Lettre 105 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Paris,] le dimanche 21 juillet 1675

J’avois dessein de vous faire un article* sur les livres nouveaux dans ma derniere*, mais mon stile long et diffus m’ayant trop long tems retenu sur d’autres choses, je fus contraint de vous retrancher cette partie de mon tribut. Aujourd hui je prendrai mieux mes mesures*, car je commencerai ma lettre par là, et parce que les livres nouveaux ne me fourniroient pas assez de quoi vous entretenir, je ferai venir les vieux à mon secours de tems en tems.

On a imprimé en Hollande les remarques de feu Mr Blondel sur les Annales de Baronius [1]. Vous connoissez Mr Blondel ; sa memoire qui étoit prodigieuse (les Italiens l’appelleroient una memoria diavolica, car parmi eux cette ephitete se prend en bonne part) avoit ce defaut surprenant, qu’elle ne pouvoit servir au recit* d’un petit sermon. Si bien que les personnes qui connoissoient son grand talent pour l’histoire, luy ayant conseillé de s’attacher à ce parti, il trouva • moyen de se faire etablir une pension par ordre du synode national d’Ales ou de Castres, pour travailler à la refutation de Baronius [2]. Il s’etablit donc à Paris dechargé qu’il etoit des fonctions pastorales, et s’adonna à l’histoire. Sa memoire le distingua d’abord dans les conferences et le fit connoitre à feu Mr le Chancellier [3], qui luy fit donner des pensions pour travailler sur la genealogie de la Maison de France. Il trouva tant de douceur à ecrire sur ces matieres, qu’il oublia ce qui devoit faire sa principale occupation, je veux dire la refutation de Baronius. Il a ecrit plusieurs volumes en faveur de la France contre les Espagnols [4], principalement contre Chifflet [5] la meilleure plume que la Maison d’Autriche ait employée depuis long tems. Or parce que vous n’aimez pas à tomber dans la confusion que la conformité de nom apporte, je vous avertis que ce Chifflet s’appelloit Jean Jaques, qu’il étoit natif de Bezançon, medecin de son metier, et puis historiografe d’Espagne. Il est mort à Bruxelles fort agé. Je ne vous saurois dire si le jesuite Chifflet, qui est un assez grand antiquaire, est son parent. Tant y a que Mr Blondel a ecrit 2 volumes in folio contre Jean Jaques Chifflet De genealogia Galliæ , outre 2 autres volumes de meme taille qu’il composa depuis sa vocation* à • Amsterdam pour succeder à Vossius [6], touchant les droits de cette couronne sur le duché de Bar. En quoi je ne dois pas oublier que Mr Seguier le creut • propre par dessus tout autre à écrire sur cette matiere, et qu’il l’en fit prier. Mr Blondel accepta l’emploi quoi qu’il fut devenu aveugle, et s’en est tiré honnorablem[en]t. Il n’est pas besoin de vous avertir du peu d’edification que receurent nos Eglizes de voir Mr Blondel qu’elles avoient dechargé de l’exercice de son ministere ; employer son loisir ou inutilement pour nous, ou meme contre nous, car il affecta de refuter l’histoire de la papesse Jeanne [7]. Et ne croyez pas que les remarques qu’on vient d’imprimer sur Baronius, ayent eté faittes en veuë de la commission que le synode lui avoit donnée. Ce sont des notes qu’on a trouvées à la marge de son Baronius, et que des personnes curieuses ont fait copier. Il en usoit ainsi de tous les livres qu’il lisoit, car pour si mechans qu’ils fussent, il remplissoit toutes les marges d’observations. Il n’est pas besoin non plus que je vous dise que son stile etoit insupportable, tant à cause de sa longueur, qu’à cause de la multiplicité des parantheses. Il etoit d’ailleurs assez embrouillé et il s’abandonnoit si fort à sa memoire qu’il faisoit plutot des tas de matieres, qu’il ne rangeoit de materiaux. A cela pres, on apprend beaucoup ches luy. Je n’ay leu que son traitté Des sybilles [8], où il s’inscrit en faux contre les predictions du Messie que l’on leur attribuoit dés le deuxieme siecle et que l’on faisoit valoir contre les payens. Il y a un petit livret de Mr Louys Du Moulin professeur en histoire en Angleterre, qu’il a intitulé Morum characteres  [9]. Il decrit en beau latin selon sa coutume, et fort naïvement*, les differentes humeurs des personnes, une coquete, un paresseux, etc. Theophraste parmi les Anciens a fort joliment ecrit sur le même sujet, et Casaubon y a fait un excellent commentaire [10].

Je n’ay point trouvé l’epitaphe de Mr Morus [11] que vous me demandez bien que j’aye parcouru un assez gros recueil de ses poesies latines, qui fait un in 4° raisonnable imprimé en 1669 si je ne me trompe.

J’ay leu depuis 2 jours un livre du P[ere] Le Moine, imprimé depuis 5 ou 6 ans [12]. Ce sont des dissertations sur la maniere [de] bien composer une histoire. Il y a de tres bonnes choses et du beau stile. L’autheur [est un] / peu trop decisif, et paroit avoir trop bonne opinion de son merite.

Je vous prie de me dire qu’est devenu l’ouvrage de Mr Balthasar contre Baronius [13], et si Mr de Croï ministre de Beziers [14] a laissé des heritiers savans, qui puissent profiter de ses ecrits. Mr Bigot [15] de Roüen l’un des savans hommes de France m’a dit qu’il faisoit bien plus de cas des livres de Mr de Croï, que de ceux de Mr Petit, et que le chancelier d’Angleterre devoit acheter aussi bien les ecrits • du premier que de l’autre, au cas qu’il y en eut. Je fus bien faché* de ne pouvoir pas donner à ce savant homme l’eclaircissem[ent] qu’il me demandoit, concernant les ouvrages non imprimez de Mr Croï, ses heritiers et choses semblables. Si vous en decouvrez quelque chose je vous prie de m’en faire part.

Vous m’avez autrefois ecrit que vous aviez veu à Thoulouze, La Recherche de la verité, par le P[ere] Malabranche pretre de l’Oratoire. C’est un tres excellent livre à ce qu’on m’a dit [16]. Il en paroit depuis 3 ou 4 mois une critique que l’on attribue à l’ abbé Fauché natif de Dijon [17]. Le P[ere] Malabranche luy repondra sans doutte, se servant de l’occasion de la 2e partie de son ouvrage à quoi il est occupé presentement.

Je ne vous parlerai pas de La Vie de s[ain]t Gregoire de Nazianze et de s[ain]t Basile composées par un docteur de Sorbonne, parce que le Journal des savans qui se voit où vous etes, en fait mention [18] ; mais je vous parlerai de l’ Histoire de Tertullien et d’Origene que Mrs de Port Royal viennent de publier [19]. Je dis Mrs de Port royal pour m’accommoder au stile courant qui attribue à ces Mrs en general tout ce qui paroit sous le nom de quelqu’un d’eux. Ce dernier ouvrage est de Mr La Mothe [20], et il explique fort doctement toute l’histoire ecclesiastique, et toutes les heresies qui ont eté du tems de ces 2 peres, car ils sont trop melez dans l’histoire de leur siècle (chacun d’eux pouvant dire et quorum pars magna fui [21]) pour n’attirer pas sur le recit particulier de leurs avantures celui des affaires generales de l’Eglize et de l’empire. Au reste, le Journal des savans coute 5 sols piece. Il pourra etre qu’on les imprimera tous à la fin de l’année mais ce sera sous le nom d’un pays etranger, et c’est alors qu’on les debitera en differens tomes. Celui qui les imprime icy, ayant privilege et par consequent droit de les debiter seul, on prendra ses précautions dans les provinces pour les contrefaire. La demande que vous m’avez faitte du nom des academiciens receus depuis Mr Pelisson, me fait penser que vous n’avez pas leu la nouvelle edition de l’ Histoire de l’Academie franc[oise], où on a ajouté un panegyrique du Roy prononcé par Mr Pelisson, et traduit en latin par Mr Doujat, en Italien, en espagnol et en anglois par d’autres, avec le discours que le meme Mr Pelisson fit au nom de l’Academie, à Mr l’archev[eque] de Paris, quand il fut receu à leur corps [22] ; car cette nouvelle edition contient la liste de tous les academiciens qui ont eté receus depuis l’autre. Au reste dites-moi qui est Mr de Fundamento [23] auquel vous m’avez appris que l’ouvrage a été dédié. Il y a peut etre un mois et demi que l’Academie francoise a tenu 2 assemblées publiques, pour donner audiance aux deputez des Académies royales d’Arles et de Soissons, qui venoient pour ainsi dire, se faire adopter par celle de Paris, et la reconnoitre pour l’Académie matrice. Ils debiterent des discours fort polis, ausquels Mr de Segrais repondit fort eloquemment de la part de l’Academie françoise. Ensuitte on leut diverses pieces en vers et en prose, selon que Mrs les academiciens en avoient de pretes. J’ay seu que lorsque les deputez de Soissons furent admis, l’ un des Mrs Talleman prononcea une tres belle et tres savante harangue sur l’institution des academies [24], faisant la reveüe de toutes celles que l’Antiquité a le plus celebrées, sur quoi il rapporta de choses et tres rares et tres ingenieuses. Je vous dis cela sur le jugement d’un de mes amis qui etoit p[rese]nt à cette assemblée. On va imprimer tous les discours qui se reciterent* en cette occasion et toutes les pieces qui s’y leurent [25]. Il y a 5 ou 6 ans que l’Academie royalle d’Arles a eté erigée par lettres patentes du Roy [26]. Celle de Soissons est de plus fraiche datte et n’a gueres plus d’un an. Mr Le Pays est membre de la 1ere. Si j’apprens quelque chose de la cérémonie du 26 juillet [27], vous le saurez.

Je ne sai pas qu’aucun de nos ministres compose. Il y a dejà long tems que Mr Alix a donné son traitté De trisagio  ; et les remarques de Mr Daillé sur la Confession d’Alcuin accompagnées d’une docte preface [28]. Mr Claude fera peut etre imprimer dans quelque tems d’icy 5 ou 6 Sermons qu’il a prononcez sur la parabole du roy faisant les noces de son fils [29]. On est assez brouillé à Saumur pour la nomination d’un prof[esseur] en theologie. Mr Pajon n’a garde d’être appellé quoi que tres savant theologien, l’opinion particuliere qu’il a de l’efficace* de la parole (vous savez toute l’affaire) luy ayant deja donné l’exclusion une fois [30]. On croit que Mr Merlat [31] ministre de Xaintes y aura bonne part.

Avant que de passer à votre lettre du 10 du [co]urant souffrés m[on] t[res] c[her] f[rere] que je vous remercie de votre ponctualité à me donner de vos nouvelles. [Quoi q]ue j’eprouve par tout les contretems les plus bizarres, je dois à ce coup* faire quartier à ma m[auvai]se / fortune, puisqu’elle souffre que dans la plus noire et mortelle affliction ; je recoive un lenitif aussi consolant que le sont vos lettres. Je continue d’asseurer de mes humbles respects les p[e]r[sonn]es à qui vous avez fait tenir mes lettres, sans oublier celui à qui je les adresse • [32] que je remercie de ses obligeants souhaits, luy et les autres personnes de sa maison qui savent que je suis au monde. Asseurez les des voeux que je fais à retour* pour leur prosperité. Bien vous soit des concions* que vous avez (je fais allusion à la phrase latine concionem habere [33]) dans un lieu celebre, et qui juge scavamment de votre capacité. Si vous etiez en lieu, où il n’y eut point de gens curieux, je vous entretiendrois au long des ceremonies qui • ont eté observées à la descente de la chasse de S[ain]te Genevieve. Les Parisiens consternez d’une pluye qui alloit le grand chemin à la ruine de tous les biens de la terre, ont eu recours au grand asyle de la superstition. C’est pourquoi on a procédé à la descente de lad[it]e chasse. Il y a bien du mistere et bien de façons à observer, et pour peu qu’on soit curieux, on se donne la peine d’en apprendre le detail. On en a fait dejà de relations fort amples, le gazetier en promet un extraordinaire [34], ainsi vous verrez cela à Montauban. J’ay leu cela parce que dans ces sortes de relations il y entre de recherches historiques, qui font que l’on peut repondre aux questions que des provinciaux ignares et non lettrés, vous peuvent faire. La procession s’en fit vendredy dernier avec une affluence de peuple inconcevable. La reyne ni Mr le Dauphin ne s’y trouverent p[oin]t, bien que l’on s’y attendit. Je ne sai si la proximité du retour du Roy [35] que l’on attend aujourd hui ou demain à Versailles en fut cause.

Quant à ce qui regarde Castellan, je ne puis vous dire sinon que je me suis trompé [36]. Jamais homme n’avoüa plus facilem[en]t ses meprises que je le fais. Ce qui a donné lieu à mon erreur est qu’il me semble avoir leu dans le Scaligerana [37], ce conte dans toutes les circonstances que je vous l’ai rapporté. En suitte etant un jour chez Mr Bigot à Roüen, le discours ayant porté sur la vie de Castellan publiée par les soins de Mr Baluze [38], on rapporta la repartie cavaliere dont est question, et on specifia que c’etoit au sujet de l’oraison funebre de Henry 3. Sur la foi de ces 2 cautions je vous ai debité un qui pro quo assez grossier. Quoique je n’aye pas blanchi au service des Muses, je suis pourtant fort deffiant, et je trouve tous les jours que les plus grands hommes • font tant de fautes dans le discours familier, et estropient si misérablement les circonstances d’un fait, que je ne m’en fie guere à leur mémoire. Je demande si ce qu’ils ont dit est moulé*, autrement la chose ne me persuade guere. Ainsi je suis etonné que je vous aye circonstancié mon conte sur la foi de 2 personnes qui ne paioient que de memoire. Car vous savez bien que le Scaligerana ne contient autre chose que des entretiens d’apres dinée, où Scaliger disoit tout ce qui lui venoit en l’esprit sans se mettre trop en peine s’il disoit toujours les choses justement comme elles etoient. Au reste si quelqu’un de vos amis vous alloit soutenir que le bon mot de Castellan ne se trouve pas dans Scaligerana, vous n’avez qu’à luy dire que ce livre a passé par tant de mains, et a eté imprimé tant de fois toujours different de lui meme, qu’il ne fait pas bon • nier qu’une chose s’y trouve, car vous pourriez avoir leu 3 ou 4 editions de Scaligerana sans y avoir remarqué un certain discours, qu’on ne laisseroit pas de vous montrer ce que vous n’y auriez pas veu. Ce livre a couru avec des additions et des gloses de Mr le Fèvre [39]. Une autre fois, Mr Colomez de La Rochelle le fit marcher batt[u] pour ainsi dire à son coin [40]. Mr Le Moine y fit aussi une preface et quelques • corrections [41], enfin ce livre a paru sous un plus grand nombre de formes que Janus n’avoit de visages. Et à propos de Mr Colomez, le Journal des savans vous a appris sans doutte* qu’il a composé en latin l’histoire des savans ès langues orientales qui sont sortis de notre nation [42]. Il a fait aussi une espece de commentaire sur les oeuvres de Balzac [43] qui sert à faire connoitre pour quelle occasion il a écrit cecy ou cela, à peu pres comme Mr Menage a fait sur les poesies de Malherbe [44]. Mr Colomez a encore composé la Rome protestante, petit livre où il a ramassé diver[s] passages des plus celebres écrivains de la com[munion] rom[aine] qui s’accordent avec notre d[o]ctrine [45]. Enfin, il est assez savant pour avoir merité que Mr Le Fevre ait voulu po[uss]er un coup d’estocade* avec lui [46].

Or pour revenir à Castellanus qui m’echappe si souve[nt], / je vous declare que je n’ai p[oin]t leu sa vie, et que depuis avoir receu la nouvelle de la critique que l’on vous a faitte, je n’ai peu rien apprendre de precis sur ce fait. Je n’ay point de livres, et je n’ay pas le loisir de contracter des habitudes assez familieres pour en emprunter. Tout ce que j’ay fait c’est d’appeller à mon secours la reminiscence, et de bien examiner ce que je savois de Castellan. J’ay donc trouvé par mon calcul qu’il ne pouvoit pas etre de la Cour d’ Henry 3 et par conseq[uen]t, que c’est de Francois 1er qu’il faut entendre ce qu’on en dit, d’autant plus que François 1er etoit d’une humeur prompte et brusque et non pas Henry 3. Castellan a eté de la faveur pendant tout le regne de François . C’est par ses conseils que ce p[rin]ce attira les belles lettres en son royaume. Pour avoir ce credit, il faut avoir de l’age et de l’experience. Ainsi je concois facilem[en]t que notre eveque de Macon n’a pas eté en vie sous Henry 3. Vous voyez que je n’en parle que par raisonnem[en]t. Ainsi deffiez vous de moi. Ce qui suit je vous le baille* pour argent contant, a savoir que Castelan etoit de Langres, qu’apres avoir eté eveque de Macon, il le fut d’Orleans, et qu’il y mourut en prechant. Je tiens cela de S[ain]te Marthe, dans l’eloge qu’il a fait de ce prelat, et qu’il a mis parmi les eloges des hommes illustres en savoir, qu’il a ecrits en tres beau latin et fort en abbregé [47]. Pour l’autre point de la critique je ne daignerois m’y arreter, car c’est le sort de tous les bon mots d’etre attribuez à plusieurs personnes, ainsi on a pour le moins autant de droit de le donner au maitre, que d’en faire honneur à son domestique. Ce mot qui fut dit à l’ Arioste sur le sujet de son Orlando furioso : Messer Ludovico, dove diavolo havere pigliato tante coionnerie [48], Mr de Scudery dans la preface de l’ Illustre Bassa l’attribue au duc de Ferrare [49], Mr Costar le donne au card[inal] Hippolite d’Est frère dud[i]t duc [50]. Et Mr de Brieux à un duc de Florence [51]. On ne se fait p[oin]t de procez là dessus, à moins que d’etre un pointilleur* achevé. Vous savez qui étoit Mr de Brieux [52], c’étoit un bel esprit, grand poete latin et francois, profond humaniste, et avec tout cela fort galant*. Il etoit de la religion*, et avoit eté conseiller au parlem[en]t de Mets. Il a tenu pendant sa vie de conferences dans sa maison, où se trouvoient les plus beaux esprits de Caen, qui est la ville de France qui en produit en plus grand nombre. Il a laissé 2 fils, dont l’un est ministre, et s’est marié depuis peu avec une niece de Mr Conrart. C’est un ministre qui a de quoi faire l’entendu*, car il est riche de 40 à 50 mille ecus. Il est fort habile homme et grand predicateur, si ce n’est qu’il a embrassé la secte de Mr Morus [53], qui est de s’amuser à des paradoxes et à courir apres de petits traits de subtilité que Pétrone appelleroit volontiers fulgura ex vitro [54]. Je ne saurois souffrir les morismes, et je deteste de bon coeur, comme une heresie d’eloquence, inconnue à tous les grands et celebres orateurs, l’affectation qu’on a de precher comme ce grand homme. Et luy et ses semblables ont fait un tort irreparable à la belle maniere de precher, pace vestra, magistri, vos primi omnem eloquentiam perdidistis [55], pour me servir encore un coup des paroles de Petrone. Mais j’admire le gout de notre peuple. Nous avons icy un ministre tres eloquent [56] ; parce qu’on ne croit pas qu’il ait du fonds*, on ne l’estime point. Voyez un peu les delicats*. Ils sont comme les dames, qui quoique poltronnes ne veulent point d’un galant s’il ne s’est etabli dans la reputation de brave et d’intrepide. C’est la remarque de Mr de Scudery dans l’histoire de Brutus qui se trouve, à ce que je pense au 3e tome de Clelie [57]. Le peuple aussi quoiqu’ignorant ne veut point d’un predicateur qui ne soit estimé savantissime.

Les Pseaumes de Mr Conrart s’impriment [58], il a gardé la meme mesure de vers à ce qu’on m’a dit, et ils se chanteront sur le meme air que les autres. C’etoit un changement tout à fait de necessité, car de la maniere que nos Pseaumes sont batis ils servent de joüet aux ennemis, et de la raillerie aux profanes d’entre nous. Il faut oter cette pierre d’achoppem[en]t aux uns et aux autres. Il faudroit aussi • substituer de mots plus en usage à tant de termes barbares qui se trouvent semés dans tout le corps de l’Ecriture. Un conseiller de Sedan de la religion rom[aine], fort honnete homme et fort savant, me contoit il y a environ un mois que Mr l’archevêque [de] Reims [59] ayant envoyé quelques uns de son clergé à Sedan pour des affaires eccle[siasti]ques, / ils furent curieux d’entendre precher Mr Jurieu un jour d’imposition de mains [60]. Ils furent fort satisfaits de sa science et de son langage en general, mais ils trouvoient des expressions insupportables ; comme offrir les bouveaux de nos levres, guerroyer le bon combat [61], dont Mr Jurieu se servoit souvent, aux memes mots qu’elles se trouvent dans nos versions. Ils les trouvoient incomprehensibles, voyant d’un coté qu’il avoit un stile fort eloq[uen]t et de l’autre qu’il avoit de si mechantes phrases. Quelqu’un leur dit que c’etoit justement comme quand les avocats inserent dans leurs plaidoyers beaux et bien peignez quelque citation d’un vieux coutumier ou de quelque vieux parchemin. En un mot on nous pourroit accuser de superstition, si nous faisions scrupule d’abandonner la vieille poesie de Clement Marot et de Theod[ore] de Beze, outre que notre posterité tomberoit enfin dans l’erreur de prier en langue non connue du peuple, comme faisoient les Saliens du tems d’ Auguste qui chantoient les memes vers qui furent composez du tems de Numa Pompilius pour etre chantez dans les processions de leur college, et n’y entendoient pas un mot [62]. Je serois bien de votre gout au regard de la prosopografie* [63] des savans. C’a toujours eté une de mes passions et si j’avois demeuré long tems à Geneve, je m’y serois avancé. Car la conversation de Mr Bourlamachi qui est une bibliotheque vivante [64], et la plus forte memoire que j’aye jamais eprouvée*, m’auroit mené où j’aurois voulu joint que je m’étois mis sur le pied d’emprunter des livres à mes amis par corbeilles pleines. Mais la necessité m’ayant contraint de me mettre à la solde [65], je me suis veu reduit à une solitude de campagne, où je n’avois point de conversation docte, et jamais plus de 5 ou 6 livres à la fois. C’a eté la meme chose à Roüen, c’est encore la meme chose icy, de sorte que me voila fort en arriere. Comme à quelque chose malheur est bon, il arrivera de là que je ne ferai pas encherir* le papier au grand prejudice de ceux qui voudroient de mes lettres, car que ne ferois je pas si je nageois en grande eau, et si j’avois de livres par dessus la tete, puisque n’en ayant point je ne couche pas moins de 5 ou 6 grandes pages. Pour la Somme de theologie de Thomas d’Aquin, Mr de Launoi ne prétend pas que ce soit un plagiat dud[it] Thomas, mais que le veritable autheur la voulant faire valoir davantage, l’a supposée* à un nom fort connu et / fort illustre [66]. Nous verrons comment Mr de Launoi se tirera de cette querelle. L’ Apollon charlatan [67] est la premiere chose que j’ay leuë en cette ville. On me dit que Coras etoit piqué contre Mr Racine parce qu’il avoit fait deffendre aux comediens de la rue Guenegaud [68] ( Mr Colbert luy ayant fait cette faveur) de representer • l’ Iphigenie de Coras. Neantmoins on m’a dit depuis que cette autre Iphigenie est de Mr Le Clerc de l’Academie francoise [69]. Je croi vous avoir marqué que permission ayant eté enfin donnée de la joüer, on ne l’a representée que 3 fois à cause du mauvais accueil qu’on luy fit. Je leus à Rouen les Dialogues d’Orasius Tubero [70] imprimés. Il y a bien de l’erudition, mais il y a encore plus d’impieté. Ce sont des coups de jeunesse, je l’avoüe, je ne sai pourtant pas si l’autheur s’en est repenti, car toute sa vie il a ecrit à la deffense du pirrhonisme d’une maniere qui ne sentoit pas son ame fort devote. Je tiens Mr de La Mothe Le Vayer et Mr Naudé pour les 2 savans de • ce siecle qui avoient le plus de lecture et l’esprit le plus epuré des sentimens populaires [71], mais parce qu’ils font trop les esprits forts, ils nous debitent bien souvent des doctrines qui ont de perilleuses consequences. Mr Naudé dans son Apologie des grands hommes [accusez] de magie, conclut presque à nier toute sorte de sorceleries [72] et cela iroit bien loin qui* le voudroit pousser. Dans un autre livre qu’il a fait, sur les coups d’etat [73], il fait une longue liste de tous les fins politiques qui ont acquis du credit par la persuasion qu’on avoit qu’ils conferoient avec Dieu. Peu s’en faut qu’il ne mette notre Moïse à leur tete [74], et cela avec un adoucissement si mince en faveur de la foy, que les consciences timorées en crieroient volontiers au meurtre et au blaspheme. Dans ce livre il • etablit les plus pernicieuses maximes de Machiavel, et il a raison de dire que tout le monde les condamne, mais que presque tous les souverains les pratiquent. Je vous asseure que ce livre n’est guere chretien, et Mr Naudé a eu raison de mettre dans les premieres pages ces vers de Lucrece

Illud in his rebus vereor ne forte rearis

Impia te rationis inire elementa, viamque

Endugredi sceleris

 [75]
.

Il y a un petit livre par Mrs du Port Royal, qui s’intitule discours sur les considerations de Mr Paschal [76]. On explique le dessein qu’il avoit de convaincre les athées, et on y pousse de tres beaux raisonnemens contre les profanes qui traittent la conduitte de Moyse d’une imposture fine et adroitte.

Je vous baise tres humblem[en]t les mains et suis votre

Notes :

[1] David Blondel avait d’abord attaqué Baronius dans son Traité historique de la primauté de l’Eglise, auquel les Annales ecclésiastiques du cardinal Baronius, les Controverses du cardinal Bellarmin, la Réplique du cardinal Du Perron sont confrontées avec la Réponse du serenissime roy de la Grande-Bretagne (Genève 1641, folio), mais, de son vivant, n’était pas revenu à l’attaque. Le pasteur béarnais André de Majendie (ou Magendie), durement sanctionné par le parlement de Pau en 1666, gagna la Hollande, où les bourgmestres d’Amsterdam l’ayant chargé de réfuter Baronius, il eut accès à l’exemplaire personnel de Blondel, dans les marges duquel celui-ci avait noté des remarques. Majendie reproduisit les observations de son collègue défunt à la fin de son propre ouvrage : Anti-Baronius Maganellis, seu animadversiones in Annales Baronii cum Epitome lucubrationum criticarum Casauboni in tomi primi annos XXXIV ; quibus accesserunt quædam ad Baroni animadversiones Davidis Blondelli (Lugduni Batavorum 1675, folio) ; voir DHC, art. « Blondel », rem. E.

[2] Le cardinal César Baronius (1538-1607) avait publié des Annales ecclesiastici a Christo nato ad annum 1198 (Romæ 1593-1607, 12 vol. folio), qui représentaient une réponse catholique aux Centuriateurs de Magdebourg. S’il est exact que le synode national de Charenton (1644), entérinant la décision d’un synode provincial d’Ile-de-France, déchargea Blondel de toute charge ministérielle, afin qu’il pût se livrer entièrement à ses recherches historiques, Bayle se trompe en croyant qu’il avait été spécifiquement enjoint à l’érudit de réfuter Baronius.

[3] Il s’agit du chancelier Séguier.

[4] Genealogiæ Francicæ plenior assertio, vindiciarum hispanicarum, novorum luminum, lampadarum historicarum et commentariorum libellis […] a Joanne Jacobo Chiffletio inscriptis, ab eoque in Francici nominis injuriam additis inspersorum omnimoda eversio (Amstelodami 1654, 2 vol. folio), ouvrage réimprimé dès l’année suivante. A la fin du second volume, Blondel réédita un traité qu’il avait publié peu auparavant : Barrum campano-francicum, nævorum Lothariensi commentario a Joanne Jacobo Chiffletio (ut fucum serenissimo duci Carolo III faceret) edito adspersorum demonstratio (Amstelodami 1651, folio), qui prétendait prouver que, de tout temps, le duché de Bar avait fait partie de la Champagne.

[5] Jean-Jacques Chifflet (1588-1660), médecin né à Besançon, mit sa science au service de la cause espagnole. Ses Opera politico-historica (Antverpiæ 1650, folio) réunissent les ouvrages qu’il avait jusque là publiés séparément en faveur de la maison d’Autriche. Ses deux frères, le jésuite Pierre-François Chifflet (1592-1682) et le chanoine Philippe Chifflet (1597-après 1663) furent, comme leur aîné, de savants érudits.

[6] Blondel succéda à la chaire de J.G. Vossius à Amsterdam, en 1650, mais, peu après, il devint aveugle. Ses ennemis l’avaient soupçonné de penchants arminiens, parce qu’il n’était pas hostile à l’Ecole de Saumur, si suspecte aux yeux des calvinistes orthodoxes des Provinces-Unies.

[7] Dans le DHC, Bayle rend hommage à l’impartialité et à l’acuité critique de Blondel. Cet érudit avait réfuté décisivement une légende, celle de la « papesse Jeanne », que les protestants favorisaient, car ils y voyaient un argument de controverse contre Rome : voir le DHC, art. « Papesse ». Le livre de Blondel s’intitule Familier éclaircissement de la question si une femme a esté assise au siège papal de Rome entre Leon IV et Benoist III (Amsterdam 1647, 8°). Comme on le voit, en 1675, Bayle, qui n’a probablement pas lu le livre de Blondel, reste attaché à l’opinion courante chez les protestants et juge intempestif le travail d’érudition du pasteur, qui affaiblissait un argument de controverse.

[8] Des Sibylles celebrées tant par l’antiquité payenne que par les Saincts Peres (Charenton 1649, 4°), réédité en 1651. Dans ce traité, Blondel soutient que tous les moyens ne sont pas bons, fût-ce au service d’une bonne cause, et il récuse l’autorité traditionnellement attribuée aux sibylles. On le sait, les réformés n’accordaient pas aux Pères une autorité aussi grande que celle que leur reconnaissaient le catholicisme et l’Eglise d’Angleterre.

[9] Le médecin Louis Du Moulin (voir Lettre 11, n.26) s’était établi en Angleterre, comme son frère Pierre II. Louis Du Moulin publia un grand nombre d’ouvrages, souvent de nature polémique. Le Morum exemplar seu Theophrasti characteres & J.L. Vivis introductio ad sapientiam (Lugduni Batavorum 1654, 12°) connut plusieurs rééditions, dont une à Hambourg, en 1675, qui est probablement celle qui a attiré l’attention de Bayle.

[10] Le grand humaniste Isaac Casaubon avait édité Theophrastus, Characteres ethici, sive descriptiones morum, græce (Lugduni 1592, 8°), qui joint au texte grec une traduction latine et des commentaires ; cet ouvrage fut mainte fois réimprimé.

[11] L’ambiguïté de la préposition française « de » explique que Bayle ait cru que son frère lui demandait une épitaphe composée par Morus, alors qu’en fait, comme le montre la correspondance ultérieure, Jacob souhaitait connaître une épitaphe écrite en l’honneur de Morus. De toutes façons, si Morus a composé plusieurs éloges funèbres, on ne trouve dans ses œuvres imprimées aucune épitaphe destinée à célébrer un de ses amis mort.

[12] Pierre Le Moyne, S.J. (1602-1671), auteur de La Dévotion aisée (Paris 1652, 8°), un ouvrage dirigé contre le rigorisme janséniste, publia aussi un traité De l’histoire (Paris 1670, 12°). Il fut également poète, mais il est surtout connu pour sa Gallerie des femmes fortes (Paris 1647, folio), souvent rééditée.

[13] Christophe Balthasar (1588 ?-1663), érudit converti au protestantisme, aura un article dans le DHC. En 1659, le synode national de Loudun accorda une pension à Balthasar, afin qu’il pût achever un ouvrage latin intitulé « Diatribes », dirigé contre Baronius. Le manuscrit de ce livre, qui se trouva un temps aux mains du consistoire de Castres, finit par être égaré.

[14] Jean de Croy (ou de Croï) (?-1659), pasteur de Béziers, puis d’Uzès, aura un article dans le DHC. Il fut un auteur abondant. A côté d’ouvrages de controverse en français, il publia un Specimen conjecturarum et observationum in quædam loca Origenis, Irenæi, Tertulliani et Epiphani, in quo variæ Scripturæ sacræ et auctorum græcorum et latinorum loca exponuntur, emendantur et illustrantur (s.l. 1632, 8°) et Sacrarum et historicarum in novum Fœdus observationum, pars prior (Genevæ 1644, 4°), réédité l’année suivante. La pars posterior de ce dernier livre n’a jamais paru, ce qui est aussi le cas de divers livres savants dont l’auteur avait annoncé qu’ils étaient en préparation. Voir E. Kappler, Conférences théologiques entre catholiques et protestants en France au siècle, thèse de 3 e cycle, Université de Clermont II, 1980 ; J. Solé, Le Débat entre protestants et catholiques français de 1598 à 1685 (Paris 1985, 4 vol.), et J. Dubu, « Deux controversistes à Uzès : le ministre Jean de Croÿ et le R.P. Bernard Meynier, S.J. », Chroniques de Port-Royal, 47 (1998), p.253-264.

[15] A Rouen, Bigot avait interrogé Bayle, qui, à titre de Méridional, aurait dû pouvoir le renseigner ; on voit combien Bayle fut dépité de ne pouvoir le faire.

[16] Bayle ne connaît encore le philosophe que par ouï-dire et il en écorche le nom.

[17] Bayle avait déjà signalé à Basnage la parution de l’ouvrage de Simon Foucher : voir Lettre 83, n.14.

[18] Godefroy Hermant (1617-1690), chanoine de Beauvais aux sympathies jansénistes, La Vie de S. Basile le Grand, archevesque de Césarée en Cappadoce, et celle de S. Gregoire de Nazianze, archevesque de Constantinople (Paris 1674, 2 vol. 4°) ; voir JS du 15 juillet 1675.

[19] Histoire de Tertullien et d’Origène […] avec les principales circonstances de l’histoire ecclésiastique et prophane de leur temps, par le sieur de La Motte (Paris 1675, 8°).

[20] Le pseudonyme dissimule Pierre Thomas Du Fossé, sieur de Beaulieu (1634-1698), ardent janséniste qui avait été élève des Petites Ecoles de Port-Royal et devint par la suite un des solitaires laïcs : voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[21] Virgile, Enéide, ii.6 : « où j’ai pris une grande part ».

[22] Ce Panégyrique du roi Louis quatorzième (Paris 1671, 4°) avait été prononcé par Pellisson le 3 février 1671, lors de la réception de l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, à l’Académie. Il fut traduit en latin par l’académicien Jean Doujat (1609-1688), professeur au Collège royal : Panegyricus Ludovico XIV regi (Parisiis 1671, 4°) ; en espagnol, Oracion panegyrica a la gloria del rey christianissimo Luis XIV (Paris 1671, 4°) ; en italien, par l’académicien François Régnier-Desmarais (1632-1713), Orazion delle lodi del re cristianissimo Luigi XIV, detta nell’Accademia franzese (Parigi 1671, 4°) ; il y eut même une traduction en arabe, demeurée manuscrite, mais nous n’en avons pas trouvé de traduction anglaise. Voir F.-L. Marcou, Etude sur la vie et les œuvres de Pellisson, suivie d’une correspondance inédite du même (Paris 1859), p.298-300 ; Pellisson s’était inspiré de l’éloge d’ Hélène par Isocrate et de l’éloge de Trajan par Pline le Jeune.

[23] La seconde édition de la Relation contenant l’histoire de l’Académie françoise (Paris 1672, 12°) est dédiée à M.D.F.F., en qui il faut reconnaître, selon Marcou ( Etude sur Pellisson, p.86), François de Faure, sieur de Fundamente (?-1686), ami et parent de Pellisson ; il s’agit d’un protestant qui fut conseiller au parlement de Toulouse, numismate amateur et lettré ; il n’était pas Nîmois d’origine, mais c’est à Nîmes qu’il se retira sur ses vieux jours ; il y fut membre du consistoire, comme diacre, de 1677 à 1680 : voir Ph. Chareyre, Le Consistoire de Nîmes (1561-1685), thèse dactylographiée, Montpellier III, 1987, 4 vol., p.157, 704, 773. Ce François de Faure fut un des membres fondateurs de l’Académie de Nîmes et devint membre de celle d’Arles en 1681 ; à l’occasion d’un voyage à Paris en 1682, il contribua à obtenir des lettres patentes pour l’institution nîmoise. Il était bien vu de la Cour, car il fut commissaire royal dans plusieurs synodes provinciaux du Vivarais et du Bas-Languedoc. On ignore s’il abjura.

[24] C’est l’ abbé Paul Tallemant, souvent désigné comme l’ abbé Tallemant le jeune, qui prononça la harangue dont parle Bayle : Discours prononcé à l’Académie françoise le jour que Messieurs de l’Académie de Soissons sont venus luy faire compliment sur l’établissement de leur Académie. Avec quelques ouvrages de prose et de vers qui y furent lus et récitez le mesme jour (Paris 1675, 12° : cote BNF X 19036), p.29-62.

[25] Le Discours cité à la note précédente fut prononcé le 27 mai 1675. L’Académie de Soissons avait été fondée par quatre personnes dès 1648. Le maréchal d’Estrées, gouverneur de Picardie, qu’appuyait son frère le cardinal, membre de l’Académie française, contribua à faire reconnaître celle de Soissons comme Académie royale ; les lettres patentes avaient été expédiées dès juin 1674, à quoi Pellisson avait activement contribué, mais elles ne furent enregistrées qu’au bout de près d’un an. Voir Marcou, Etude sur Pellisson, p.307-309, et aussi H. Martin et P.-L. Jacob, Histoire de Soissons (Paris 1837, 8 vol.), ii.554-568. Un des fondateurs de l’Académie de Soissons, Lucien d’Héricourt, en écrivit l’histoire en latin : De Academia Suessionnensi, cum epistolis ad familiares (Montalbani 1688, 8°).

[26] Sur l’Académie d’Arles, voir abbé A.-J. Rance-Bourret, L’Académie d’Arles au siècle (Paris 1886, 3 vol.), ii.179-182. Cette institution fut la première des Académies provinciales à rcevoir des Lettres patentes, en septembre 1658, enregistrées en 1659, qui lui permettaient de s’intituler Académie royale et l’associait à l’Académie française. L’Académie d’Arles avait bénéficié de la protection active du duc d’Aignan ; son affiliation fut acceptée par l’Académie française dans la séance du 30 janvier 1670.

[27] La cérémonie de distribution des prix d’éloquence se déroulait, en fait, le 25 août, jour de la Saint-Louis.

[28] Pierre Allix (1641-1717), un des pasteurs de Charenton depuis 1671 et bon orientaliste, avait publié une Dissertatio de Trisagii origine (Rothomagi 1674, 8°) et il avait édité, en y joignant une préface, un ouvrage posthume d’un de ses prédécesseurs à Charenton, Jean Daillé : De auctore confessionis fidei Alcuini nomine a P.F. Chiffletio editæ, dissertatio (Rothomagi 1673, 4°).

[29] Jean Claude, La Parabole des noces, expliquée en cinq sermons sur le chapitre XXII de saint Mathieu, jusqu’au verset quatorzieme, prononcés à Charenton l’an 1675 (Charenton 1676, 8°).

[30] Par la mort d’ Etienne Gaussen, en mars 1675, une des chaires de théologie de l’académie réformée de Saumur se trouvait vacante ; le souvenir de l’opposition rencontrée par Pajon en 1666-1668, qui avait entraîné sa démission, incitait à un choix prudent ; celui du synode, en juillet 1675, se porta sur Etienne de Brais (aussi de Bray), un des pasteurs de Saumur, qui occupait déjà un poste à l’académie, peut-être au collège, puisqu’il en fut élu recteur le 3 novembre 1674. L’information dont on dispose sur la biographie de ce pasteur est très lacunaire ; sur son œuvre, voir Laplanche, L’Ecriture, le sacré et l’histoire, p.551-52.

[31] Elie Merlat (1634-1705), pasteur de Saintes, était, Bayle nous l’apprend, sur les rangs pour le poste à pourvoir à Saumur. Il ne devint professeur de théologie qu’en 1682, et à Lausanne, après avoir été banni de France en 1680 à la suite d’un procès dont il y a lieu de croire qu’il avait été inique.

[32] Les destinataires, au Carla, sont évidemment Jean et Joseph Bayle, mais peut-être aussi Laurent Rivals, qui y venait assez souvent de Saverdun. Celui à qui les lettres sont adressées est le cousin montalbanais, Joseph Isnard.

[33] C’est-à-dire, « présider une assemblée ». Il était d’usage dans les communautés réformées d’honorer les ministres de passage en les invitant à y prêcher, et, durant son séjour à Montauban, Jacob Bayle eut l’occasion d’y faire des prédications.

[34] Voir l’extraordinaire de la Gazette, n° 74 du 24 juillet 1675.

[35] Louis XIV revenait du théâtre de la guerre dans les Flandres : voir Lettre 101, n.8.

[36] Voir Lettre 101, p.210-211.

[37] Voir Lettre 10, n.24.

[38] Voir Lettre 93, n.24.

[39] Isaac Vossius avait initialement édité les notes prises par les deux frères Vassan au cours de leur séjour auprès de l’érudit vieillissant, en 1603-1604. Il y avait là une certaine perfidie, car ce premier Scaligerana n’était pas fait pour servir la réputation de l’humaniste. Une autre source est le journal latin du médecin François Vertunien, tenu en 1593. Il vint aux mains de Tanneguy Le Fevre, qui l’édita : Prima Scaligeriana, nusquam ante edita (Groningæ [Saumur] 1669, 12°).

[40] Prima Scaligerana […] cum præfatione T. Fabri, quibus adjuncta et altera Scaligerana quam antea emendatiora, cum notis ejusdem V.D. anonymi (Groningæ 1669, 12°). Puis Scaligeriana, ou bons mots, rencontres agréables et remarques judicieuses et savantes de J. Scaliger, avec des notes de T.L.F. et de Paul Colomiez (Groningæ 1669, 12°). Paul Colomiès (1638-1692) était un savant protestant laïc, lié avec Isaac Vossius ; il devait gagner l’Angleterre en 1682, et Bayle lui consacrera un article du DHC.

[41] Cette indication paraît assez sûre, car Bayle l’avait probablement recueillie à Rouen. Il s’agit apparemment des Remarques sur les seconds Scaligerana (Groningue 1669, 12°) – Groningue est probablement une adresse bibliographique fictive. Ces Remarques furent réimprimées dans les éditions ultérieures des Scaligerana (Cologne 1695, 12°, et Amsterdam 1740, 12°, 2 vol.).

[42] Paul Colomiès, Gallia orientalis, sive Gallorum qui linguam hebræam vel alias orientales excoluerunt vitæ labore et studio, variis hinc inde præsidiis adornatæ (Hagæ Comitis 1665, 4°) ; voir le compte rendu dans le JS du 9 août 1666.

[43] Ce commentaire, annoncé sous le titre « Clef de quelques endroits de Balzac » est probablement demeuré en projet et n’a jamais vu le jour.

[44] Les Poesies de M. de Malherbe, avec les observations de M. de Menage (Paris 1666, 8°).

[45] Rome protestante ou temoignages de plusieurs catholiques romains en faveur de la creance et de la pratique des protestants (Londres [Rouen] 1675, 12°).

[46] Ce différend érudit trouva son origine dans les Remarques de Colomiès citées ci-dessus, n.41. Les Seconds Scaligerana (les premiers sont parus en 1666) sont ceux qui portaient sur les dernières années de la vie de Scaliger et qui suscitèrent les critiques de Tanneguy Le Fevre.

[47] Scévole I de Sainte-Marthe (1536-1623), Virorum doctrina illustrium, qui hoc seculo in Gallia floruerunt, elogia (Augustoriti Pictonum 1598, 8°), p.31 ; la rubrique est effectivement fort brève. La seconde édition de cet ouvrage, augmentée d’un second livre, a un titre un peu différent : Gallorum doctrina illustrium qui nostra patrumque memoria floruerunt, elogia, recens aucta et in duos divisa libros quorum alter nunc primum editur (Augustoriti Pictonum 1602, 8°). Guillaume Colletet donna une traduction française de ce livre, non sans y introduire des additions de son cru : Eloge des illustres qui depuis un siècle ont fleury en France dans la profession des lettres (Paris 1644, 4°).

[48] « Maître Orlando, où avez-vous trouvé tant de fadaises ? » Bayle donne cette traduction dans le DHC, art. « Léon X », rem. F, in fine.

[49] Ibrahim, ou l’illustre Bassa (Paris 1641, 8°, 4 vol.), I, Préface. Le duc de Ferrare est Hercule II d’Este (1508-1559), qui avait épousé Renée de France et était donc beau-frère de François . Il fut le beau-père de François de Lorraine, duc de Guise.

[50] Hippolyte d’Este (1509-1572), frère cadet d’ Hercule II, cardinal à trente ans, fut un favori de François et un merveilleux mécène, dont la carrière se déroula essentiellement en France ; il participa au colloque de Poissy en 1561. Costar lui attribue la question posée à Arioste dans ses Lettres (Paris 1658, 4°), lettre 303 à Scarron, p.797. Richard Simon (sous le pseudonyme de Jérôme Le Camus), Judicium de nupera Isaaci Vossii ad iteratas P. Simonii Objectiones Responsione (Edinburgio 1685, 4°), p.27, cite la même anecdote.

[51] Robert Moisant de Brieux, Recueil de pièces en prose et en vers (Caen 1671, 12°), p.117.

[52] Robert Moisant de Brieux (?-1689), fut pasteur à Senlis de 1675 à 1685 ; il avait épousé Anne Madeleine Masclari en janvier 1675. Il se réfugia en Hollande après la révocation de l’Edit de Nantes et devint pasteur extraordinaire à Rotterdam en 1686 (voir Stelling-Michaud, iv.562).

[53] Bayle emploie ici le mot de secte au sens large et quelque peu ironiquement : il s’agit de ceux des pasteurs qui prenaient pour modèle l’éloquence alambiquée et précieuse d’ Alexandre Morus : voir Lettre 104, p.239 et n.18.

[54] « des éclairs jetés par du verre ». Nous n’avons pas trouvé cette locution chez Pétrone. Elle rappelle cependant l’expression « éclat de verre » employée par Finé de Brianville dans un sonnet qui fut l’objet de plusieurs traductions latines (voir Lettre 16, n.12). Il s’agit donc peut-être d’une citation tirée d’une de ces traductions.

[55] Pétrone, Satyricon , ii.2 : « Ne vous en déplaise, ô rhéteurs, c’est vous les premiers qui avez tué l’éloquence ». Le texte porte : pace vestra liceat dixisse primi omnium. Bayle reprendra ce mot en 1686 dans Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis Le Grand, éd. E. Labrousse (Paris 1973), p.67.

[56] Bayle précisera, Lettre 109, p.282, qu’il s’agit de Samuel Baux de L’Angle.

[57] Madeleine de Scudéry, Clélie, histoire romaine, seconde partie, vol. iii (Paris 1658), p.207-208 : « […] bien que la valeur ne soit pas la vertu des femmes, il est pourtant constamment vray qu’elles l’aiment, et qu’elles font mesme quelquesfois injustice à d’autres bonnes qualitez, à l’avantage de celle-là […] ».

[58] Sur le rajeunissement de la langue du psautier huguenot, voir Lettre 104, n.22.

[59] Charles-Maurice Le Tellier, coadjuteur de François Barberini en 1668, archevêque de Reims depuis 1671 : voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[60] Pour la consécration d’un pasteur, sept ministres étendaient la main sur lui pour appeler la bénédiction divine sur celui qui devenait ainsi leur collègue par cooptation. Voir Actes 6,3.

[61] Ce sont les termes de la traduction ancienne d’Osée, 14,2 : un bouveau est un jeune bœuf, et dans cet hébraïsme, le mot a le sens de sacrifice. La traduction actuelle est : « que nous t’offrions le fruit de nos lèvres » ; l’expression se trouve actuellement au verset 3. « Guerroyer le bon combat », qui est moins obscur, provient de 2 Tm 4,7 ; traduction actuelle : « j’ai combattu le bon combat ».

[62] Le collège des prêtres de Mars, à Rome, dont la tradition attribuait l’institution à Numa Pompilius.

[63] Le terme « prosopographie » figure dans le Dictionnaire de la langue française du seizième siècle de Huguet, qui cite un passage tiré du sixième des Apres-dînées (1573) de N. de Cholières au sujet des barbes, où il est fait allusion à « l’Histoire prosopographique d’un de nostre pays ». Cette allusion renvoie apparemment à l’ouvrage d’ Antoine Du Verdier, Prosopographie ou Description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies, et reduite en quatre livres (Lyon 1573, 4°). Le contenu de cet ouvrage est détaillé au verso de la page de titre : « La Prosopographie ou description des personnes patriarches, prophetes, dieux des gentils, empereurs, roys, capitaines, jurisconsultes, papes, ducs, princes, philosophes, orateurs, poëtes et inventeurs de plusieurs arts, ordres et religions qui ont esté depuis le commencement du monde jusques à present. Avec les effigies d’aucuns d’iceux, et briefve observation de leurs temps, années, faicts et dits ». Le mot de « prosopographie » fait vraisemblablement sa première apparition en langue française dans le titre de ce volume. Une édition in-folio remaniée et augmentée a été publiée également à Lyon en 1586 et une autre en trois volumes in-folio en 1603 au même lieu. On attribue aussi à Du Verdier, mais à tort, semble-t-il, un ouvrage au titre significatif : La Biographie et prosopographie des roys de France. Où leurs vies sont briefuement descrites […] en. […] vers françoys, et […] sont adjoustees plusieurs annotations a la fin de chacune d’icelles. Plus y sont figurez et pourtraits tous iceux […]. Auec la Chronologie et nombre des ans qu’ils ont regne (Paris 1583, 8°). On voit le rôle que ces ouvrages ont pu jouer dans la genèse de la conception baylienne d’un dictionnaire historique.

[64] Bayle avait déjà employé l’expression au sujet de Burlamaqui (voir Lettre 11, n.51, pour l’origine de la formule). En une autre occasion, il l’avait appliquée à Basnage (voir Lettre 29, n.40).

[65] A savoir, de trouver un travail rétribué, ce qui fut le cas quand il devint précepteur des fils du comte de Dohna.

[66] Voir Lettre 93 p.175. C’est dans une lettre à Faure que Launoy avait contesté l’attribution de la Somme à saint Thomas : voir la première lettre de la première partie de ses Epistolarum, pars I [-VIII] (Parisiis 1667-1673, 8°, 8 vol.), et DHC, art. « Launoi », rem. Q, n.65.

[67] Voir Lettre 83, n.15.

[68] Il s’agit de la fusion de l’ancienne troupe de Molière avec celle des comédiens du Marais, amalgamées par décision royale en 1673 ; voir aussi Lettre 101, n.25.

[69] Voir Lettre 93, n.42, et Lettre 104, n.9.

[70] Voir Lettre 61, p.290 et n.9.

[71] On disait aussi « guéri du sot » et « déniaisé » : voir R. Pintard, Le Libertinage érudit, p.146-47, 174-77, 209-14 et passim.

[72] Gabriel Naudé, Apologie pour tous les grands personnages qui ont esté faussement soupçonnez de magie (Paris 1625, 8°), chap. 14, p.378.

[73] G. Naudé, Considérations politiques sur les coups d’Etat (Rome 1639, 4°). A l’époque, l’expression « coup d’Etat » désignait non pas une tentative de renverser le pouvoir en place, mais une décision importante, prise dans le plus grand secret par les autorités politiques, explicable par la seule « raison d’Etat » sans référence à des valeurs morales ni aux exigences du droit naturel : voir R. Pintard, Le Libertinage érudit, p.545-551.

[74] Bayle fait allusion ici à la thèse libertine des Trois Imposteurs, qui aurait, selon E. Renan, des racines averroïstes. Tout au long du siècle les témoignages abondent sur un Traité des trois imposteurs, manuscrit clandestin qui n’a jamais été retrouvé, quoique les ouvrages des libertins érudits, dont celui de Naudé que Bayle cite dans sa lettre et ceux de Vanini, fournissent tous les éléments d’un tel traité. Bernard de La Monnoye composera une Dissertation, initialement prévue comme une contribution au DHC de Bayle, où il nie l’existence de ce traité ; la publication de cette Dissertation dans le Menagiana en 1715 (Paris 1715, 12°, 4 vol.), iv.283-312, provoque une Réponse due très probablement à Jean Rousset de Missy et entraîne la publication de La Vie et l’esprit de Spinoza en 1719 comprenant trois chapitres consacrés aux trois grands fondateurs de religions ; à partir de 1721 le texte de L’Esprit sera publié séparément sous le titre de Traité des trois imposteurs et connaîtra une très large diffusion. Il existe plusieurs éditions critiques du manuscrit du siècle : éd. P. Rétat (Saint-Etienne 1973) ; éd. W. Schröder (Hamburg 1992) ; éd. S. Berti (Torino 1994) ; éd. Fr. Charles-Daubert (Oxford 1999).

[75] Lucrèce, De rerum natura , i.80-82 : « A ce propos, j’éprouve une crainte : peut-être vas-tu croire que tu t’inities aux éléments d’une science impie, que tu t’engages dans la voie du crime ? »

[76] Bayle fait allusion ici à l’ouvrage du secrétaire du duc de Roannez, Nicolas Filleau de La Chaise (1631-1688), Discours sur les Pensées de M. Pascal, où l’on essaye de faire voir quel estoit son dessein. Avec un autre discours sur les preuves des livres de Moyse (Paris 1672, 12°). Le Discours sur les Pensées fut initialement composé comme Préface à l’édition dite « de Port-Royal » des Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort parmy ses papiers (Paris 1670, 12°), mais Gilberte Périer désapprouva le texte de Filleau de La Chaise et y fit substituer la Préface de son fils Etienne Périer. Après leur publication séparée en 1672, les Discours de Filleau de La Chaise seront intégrés dans l’édition des Pensées à partir de 1678, avec un troisième discours du même auteur intitulé « Qu’il y a des démonstrations d’une autre espèce, et aussi certaines que celles de la géométrie, et qu’on peut en donner de telles pour la religion chrétienne ». Sur ces textes, voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.66-88, 332-340, et « Filleau de La Chaise et la réception des Pensées  », CAIEF, 40 (mai 1988), p.297-314.

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