; Jane Colt mourut en 1511, et More se remaria avec Alice Middleton, qui était veuve et mère de deux enfants. Dans sa correspondance, Erasme évoque, en effet, à plusieurs reprises les filles et la fille adoptive de Thomas More. Bayle prend ses références très probablement dans l’édition de Londres de 1642 : Epistolarum D. Erasmi Roterodami. Libri XXXI, et P. Melanchthonis Libri IV. Quibus adjiciuntur Th. Mori et Lud. Vivis epistolæ. Una cum indicibus locupletissimis (Londini 1642, folio, 2 vol.) : il semble faire allusion à la lettre 999 à Ulrich von Hutten (éd. Allen, iv.18-19) : « quorum adhuc supersunt puellæ tres, Margareta, Aloysia, Cecilia, puer unus Ioannes » - où il confond Elisabeth et Alice, prénom porté par la deuxième femme de More, mais aussi par la fille de celle-ci) ; Bayle semble renvoyer également à la lettre 1402 à John More (éd. Allen, v.364) : « Margaritæ, Elizabetæ, Ceciliæ, dulcissimis sororibus tuis, et harum sodalitio felici Gygiæ ». Enfin, dans une lettre à Guillaume Budé (lettre 1233, éd. Allen, iv.577), Erasme nomme la seule Margaret.

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