Lettre 1053 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rotterdam le 22 e d’aout 1695

Je me sers, mon tres cher Monsieur, de l’occasion que me presente[,] peu de jours apres la reception de votre tres beau Systeme de theologie morale [1][,] un voiageur de votre pays qui s’en va partir tout à l’heure pour s’en retourner en Suisse [2], et qui m’a promis qu’au cas qu’il dif[f]erât son retour afin de voiager plus long tems par les provinces de France, il vous fera tenir ma lettre par les voies ordinaires. Je vous rens un million de graces de cette nouvelle marque que vous m’avez donnée de l’honneur de votre precieux souvenir, et de votre chere amitié. Je l’ai receue avec d’autant plus de joye qu’elle m’a donné lieu de me convaincre de plus en plus d’une chose que je sai depuis long tems, c’est que vous etes un tres habile homme. Il y a dans votre Systeme non seulement un perpétuel caractère de bon gout et de fin discernement, mais une méthode très belle et très claire d’embrasser toutes les matières nécessaires à un sujet, et de les prouver solidement. Je vous felicite de cette belle production de votre plume, et souhaite passionnement que vous enrichissiez souvent le public de pareils thresors.

Je suis toujours fort occupé à mon Dictionnaire : le premier volume comprenant 338 feuilles est achevé d’imprimer et nous espérons qu’une année suffira pour / l’impression du 2 e, qui sera de meme grandeur [3]. Mes affaires [4] sont en surséance, je goute tranquillement le loisir, ou plutot je l’emploie sans distraction ni partage, et avec joye par conséquent à mon livre.

Nous attendons de jour en jour de grandes nouvelles des armées au Pays-Bas, le chateau de Namur est continuellement bat[t]u d’un prodigieux nombre de canons et de mortiers [5], et l’armée qui doit empecher le secours est très avantageusement postée : on est ici generalement persuadé que le chateau se rendra ou sera pris d’assaut. L’action sera des plus grandes de ce siecle, et couronnera d’une gloire immortelle le héros qui la dirige.

J’avois songé à une chose avant que de vous consulter. Il y avoit dans l’Eglise wallonne de Leyde une place de pasteur ordinaire vacante. Je jugeai que peut-être vous ne la refuseriez pas, considérant que c’étoit un moien de rentrer dans d’autres emplois plus dignes de votre capacité, attendu la circonstance du lieu, qui est le siège de l’Académie de Hollande. Lorsque j’étois sur le point d’un coté de vous consulter et de l’autre de préparer les choses, le consistoire jetta les yeux sur Mr Basnage, et conclut promptement à lui adresser la vocation. Cela me contraignit de rengainer. Il a refusé la vocation et tout aussi tot le consistoire disposa de la place en faveur de deux proposans qui font la charge d’une place ordinaire [6]. Je m’estimerois le plus / heureux du monde, s’il se presentoit quelque chose qui vous put attirer en ce pays avantageusement, et je ne cesse d’avoir l’œil au guet, mais les occasions se présentent rarement. Il est vrai aussi qu’elles naissent lors qu’on y pense le moins.

Notre ami de Geneve a cessé depuis long tems de m’ecrire [7] ; j’espere que cette conduite n’altere en rien son affection envers moi. Mon estime et mon amitié pour lui sont toujours les memes ; je vous sup[p]lie de l’en assurer, et de lui dire que le libraire qui avoit promis d’imprimer le manuscrit de Mr Diodati use d’éternelles remises, offrant de rendre le manuscrit si on le veut retirer d’entre ses mains, et n’attendre pas sa commodité* [8]. J’ai sondé d’autres libraires dont je n’ai pas attendu une plus prompte satisfaction de sorte que je crains qu’il faudra renvoier le manuscrit à Geneve. Je vous sup[p]lie mon cher Monsieur de faire savoir ceci à notre ami, et de lui dire que j’attendrai ses ordres et ceux de Mr Diodati ou pour laisser l’ouvrage où il est, ou pour le retirer, et le renvoier.

Nous allons voir ce que le synode wallon qui se doit tenir bientot à Leeuwarde decidera sur les differens de Mr Saurin avec notre prophete [9].

Adieu mon tres cher Monsieur j’embrasse de tout mon cœur Mademoiselle Constant votre chere epouse et tout le reste de votre famille à qui je souhaitte mille et mille benedictions. Tout à vous Bayle

 

A Monsieur / Monsieur Constant Pasteur / et professeur / A Lausanne

Notes :

[1] Sur cet ouvrage de David Constant, voir Lettre 970, n.8.

[2] Nous ne saurions identifier ce voyageur. Rappelons cependant la mention par Henri Basnage de Beauval dans sa lettre du 14 avril 1695 (Lettre 1031) de deux voyageurs suisses qui demandaient des lettres de recommandation auprès de Bayle et de Fontenelle : il s’agissait de Béat Louis de Muralt et d’un certain « Monsieur Le Tellier » : l’un d’eux passa peut-être par Rotterdam sur le chemin de retour en Suisse.

[3] La date d’achevé d’imprimer du DHC fut le 24 octobre 1696.

[4] Bayle fait allusion à sa mise en cause par Jurieu devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam : voir Lettres 911, n.38, et 1052, n.1.

[5] Namur avait été prise par les Français sous le commandement du maréchal de Luxembourg le 30 juin 1692. La fortification avait été améliorée par Vauban, mais la ville dut céder au siège que conduisirent Guillaume III et Maximilien-Emmanuel de Bavière, gouverneur des Pays-Bas espagnols. A la mi-août, le maréchal de Villeroy, chargé du commandement français depuis la mort de Luxembourg, tenta une action de diversion en bombardant Bruxelles. Malgré des destructions très importantes, cette tactique fut un échec et Boufflers, le commandant de la place, se rendit le 5 septembre.

[6] Les deux candidats appelés à Leyde pour occuper la place refusée par Basnage furent Jean de Malnoë (?-1727), élu le 2 mars, installé le 22 mai 1695, et Louis Benion, élu le 2 mars, installé le 23 mai 1695. Voir F.H. Gagnebin, Liste des Eglises wallonnes des Pays-Bas et des pasteurs qui les ont desservis (Leyde 1888), p. 38 ; voir assi G. Cerny, Theology, Politics and Letters at the Crossroads of European Civilization. Jacques Basnage and the Baylean Huguenot Refugees in the Dutch Republic (Dordrecht, 1987), p. 110 ; H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1680-1706 (Paris, 2008), p.219-222.

[7] Vincent Minutoli, que le rôle qu’il avait joué dans la diffusion du projet de paix de Goudet devait passablement embarrasser. On peut aussi se demander si son silence n’était pas dû à son soupçon que Bayle était bien l’auteur de l’ Avis aux réfugiés, où la « Glorieuse Rentrée » des vaudois est sévèrement condamnée.

[8] Bayle tentait de faire imprimer le livre d’ Alexandre Dieudonné (dit Diodati) par l’intermédiaire d’ Almeloveen : voir Lettre 891, n.22.

[9] Le synode de Leeuwarden se tint du 31 août au 8 septembre 1695. Le différend entre Jurieu et Saurin posait tout d’abord un problème de forme : « Après la lecture des instructions des Eglises sur les differents de nos très-chers fréres Messieurs Jurieu et Saurin, les députez de l’Eglise de Rotterdam [ Phinéas Piélat et Philippe van der Hoeven] ont présenté au nom dudit sieur Jurieu une lettre, laquelle a été trouvée sans signature ; sur quoi la Compagnie, ayant pris toutes les lumiéres qui pouvoient lui faire comprendre s’il y avoit du dessein dans cette ômission et si cette lettre, considerée comme sans nom et sans aveu, devoit estre lacerée conformément aux reglemens et à la pratique, après avoir ouï de plus les remontrances et le témoignage des députez de l’Eglise de Rotterdam et lû un nouveau mémoire qu’ils ont presenté signé de notre dit très-cher frére, par lequel il paroit que cette lettre est de lui, ladite Compagnie, interprétant favorablement ce défaut, a trouvé bon que la lettre fût receuë et luë comme contenant en partie les remontrances et les demandes que notre très-cher frére fait à cette assemblée et relative aux instructions de l’Eglise de Rotterdam. Et la Compagnie ordonne que ce qui sera écrit aux synodes soit exactement daté et signé. » ( Livre synodal, 2 septembre, art. xviii). Le mardi suivant, l’affaire fut à nouveau prise en considération : « Après quelques délibérations préliminaires sur les affaires de nos trés-chers fréres Messieurs Jurieu et Saurin, la Compagnie voulant s’appliquer à les vuider au fond, a premiérement oüi les instructions des Eglises ; et entendu nôtre trés-cher frére Monsieur Saurin en tout ce qu’il a voulu dire pour ses interests, lû les lettres et déclarations de nôtre trés-cher frére Monsieur Jurieu, et receu les ouvertures de ceux qui ont eu quelque chose à proposer pour l’éclaircissement des questions tant principales qu’incidentes. Et tout considéré la Compagnie, ayant égard aux fortes recommandations des Puissances, au rétablissement de la paix entre les fréres et à l’édification publique, a jugé par pluralité des voix que, de tous les expediens proposez, le meilleur et le plus utile étoit de terminer lesdites affaires definitivement dans le présent synode, avec d’expresses défenses aux parties de les renouveller : à laquelle fin elle a ordonné qu’il sera dressé des projets de la maniére dont il y sera procédé, pour les rapporter en cette assemblée, afin que par mûre deliberation elle se détermine au plus convenable. » ( ibid., 6 septembre, art. xxxvi). Différents projets de résolution du conflit ayant été déposés, le synode décida de retenir, quitte à l’amender, celui du pasteur Colvius (art. xxxvii). Après un long débat, le synode s’en tint à ce qui avait été conclu au synode de Breda relativement à l’orthodoxie doctrinale de P. Jurieu, désavoua les deux antagonistes d’avoir écrit l’un contre l’autre, leur interdit de récidiver sous peine de suspension de la cène et du ministère et les convoqua tous deux au synode suivant ( Livre synodal, 8 septembre, art. xli : p.9-11).

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