Lettre 1051 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

• [Rotterdam,], le 18 d’aout 1695

J’aurois répondu plutôt, Monsieur, à votre derniere lettre [1], si je n’avois cru devoir attendre que les livres dont vous me parliez fussent arrivez. Je les ai recus enfin depuis quelques jours, savoir 2 volumes d’ Hilarion de Coste [2], le Projet de l’histoire d’Anjou [3], etc. et je me hâte de vous en remercier très humblement. Le Projet de cette histoire est très beau, et comprend tout ce qu’on peut souhaitter, j’ai prié Mr de Beauval d’en faire mention comme il faut [4], je fais mille remercimens très humbles à l’illustre auteur qui m’en a envoié un exemplaire.

Je recus lundi dernier une lettre de Mr de Larroque [5] ; en attendant que je lui réponde, je vous sup[p]lie d’avoir la bonté de lui ap[p]rendre que je me suis a[c]quitté très promptement de sa commission, et que je ne doute point qu’il n’en voïe les effets. Je ne pourrai savoir que demain si la chose a été exécutée dans la Gazette d’aujourdui [6].

J’ai une confusion extrême de devoir tant de réponses à notre excellent ami Mr l’abbé Nicaise ; ayez la bonté de lui faire savoir que Mr Grævius me donna l’autre jour sa derniere lettre [7], et que je le sup[p]lie très humblement d’agréer que ce que je vous écris aujourdui soit autant pour lui que pour vous par la communication que vous aurez la bonté de lui faire de nos nouveautez litéraires qui sont toujours bien steriles. On a imprimé à Amsterdam les œuvres d’ Aonius Palearius [8], et on a mis à la teste la vie de l’auteur. Vous savez que c’est un des martyrs protestans qui furent brûlez en Italie au siècle [dern]ier, et que c’étoit une assez bonne plume. Mr Matthaeus professeur en droit à Leyde vient de publier quelques lettres qui n’avoient jamais paru [9]. La plus considérable est à la tête du recueil. Elle est du fameux jurisconsulte Alciat [10], et contient plusieurs raisons pour dissuader de se faire moine. La pièce est bonne et curieuse. Mr Matthaeus y joint quelques notes. Les autres lettres sont la plupart de Boxhornius [11] et de Pontanus [12] professeur en Gueldre et bon antiquaire. Il y en a quelques-unes de Gifanius [13], de Tycho-Brahé [14], etc.

On a publié depuis peu à La Haye une nouvelle édition des lettres de Bongars [15], le latin d’un côté et le francois de l’autre. Cette éditon est beaucoup meilleure que les precedentes, car outre que l’on a corrigé la version francoise en divers endroits où elle étoit mauvaise, quoi qu’elle eût été faite in usum Delphini, on y a joint les lettres francoises de l’auteur, et remis les endroits que le traducteur en avoit retranchez par principe de bigoterie ou de politique. Cent jolies choses que l’auteur disoit librement [co]ntre la Ligue, ou contre quelques théologiens avoient eté sup[p]rimez dans [l’]édition de Paris. On les restituë dans celle-cy.

Mr Gronovius vient de publier le Monumentum Ancyranum [16] plus ample qu’il n’a jamais paru ; et il y a joint des notes assez courtes, mais doctes à son ordinaire. C’est un petit in-quarto.

Je ne [vous] / parle point de la Vie de Mr Colbert, ni du Testament politique de Mr de Louvois ; deux pièces qu’on a rimprimées à Amsterdam, et qui ont eté composées à Paris [17], mais peut-être qu’on y a • fait des changemens et des additions en les imprimant. Je suppose que vous avez déjà vu ces 2 ouvrages, ils sont dit-on de la même main. Le roi d’Angleterre Jaques II est fort mal traité dans le Testament politique de Mr de Louvois. L’auteur est plus heureux en raisonnemens qu’en narrations historiques ; c’est une chose prodigieuse que les anachronismes qu’il commet en racontant ce qui s’est passé depuis 20 ans dans l’Europe ; les evenemens sont presque tous derangez dans cet ouvrage, jugez s’il ne fait point de paralogismes. Il y a aussi bien des faux faits.

Mr Leidecker professeur en théologie à Utrecht vient de publier un livre latin qu’on peut ap[p]eller l’histoire du jansénisme [18]. Il y donne la vie de Jansenius, et l’histoire de son Augustinus, à quoi il mele beaucoup d’observations de controverse. Cela vaut la peine d’être lu.

Je viens de voir le titre d’une petite satyre que je m’en vai copier : L’Esprit familier de Trianon ou l’ap[p]arition de la duchesse de Fontange contenant les secrets de ses amours, les particularitez de son empoisonnement et plusieurs autres avantures tres remarquables [19]. Notre ami Mr l’ abbé Nicaise sera bien aise d’ap[p]rendre que le livre de Mr Brenner Thesaurus nummorum Sueco Gothicorum vetustus studio indefesso 30. annorum spatio collectus, secundum seriem temporum dispositus dont on n’avoit fait que tirer [ sic] un petit nombre d’exemplaires sera publié plus ample et avec un beau commentaire bien tot [20].

Je vous prie Monsieur de faire mes complimens très respectueux au P[ère] V[itry] de La Ville [21] ; j’ai une faveur à vous demander à l’un ou à l’autre, c’est de m’ap[p]rendre s’il est vrai que Papyre Masson asseure qu’ Héloïse maitresse d’ Abélard étoit fille du chanoine de Paris [22], et s’il est vrai qu’Eysengreinius ait publié son Catalogus testium veritatis avant que Flacius Illyricus eut publié le sien [23].

Je suis avec toute sorte de reconnoissance de toutes vos bontez officieuses, votre très [h]um[ble] et obéissant serviteur Bayle

Je vous demande en grâce de faire tenir l’incluse [24] à Mr Baillet.

Notes :

[1] Aucune des lettres de Pinsson des Riolles ne nous est parvenue après celles du 14 janvier (Lettre 501) et du 26 juillet 1686 (Lettre 603).

[2] Bayle cite assez souvent dans le DHC le livre d’Olivier Coste (en religion Hilarion de Coste), Les Eloges et vies des reynes, princesses, dames et damoiselles illustres en piété, courage et doctrine qui ont fleury de nostre temps et du temps de nos pères (Paris 1630, 4° ; Paris 1647, 4°, 2 vol.) : voir les articles « Fonte », rem. A, « Galligai », « Garnache », rem. E, les différents articles « Gonzague », « Gournai », rem. G, etc. Puisque c’est le seul ouvrage de Coste que Bayle exploite dans le DHC, on peut conclure qu’il a reçu un exemplaire – en deux volumes – de l’édition de 1647.

[3] Nicolas Petrineau des Noulis (1648-1709), membre de l’Académie d’Angers, Projet de l’histoire d’Anjou (s.l.n.d., 4°).

[4] Basnage de Beauval mentionne, en effet, cet ouvrage de Nicolas Petrineau des Noulis dans l’ HOS, novembre 1695, art. XV « Extrait de diverses lettres ».

[5] Toutes les lettres échangées entre Bayle et Larroque au cours de l’année 1695 sont perdues : voir Lettre 902, n.10.

[6] Bayle évoque certainement une gazette hollandaise, que nous n’avons su identifier. Dans la Gazette française, on ne trouve pas de mention de l’emprisonnement de Larroque.

[7] Jean-Georges Grævius, professeur d’histoire à Utrecht, membre du réseau de Nicaise et de Pinsson des Riolles. Voir les remarques acerbes de Leibniz dans sa lettre à Nicaise du 10 mai 1697, éd. Gerhardt, iii.566-567.

[8] Aonius Palearius, Verulani opera, ad illam editionem quam ipse auctor recensuerat et auxerat excusa, nunc novis accessionibus locupletata (Amstelædami 1696, 8°).

[9] Antonius III Matthæus (éd.), Andreæ Alciati [...]. Contra vitam monasticam ad collegam olim suum, qui transierat Franciscanos Bernardum Mattium epistola : accedit sylloge epistolarum Giphanii, Vulcanii [...] aliorumque virorum clarissimorum, quæ variam doctrinam continent [...] primus omnia in lucem protulit, adjectis passim notis, Antonius Matthæus (Lugduni Batavorum 1695, 12°).

[10] André Alciat (1492-1550), jurisconsulte, célèbre représentant de l’humanisme juridique. Bayle lui consacre un article dans le DHC.

[11] Henri Boxhorn (ou Boxhornius), pasteur de Clèves, de Woerden et enfin de Breda jusqu’en 1625, date de la prise de cette ville par les Espagnols : Bayle lui consacre quelques lignes dans l’article « Zuerius Boxhornius (Marc) », puisque Zuerius fut adopté par Henri Boxhorn, son grand-père maternel, lorsque celui-ci se retira à Leyde en 1625.

[12] Pontanus est un nom assez fréquent parmi les humanistes. Il s’agit ici apparemment de Jean-Isaac Pontanus (1571-1639), philologue et historien danois : élève de Tycho Brahé, il fut nommé professeur de mathématiques et de physique à Harderwyck en 1604 ; en 1620, il fut nommé historiographe du roi de Danemark et des Etats de Gueldre.

[13] Hubert ou Obert Giffan (Obertus Gifanius) (vers 1539-1609), né à Bure au pays de Gueldre ; reçu docteur en droit à Orléans en 1567, il enseigna à Strasbourg, à Altorf et à Ingolstadt avant d’être appelé à la cour de Rodolphe II à Prague, où il mourut en 1609. Il se fit connaître, en particulier, par une célèbre querelle avec Scioppius.

[14] Tycho Brahe (1546-1601), le célèbre astronome danois, qui conçut un modèle d’univers alliant les systèmes géocentrique de Ptolémée et héliocentrique de Copernic.

[15] L’édition de 1695 mentionnée ici corrige l’édition parisienne de 1668 : Lettres latines de Monsieur de Bongars : resident et ambassadeur sous le roy Henry IV en diverses negociations importantes traduites en françois (Paris 1668, 12°) ; Lettres de Jaques de Bongars, résident et ambassadeur du roi Henri IV vers les électeurs, princes et États protestants d’Allemagne. En latin et en français [...] Nouvelle édition, où l’on a retouché la version en divers endroits et ajouté un grand nombre de passages retranchés dans l’édition de Paris, plusieurs lettres françaises, qui n’avaient jamais été imprimées avec les latines, et une table des matières (La Haye 1695, 12°, 2 vol.).

[16] Jacob Gronovius, Memoria Cossoniana, hoc est, Danielis Cossonii vita breviter descripta, ad clarissimos et amplissimos viros Petrum Cossonium medicum et Joannem Van Den Bergh J.C. Cui annexa est nova editio Monumenti Ancyrani priore Aug. Busbequii et And. Schotti emendatior et auctior cum notis Jacobi Gronovii (Lugduni Batavorum 1695, 4°).

[17] Sur ces ouvrages de Gatien Courtilz de Sandras, voir Lettres 936, n.16, et 1039, n.8.

[18] Melchior Leidecker, De Historia Jansenismi libri VI. quibus de Cornelii Jansenii Vita et Morte, nec non de Ipsius et Sequacium Dogmatibus disseritur (Trajecti ad Rhenum 1695, 8°), dont un compte rendu parut dans l’ HOS, octobre 1695, art. VIII. Pasquier Quesnel devait répondre à Leidekker par une Défense de l’Eglise romaine et des souverains pontifes, contre Melchior Leydecker theologien d’Utrecht. Avec un recueil de plusieurs ecrits curieux et importans pour l’histoire et la paix de l’Eglise, sur les questions du tems : qui peut servir de quatrième tome de la « Tradition de l’Eglise romaine sur la grâce » (Liège 1696, 12°), recensé par Basnage de Beauval, HOS, février 1697, art. X ; il commente cet ouvrage également dans sa lettre à François Janiçon du 22 décembre 1695, éd. H. Bots et L. van Lieshout, n° 52, p.107. Voir aussi ci-dessus Lettre 969, n.8.

[19] Bayle cite fidèlement le titre de ce pamphlet : L’Esprit familier de Trianon, ou, l’ap[p]arition de la duchesse de Fontange : contenant les secrets de ses amours, les particularités de son empoisonnement et de sa mort, et plusieurs autres avantures trés-remarquables (Paris 1695, 12°).

[20] Elias Brenner, Thesaurus nummorum sueo-gothicorum : libris duobus comprehensus (Stockholmiæ Sueonum 1691, 4°). La nouvelle édition de cet ouvrage ne parut qu’en 1731 : Thesaurus nummorum sueo-gothicorum, studio indefesso Eliæ Brenneri, L annorum spatio collectus, secundum seriem temporum dispositus, atque e tenebris cum commentatione in apricum prolatus (Holmiæ 1731, 4°).

[21] Sur Edouard de Vitry, proche de Daniel de Larroque, voir Lettre 791, n.1.

[22] Bayle se réfère à Jean-Papire Masson (1544-1611), Annalium libri quatuor : quibus res gestæ Francorum explicantur ; ad Henricum tertium regem Franciæ et Poloniæ (Lutetiæ 1577, 4°). Il s’explique sur l’affirmation douteuse de Masson concernant le père d’ Héloïse dans son article « Héloïse », rem. A.

[23] Le catalogue de Matthias Flacius Illyricus, Catalogus testium veritatis, qui ante nostram ætatem Pontifici Romano eiusque erroribus reclamarunt : jam denuo longe quam antea, et emendatior et auctior editus (Basilæ 1556, 8°) parut avant celui de Wilhem Eisengrein, Catalogus testium veritatis locupletissimus, omnium orthodoxæ Matris Ecclesiæ Doctorum, extantium et non extantium, publicatorum et in bibliothecis latentium, qui adulterina Ecclesiæ dogmata, impuram, impudentem et impiam hæresum vaniloquentiam, in hunc usque diem firmissimis demonstrationum rationibus impugnarunt, variaque scriptorum monumenta reliquerunt, feriem complectens (Dilingæ 1565, 4°).

[24] Sur Adrien Baillet, le bibliothécaire des Lamoignon, voir Lettre 519, n.10. Il fait partie du réseau de connaissances de Pinsson des Riolles. La lettre que Bayle adresse à Baillet par l’intermédiaire de celui-ci est perdue, mais nous avons la réponse de Baillet : Lettre 1056, où l’on apprend que Bayle avait remarqué que Baillet avait exploité ses écrits dans ses explications sur la doctrine cartésienne des animaux-machines.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 192241

Institut Cl. Logeon