[Rotterdam, le 24 décembre 1695]

Homme très illustre,

Je ne connais parmi les mortels personne de plus qualifié que vous ni que j’accepte plus volontiers pour m’informer de ce que me demande Monsieur Hartsoeker [1], car personne ne vous égale pour fournir ce qui peut servir la République des Lettres. Hartsoeker, vivant à Paris, comme certainement vous le savez, fait une contribution exceptionnelle en physique et en astronomie, ce qui est attesté par les travaux nombreux qu’il a publiés. Il est maintenant sur le point de donner à imprimer un traité des météores [2]. Il veut d’ailleurs faire mention de cette tempête ou très violent tourbillon qui a tant endommagé le temple de votre ville il y a vingt ans ou plus [3]. J’ai consigné les choses qu’il veut savoir sur la feuille qui se trouve ci-jointe [4]. Veuillez, je vous en prie, homme très distingué, m’informer de ce qu’il importe à cet auteur de savoir. Si cela devait vous donner du travail, il y aura certainement quelques-uns de vos collègues qui répondront sans difficulté à cette question et qui ont dans leur cahier de notes quelque chose qui la concerne, ou bien qui l’ont mentionnée dans une publication.

Notre Nicaise, qui vous tient dans la plus grande estime, vit heureux dans une vieille ville de Bourgogne vraiment charmante, et comme beaucoup d’autres verrait très volontiers, par une délicate ambition de gloire, son nom dans la préface de l’ouvrage sur la peinture des anciens, ayant fait une contribution non négligeable à la recherche du manuscrit qu’une fois découvert il a offert à l’imprimeur [5]. Il se réjouit beaucoup de ce que Monsieur Nicole, récemment décédé, en a fait mention non sans de grands éloges dans la préface de son ouvrage contre les hérésies et les délires des quiétistes [6], ouvrage qui a vu le jour un peu avant la mort de l’auteur.

Adieu, homme très célèbre et très distingué, ornement de notre siècle, et aimez-moi qui vous suis en toute déférence entièrement dévoué. Bayle

Rotterdam, 24 décembre 1695, style grégorien

 

Je voudrais savoir si le Callimachus [7] sera bientôt publié comme aussi les lettres de la bibliothèque de Marquardus Gudius [8].

Notes :

[1] La lettre de Nicolas Hartsoeker (1656-1725) à Bayle ne nous est pas parvenue. Hartsoeker, le célèbre biologiste, mathématicien et physicien (voir Lettre 750, n.36), séjourna en France en 1679 avec Christian Huygens, avec qui il engagea une querelle sur son rôle dans les améliorations apportées au microscope. Entre 1684 et 1696, il séjourna de nouveau à Paris et publia ses Principes de physique (Paris 1696, 4°), qui entraînèrent une querelle avec La Montre. En 1694, il présenta sa théorie de l’« homunculus » dans les spermatozoïdes, fondée sur les observations réalisées dès 1674 avec Antoni van Leeuwenhoek. En 1699, il devint associé étranger de l’Académie des sciences de Paris ; par la suite, il le fut également de l’Académie des sciences de Berlin. En 1704, il fut nommé premier mathématicien de l’électeur palatin Jean Guillaume et professeur honoraire à l’université de Heidelberg ; il publia ses Conjectures physiques (Amsterdam 1706, 4°) et la Suite des conjectures physiques (Amsterdam 1708, 4°), qui suscitèrent des objections de Leibniz auxquelles il répondit sous forme d’ Eclaircissements sur les conjectures physiques (Amsterdam 1710, 4°). En 1716, à la mort de l’électeur, il retourna en Hollande et s’établit à Utrecht ; il y publia différents articles et traités de physique, notamment des remarques adressées à Dortous de Mairan sur le baromètre et des objections au système de Newton. Voir A. Stroup, « Nicolas Hartsoeker, savant hollandais associé de l’Académie et espion de Louis XIV », Cahiers d’histoire des sciences et techniques, 47 (1999), p.201-223.

[2] Nicolas Hartsoeker n’a pas publié d’ouvrage sous le titre Traité des météores ; il s’agit sans doute d’une section de ses Principes de physique (Paris 1696, 4°).

[3] Le 1 er août 1674, une tempête terrible frappa la cathédrale ( Domkerk) d’Utrecht : une grande partie du toit s’effondra et la nef fut définitivement séparée de la tour. Voir le récit : Pertinente notitie van de schade die geschiet is tot Uytrecht, door ’t schrickelik tempeest op woensdag den eersten augusti 1674 (Amsterdam 1674).

[4] Cette feuille est perdue.

[5] Bayle insiste auprès de Grævius sur sa dette à l’égard de Nicaise dans sa biographie de Junius : voir Lettre 1066, n.3.

[6] Sur la mention de Nicaise dans la préface de l’ouvrage de Nicole, Réfutation des principales erreurs des quiétistes contenues dans les livres censurés par l’ordonnance de M gr l’archevêque de Paris (Paris 1695, 12°), voir Lettre 1066, n.2.

[7] Cette édition ne parut qu’en 1697 : Ezéchiel Spanheim, In Callimachi Hymnos observationes (Ultrajecti 1697, 8°).

[8] Petrus Burman (1668-1741) publia une édition des lettres de Marquard Gudius (1635-1689) et de Claudius Sarravius (vers 1600-1651) chez François Halma et Guillaume van de Water : Marquardi Gudii et doctorum virorum ad eum epistolæ : quibus accedunt ex Bibliotheca Gudiana clarissimorum et doctissimorum virorum, qui superiore et nostro sæculo floruerunt : et Claudii Sarravii epistolæ ex eadem Bibliotheca auctiores curante Petro Burmanno (Ultrajecti 1697, 4°). Sur la carrière et sur la publication des inscriptions de Gudius, voir Lettre 1095, n.10.

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