Lettre 1059 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] le 7 e de nov[embre] 1695

J’attendois avec impatience de vos bonnes nouvelles M[onsieur] et T[rès] C[her] C[ousin] lors que je reçus votre lettre du 25 e d’aout [1] dernier un peu plus tard qu’elle ne devoit m’etre rendue.

Vous m’ap[p]renez que la veuve a eté paiée de ce que j’avois fait donner au s[ieu]r Barbe [2]. J’ai prié Mr Brassard de faire savoir à ma belle sœur de ne se pas presser de paier ce que je l’avois priée de rembourser à la veuve ; la raison de cela est que je n’ai pas touché du sieur Daspe le reste du depot, et que je ne sai point quand je le pourrai toucher ( quod inter nos dictum sit [3])[ ;] or s’il y a du delai à accorder ic[i], il est juste qu’on en accorde à ma belle sœur, et s’il arrivoit que je ne fusse jamais payé, il ne seroit pas juste que ce reste de compte fut perdu plutot à mon préjudice qu’à celui de la personne à qui le depot ap[p]artenoit. J’espere qu’avec le tems rien ne sera perdu.

Je suis ravi des progrez qu’ont fait mes chers cousins vos deux ainez et de la lettre qu’ils m’ont ecrite de Toulouse le 18 e du passé [4]. Elle est tout à fait judicieuse, et bien tournée. Je ne manquerai pas de leur répondre la 1 re fois que je vous ecrirai [5]. Je leur souhaitte de plus en plus la benediction du ciel, et l’avancement de leurs etudes, et vous pouvez etre persuadé de la tendresse tres intime que j’ai pour eux, et que je tacherai de leur temoigner en toutes rencontres. J’ap[p]rouve extremement que vous leur aiez fait lire pendant les / vacances L’Art de penser. C’est un livre incomparable [6].

Ce n’est point le Diction[n]aire critique que ma belle sœur me demandoit [7], mais en general ce que j’ai fait imprimer : il est impossible de rien envoier à Bourdeaux pendant que la guerre durera, ni dans aucun autre port de France. Je vous suplie de me servir d’apologiste aupres de notre illustre parent Mr de Pradals, car je crains qu’il n’ait pas gouté les raisons dont je me servis pour me priver de l’honneur d’un commerce* de lettres avec lui [8], quoi qu’elles fussent les plus fortes du monde[,] y aiant risque pour moi que mes ennemis ne m’en eussent fait un crime. Je suis seur que s’il eut peu con[n]oitre l’état des choses, il auroit compris fortement que je devois en user ainsi, et s’il savoit le regret que cela m’a causé, il me plaindroit de tout son cœur.

Je n’ai nul commerce avec Mr Abbadie depuis les querelles que j’ai eues ici avec le prophete [9]. Ces M rs de la robe [10] sont de grans politiques ; ils se rangent toujours du côté qui est le plus à craindre, et le plus favorable à leur fortune. Feu Mr Claude, fils de l’adversaire de Mr Arnaud, s’etoit marié à Paris avec la fille d’un nommé Mr Briot [11]. Il a laissé des enfans et l’on dit meme qu’ un de ses fils qui etudie promet beaucoup [12]. • Il a • laissé sa mere en vie, mais il etoit veuf depuis long tems. On vendra bien tot sa bibliotheque qui est tres belle.

Mr Jur[ieu] a discontinué depuis long tems ses Pastorales : il les reprit il y a un / an, et n’en donna que 3 ou 4 [13][ ;] il a publié depuis peu un livre contre Mr Saurin ministre d’Utrecht qui l’avoit convaincu d’avoir enseigné plusieurs doctrines dangereuses et contraires à notre confession de foi [14]. Il se defend mal, il ne fait que dire que le principe de son adversaire est celui des sociniens. Mr de La Placette vient de publier deux nouveaux livres l’un en latin sur l’autorité de l’Eglise, l’autre en françois sur la mort des justes [15]. Un ministre francois refugié en Allemagne nommé Beausobre y a publié un livre pour justifier le dogme de Calvin sur la predestination et autres matieres annexées à cela [16], sur quoi les lutheriens qui sont à cette heure presque semi pelagiens declament odieusement, comme si les calvinistes faisoient Dieu auteur du peché, etc.

L’apologie que je publiai pour mes Comètes au mois de mars 1694 n’est qu’un fort petit livre où je ne fais que refuter les extraits que mon adversaire avoit donnez de mon livre et qu’il avoit accompagnez de reflexions malignes et calomnieuses [17]. Le public fut fort surpris quand on vit par ma reponse l’infidelité des extraits, et la fausseté des consequences que mon accusateur avoit tirées des extraits, mais plus je fis voir sa malignité, son ignorance, et son tort, plus irritai-je mes ennemis, car il n’y a rien qui endurcisse davantage le cœur humain que de lui faire sentir / vivement qu’il s’est trompé, et qu’il a eté injuste.

Vous ferez bien de vous epargner la depense du soutien des theses publiques [18] : nous ne sommes pas dans un tems où les frais non necessaires ne doivent pas etre evitez soigneusement. Vous me faites plaisir de m’ap[p]rendre l’etat public du pays, c’est à dire si la recolte est bonne ou mauvaise, et quel est le prix des denrées. La grande cherté du vin dont vous me parlez m’étonne, mais c’est un avantage pour ceux qui ont des vignes et un grand remede à l’ivrognerie. Nous n’avons point eu d’eté en ce pays : à peine a t’on vu un jour où il fut seur de prendre des habits legers ; je n’ai presque rien oté des habits que je portois pendant l’hyver. Faites-moi savoir s’il a fait chaud dans vos quartiers en juillet et aout.

Le papier me va manquer, ainsi je me hate de faire les assurances de mes tres humbles services à ma cousine votre femme et à toute la parenté, et de vous dire que je vis l’autre jour ici Mr de La Menardiere qui a eté gouverneur des fils de Mr le comte de Roye [19], et qui est toujours chez Madame la comtesse de Roye, qui m’assura que cette comtesse avoit écrit à Mr le comte de Roucy en faveur de Mr de Cabanac comme je l’en avois fait très humblement sup[p]lier [20]. Je ne pus lui dire si cette recommandation avoit été efficace, car vous avez toujours oublié l’endroit de mes lettres où je vous demandois des nouvelles de notre cousin de Cabanac. Souvenez vous en je vous en prie. Je vous rends mille graces de votre chaleur pour mes interets. Je souhaite que tout se passe doucement avec ma belle sœur. Je n’ai point de ses nouvelles ni de la petite Pauline [21]. Dieu les bénisse.

Notes :

[1] Cette lettre de Naudis à Bayle est perdue.

[2] Sur les affaires financières de Marie Brassard, veuve de Jacob Bayle, voir Lettres 961 et 1064. Cependant, la « veuve » désignée ici est Rachel Cavé, « veuve Mercier » (voir Lettres 961 et 993), et non pas Marie Brassard, que Bayle désigne toujours comme sa « belle-sœur ».

[3] « Que ceci soit dit entre nous ».

[4] Les deux fils aînés de Jean Bruguière de Naudis, Charles et Claude Jean-François, poursuivaient leurs études à Toulouse : voir Lettres 1026, n.2, et 1089. La lettre qu’ils avaient adressée à Bayle est perdue.

[5] En effet, Bayle ajoute à sa lettre adressée à Naudis le 20 février 1696 (Lettre 1089) un post-scriptum en latin destiné à ses fils.

[6] Antoine Arnauld et Pierre Nicole, La Logique ou l’art de penser (Paris 1662, 12°) : voir l’édition critique établie par D. Descotes (Paris 2011). Le propos de Bayle confirme l’importance de la Logique « de Port-Royal » dans le contexte de la réception et de l’évolution de la philosophie cartésienne. Voir H. Gouhier, Cartésianisme et augustinisme au XVII e siècle (Paris 1978).

[7] La lettre de Marie Brassard est perdue.

[8] Sur Pradals de Larbont, qui avait accompagné Bonrepaux dans son ambassade à Copenhague et qui avait essayé de prendre contact avec Bayle, voir Lettre 909, n.2 et 3.

[9] Bayle avait échangé quelques lettres avec Jacques Abbadie en 1684 et en 1686 : voir Lettres 345 et 545. La dernière lettre connue adressée par Bayle à Abbadie est celle du 16 septembre 1692 (Lettre 884) : Abbadie était à cette date installé en Angleterre ; il avait composé une réfutation du Commentaire philosophique, qui resta manuscrite, et une réfutation de l’ Avis aux réfugiés publiée à Londres cette même année (voir Lettre 884, n.4). Jurieu avait pris soin de s’en faire un allié dans sa bataille contre Bayle : voir Lettre 912 (et n.13).

[10] « M rs de la robe » au sens de « M rs les ecclésiastiques », et donc ici « M rs les pasteurs ».

[11] Isaac Claude, qui est mort le 29 juillet 1695, avait épousé en 1655 Emilie Briot, dernière fille de Pierre Briot et de Madeleine Jouard : voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.194, n.94. Il a été question de son beau-frère, Pierre ou Isaac Briot, dans la Lettre 279.

[12] Jean-Jacques Claude (1684-1712), ayant manifesté dès l’enfance une « avidité extrême pour les livres et pour la lecture », commença ses études dans une école d’Utrecht. Agé de onze ans à la mort de son père, il fut confié au pasteur David Martin qui l’inscrivit, à quatorze ans, à l’académie d’Utrecht, où il étudia les belles-lettres et les antiquités, puis la théologie. Reçu proposant par le synode des Eglises wallonnes de Deventer en septembre 1706, il devint pasteur de l’Eglise française de Londres en février 1711, mais n’y exerça son ministère qu’un an, ayant été atteint par la petite vérole après être allé rendre visite à son frère. Voir Chaufepié, « Claude (Jean-Jacques) ». Un autre frère est mentionné par Douen, ii.495 : « Abusant étrangement de l’édit de 1689, les parents collatéraux d’ Isaac Claude, savoir les demoiselles Briot et Jouard [...] se firent adjuger ses biens, quoiqu’il fût sorti de France avant la Révocation et avec une permission expresse qui réservait tous ses droits. Son fils Isaac-François obtint en 1698 un jugement qui le remettait en possession ; mais cette sentence fut cassée en 1703. »

[13] Sur la nouvelle série de Lettres pastorales publiée par Jurieu, voir Lettre 1016, n.10.

[14] Jurieu, La Religion du latitudinaire : voir Lettre 1057, n.8.

[15] Jean de La Placette, Observationes historico-ecclesiasticæ, quibus eritur veteris Ecclesiæ sensus circa pontificis romani potestatem in definiendis fidei rebus (Amsterdam 1695, 8°) ; La Mort des justes, ou la manière de bien mourir (Amsterdam 1695, 12°).

[16] A la suite de la conversion du duc Henri de Saxe-Barby qui, passé du luthéranisme au calvinisme, avait fait imprimer une confession de foi en 1688, un ouvrage avait paru en allemand sous le nom de la faculté de théologie de Leipzig : Examen des motifs qui ont porté S.A.S. Monseigneur le duc de Saxe à se séparer des luthériens. Ayant trouvé l’ouvrage faible, le pasteur Isaac de Beausobre (1659-1738) entreprit de le réfuter dans une Défense de la doctrine des réformés sur la Providence, sur la prédestination, sur la grâce et sur l’eucharistie (Magdebourg 1693, 8°). Voir Chaufepié, art. « Beausobre (Isaac de) », rem. C ; Haag 2, ii.129-131.

[17] Bayle, Addition aux « Pensées diverses sur les comètes », ou réponse à un libelle intitulé « Courte revue des maximes de morale » (Rotterdam [mars] 1694, 12°).

[18] Il semble qu’il s’agisse de Charles Bruguière de Naudis : voir C. Pailhès, « Coexistence religieuse au XVII e siècle au sein des familles du Pays de Foix », in C. Pailhès (éd.), Tolérance et solidarités dans les pays pyrénéens (Foix 2000), p.326.

[19] Bayle avait déjà mentionné La Mesnardière : Lettre 881 (voir n. 12).

[20] Bayle avait donné cette même assurance d’après une lettre (perdue) de Falentin de La Rivière du 19 juillet 1692 : voir Lettre 881. Sur Frédéric-Charles de La Rochefoucauld, comte de Roye et de Roucy, et son épouse et cousine germaine, Elisabeth de Durfort, voir Lettre 153, n.30. Sur Michel Bruguière de Cabanac, voir Lettres 427, n.60, et 920, n.7.

[21] Paule Bayle (1685-1706), la nièce de Pierre, fille de Jacob et de Marie Brassard.

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