Lettre 1057 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 15 octobre 1695]

Est-il vray, mon cher Monsieur, que le Thesaurus de Fabro-Cellarius [1] soit un si bon livre ? Un estranger m’a dit mille biens, l’autre jour, à nostre bibliothécule ; et à tel point que je scaurois volontiers de vous ce qui en seroit, parce dans l’abondance où je suis, il ne me faut rien que de nécessaire, Quod non est opus, asse carum est [2]. Vous m’en aviez desja fait naistre une assez grande idée dans les citations de vostre Projet : mais je n’ay jamais pu demesler, si Faber s’y prend par lieux communs, ou si c’est comme un dictionnaire historique. Ayez la bonté, mon cher Monsieur, de m’en dire un mot, quand vous me ferez l’honneur de me rescrire, et en mesme temps mandez* moy son prix ; et s’il se peut quelques autres nouvelles lit[t]eraires. Je ne sçay plus ce qui se passe.

Le patron [3] m’escrivit l’autre jour : mais au lieu de livres, il ne me parla que de fromages. Si j’eusse esté à Athenes, j’aurois couru jusqu’à Cythere luy querir du fromage épicurien : mais icy où il ne / s’en trouve que de Limbourg ; plein de gros guillots*, il n’y a point moyen sans deshonorer une cuisine et me descrier comme un très meschant connoisseur [de] luy [en] envoyer selon ses souhaits. C’est à quoy, pourtant, je songeray pourveu que je sois seur d’un chartier [4] de probité, chose rare s’il en fust jamais ! En verité, mon cher Monsieur, je croy de cette espece de gens, il y en a encore moins d’honnestes, que de caloyers, ces caloyers qui vous ont fait tant de mal et à moy aussi, et qui sont bons à toutes choses, sauve l’inutilité au bien.

Comment estes-vous avec eux [5] ? Vous laissent-ils en repos, pour achever vostre grand œuvre ? Ou s’ils ont l’impudence de vous aller chercher, jusque dans les antres de la solitude, et entre les bras de l’innocence ? Je me suis informé d’ Orkius [6], qu’on m’a dit s’estre sequestré du genre humain par [7] [ sic] vacquer unicquemement et avecque moins de distraction, à sa vangeance ; de sorte que dans peu de jours, on doibt voir un folio folissimo d’aigreurs, d’injures, d’outrages, / de barats* et de mal talents* [8]. Je croy, Dieu me le pardonne, que ce pauvre homme s’usera les doigts à force d’escrire, et que sur la fin de ses jours, il sera transsubstantié en moustarde et en vinaigre, ou en quelque chose de plus sale et de plus ord[urier]. Avecque toute sa théologie et sa dévotion, je le tiens obluciné, οὐκ ὀ g’ ἀνευθε θεου τάδε μαίνεται, comme dit Homere [9] ; car il est impossible naturellem[en]t d’estre fort endemné [10] à escrire des outrages. On m’avoit promis le dernier escrit de vostre successeur [11] contre ce chretien apocalyptique mais mon nepveu [12] l’a oublié par deux fois. Cette fois cy, sans doute, il me l’apportera, et je m’attens à bien des plaisirs.

Adieu mon cher Monsieur. Conservez-vous bien et faites moy toujours l’honneur de m’aymer D[u] R[ondel]

Ce 15 octobre 1695

 

Voicy un bout de lettre de Mr de Marsilly [13], qui est toujours vostre ami. Ce pauvre garçon est encore plus mal [a]justé que moy, qui faillis à mourir avant hier. Je [n’]ay qu’un étouf[f]ement, et luy il a paralysie et épilep[sie.]

Notes :

[1] Une nouvelle édition venait de paraître chez Thomas Fritsch à Leipzig de l’ouvrage de Basilius Faber (1520-1576), August Buchner (1591-1661) et Christoph Cellarius (1638-1707), Thesaurus eruditionis scholasticæ : sive Supellex instructissima vocum, verborum, ac locutionum, cum adjuncta in locis plerisque interpretatione Germanica ; additis item dictionibus Græcis ; syllabarum præterea indicata quantitate ; jam olim post aliorum operas per Augustum Buchnerum recensitus, emendatus [...] Novam hanc editionem post binas suas priores Christophorus Cellarius infinitis locis correxit, et amp. ; innumeris accessionibus locupletavit. Accedit index Germanicus vocum locutionumque copiosissimus (Lipsiæ 1696, folio), après les éditions de Frédéric Gleditsch (Lipsiæ 1686, 1692, folio).

[2] Quod non est opus, asse carum est : adage d’Erasme : « Ce dont on n’a pas besoin est trop cher, même pour un sou ».

[3] Etienne Groulart : voir Lettres 245, n.15, 822, n.10, et 932, n.2.

[4] Du Rondel désigne ainsi, sans doute, un charretier, qui porterait les fromages jusqu’au « patron ».

[5] Avec les « caloyers », c’est-à-dire avec les théologiens : Du Rondel pense aux membres des consistoires des Eglises wallonnes et hollandaises qui mettaient en accusation ses ouvrages à l’initiative de Jurieu.

[6] Pierre Jurieu.

[7] Lapsus pour « pour ».

[8] Il semble qu’il s’agisse ici de l’ouvrage de Jurieu qui parut l’année suivante : La Religion du latitudinaire, avec l’apologie pour la Sainte Trinité, appelée l’hérésie des trois Dieux [...] (Rotterdam 1696, 8°), dirigé essentiellement contre Elie Saurin, qui répondit par sa Justification de la doctrine du sieur Elie Saurin pasteur de l’Eglise wallonne d’Utrecht : contre deux libelles de Mr Jurieu, l’un intitulé : « Idée des sentimens de Mr Saurin sur les mystères de la Trinité et de l’Incarnation », et l’autre : « La Religion du latitudinaire » (Utrecht 1697, 8°).

[9] Homère, Iliade, 5, 185 : « il n’est point ainsi furieux sans l’appui d’un Dieu ». Voir aussi Virgile, Enéide, 2, 777 : « non haec sine numine divum ».

[10] « endemné » : variante orthographique d’« endémené » : agité, excité, animé.

[11] Henri Basnage de Beauval, qui, en lançant l’ HOS, avait succédé à Bayle comme journaliste de la République des Lettres. Il avait publié contre Jurieu des Considérations sur deux sermons de Mr Jurieu : où l’on traite incidemment de cette question curieuse s’il faut haïr Mr Jurieu (s.l.n.d. [1694], 8°) et Mr Jurieu convaincu de calomnie et d’imposture (s.l.n.d. [1694], 8°).

[12] Du Rondel avait déjà mentionné ce neveu, qui venait de se marier : voir Lettre 1048, n.7.

[13] Ce « bout de lettre » de Pierre Salbert de Marcilly est perdu. Marcilly était proche de Du Rondel à Maastricht : voir Lettre 819, n.8.

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