Lettre 107 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Paris,] Le samedy 3 aout 1675
M[onsieur] E[t] T[res] C[her] F[rère],

De peur que vous ne me soupconniez de n’avoir pas pour Mr Morus toute l’admiration que ses / rares talens ont meritée de toutes les personnes raisonnables, je m’en veux expliquer des mon debut. Sachez donc que ce que j’ay dit dans mes precedentes [1]* contre les sectateurs de sa maniere de precher, ne regarde nullement la personne de Mr Morus. Comme il etoit l’original de cette eloquence irregulière, et qu’il la menageoit* adroitement, elle faisoit entre ses mains, un effet incomparable. Mais ses singes ne sachant pas bien la gouverner, attirent justement sur l’abus qu’ils en font l’indignation de plusieurs personnes. O Imitatores servum pecus ! [2] Il n’y a que quatre ou 5 jours que j’ai leu les remarques de ce grand Mr Morus, sur le N[ouveau] T[estament] [3]. Vous devez croire que son erudition, sa penetration et la singularité de ses pensées m’ont charmé. Je vous prie de me dire qu’est ce qu’il entend par Vulgatus interpres, dont il prend souvent le parti contre ceux qui le trouvent si ridicule. Ne seroit-ce point la version Vulgate qui est assez decriée hors de l’Eglize Rom[aine] et que ceux du Port Royal n’ont pas fait difficulté d’abandonner tres souvent ? [4]

Quoi que vous m’ayez dit de l’ Asterie, je persiste dans mon premier sentiment que c’est un ouvage de Mademoiselle de La Roche [5] ; car outre que je savois qu’elle et Mr Pradon [6] avoient choisi Tamerlan pour leur heros, celuy cy pour en faire une tragedie, et la demoiselle pour en batir un roman, j’ay seu de bonne part que c’etoit elle qui avoit composé l’ Asterie dont est question. Le Tamerlan de Mr Pradon, qui est un jeune avocat de Rouen, auroit paru des l’hyver dernier, si l’extraordinaire reussite de l’ Iphigénie [7], ne lui eut fait craindre quelque disgrace. Or pour soutenir l’estime que l’on a faitte du Pirame et Thisbé [8], il ne faut pas que le Tamerlan luy fasse honte, car on ne manqueroit pas de dire que la veine de Mr Pradon etoit bien petite, puisqu’elle s’etoit épuisée à la premiere fois. On croit qu’il la produira cette seconde piece avant la fin de l’année. Mais si j’ote à Madame de Ville Dieu l’ Asterie je lui donne en recompense 3 tomes de Conversations galantes / qui paroissent depuis quelque tems [9]. Je sai par ceux qui lisent cette espece d’ouvrages que tout y est poly, et fort galant, et selon le train du monde ; au lieu que le Cyrus et la Clelie [10] nous etalent une idée de galanterie et d’amour plus modeste et plus vertueuse que celle qui se pratique dans le siecle*. On veut fort presentement que les romans aussi bien que les comedies soient une image fidele des mœurs et des coutumes qui ont la vogue. Ce n’est pas le 25 juillet, comme on vous l’a dit, mais bien le 25 aout que l’Academie francoise distribue les prix d’eloquence. Ce jour qui est la fete de Saint Louys est fort solemnisé par cette illustre Compagnie, et par les lettres patentes de l’etablissement de l’Academie de Soissons, le Roy a voulu que les academiciens de Soissons envoyassent tous les ans ce jour là quelque piece en vers ou en prose pour etre veuë et examinée par les academiciens de Paris. Il a reglé aussi que le protecteur de l’Academie de Soissons seroit toujours choisi dans le nombre des 40 academiciens de l’Academie francoise [11]. Leur protecteur est presentement Mr le card[inal] d’Etrées, eveque et duc de Laon [12], dont le grand merite, et l’esprit sublime le font admirer par tout, meme à Rome où il sejourne depuis long tems. La Picardie se tient si glorieuse de l’avoir produit, que ce n’est pas sans cause que l’Academie de Soissons l’a pris pour son protecteur.

J’ai oublié quelque academicien dans le role que je vous ay envoyé de ceux qui ont été receus depuis Mr Pelisson ; car je ne vous ay point parlé du tendre Mr Quinault qui est du nombre [13]. Vous savez que les Satyres de Boileau luy en veulent etrangement* [14] mais malgré leur malignité il est academicien, et outre cela, auditeur de Compte[s]. C’est lui qui compose les vers de l’opera. Les Remarques sur la langue francoise par le jesuit[e] Bout, autheur des Entretiens d’Eugene et d’Ariste et des Doutes sur la langue francoise ont beaucoup de debit et d’approbation [15]. Mr de / Valois ayant presenté son livre au Roy depuis son retour de Flandres, il se debite presentement. C’est un in fol[io] où il y a une profonde literature*. Il est rangé par ordre alphabetique, et il parle avec beaucoup d’exactitude de tous les lieux de France, villes, bourgs, villages, chateaux, iles, abbayes, etc. remarquant leurs noms anciens et modernes, et l’occasion pourquoi ces noms ont changé, l’erection qui s’est faitte de chaque lieu, en prieuré, abbaye, paroisse, eveché, archevevhé ; les conciles qui s’y sont tenus et cent autres particularités. Vous savez deja que ce livre est ecrit en latin, mais vous ne savez pas peut etre que c’est le cadet de Mr de Valois, savoir Hadrianus Valesius, qui en est l’autheur [16]. Il coute un louys d’or. Mrs de Port Royal ne veulent pas qu’on les soubconne de n’avoir pas la premiere pointe*, comme on dit des soldats de notre nation. Ils repondent, à ce qu’on dit au livre de Mr Jurieu [17], pour faire voir qu’ils ont la riposte aussi bien que l’attaque.

Mr Des Marets, de l’Academie francoise a fait reimprimer son livre intitulé Les Delices de l’esprit, en forme de dialogues [18]. Je ne sai pas s’il a changé le plan de la 1ere édition, ou de quoi il traitte proprement. Je me souviens d’avoir veu ce livre sur une table lorsque j’etudiois en philosophie. Il y avoit de sujets fort curieux et fort recherchez, mais on me disoit en meme tems, qu’il y avoit bien des imaginations creuses et extravagantes. Vous savez quel est le personnage, et sa belle comedie des Visionnaires vous l’a deu faire connoitre suffisamment, avec son Clovis qui coupa l’herbe sous les pieds à un illustre poete et plus illustre encore theologien de votre connaissance [19]. Mr Des Marets n’a pas trop mal reussi dans une dissertation qu’il a faitte des poetes grecs, latins et francois, et il censure avec assez de fondement Homere, Virgile et le reste des anciens poetes, pour conclure comme il fait, qu’ils ne sont pas dignes de / tout l’encens qu’on leur offre, et que ceux de ce tems ne leur sont inferieurs que parce qu’ils n’ont pas une estime de 2 mille tant d’années [20]. Je ne sai pas qu’elle estime font les autres de ses remarques, mais pour moi, qui ne suis pas ennemi des Anciens [21], je les trouve victorieuses pour la plupart. Mr l’ abbé de Villeloin et luy se sont estocadez* là dessus, le premier ayant entrepris la deffense de Virgile seulement pour se venger de ce que Mr Des Marets ne l’avoit point nommé en parlant des traductions de ce poete [22]. La critique que le meme Mr Des Marets a faite des œuvres de Boileau [23] n’a pas été fort considerée, ni fort desavantageuse à ce fameux satyrique.

On m’avoit parlé du livre de Mr L’Ortie ministre de La Rochelle, mais je ne savois pas qu’il promit réponse au traitté de Mr Rohault [24] ; il est vrai ce que vous dittes de ce dernier Ouvrage de ce fameux carthesien, qu’il est ecrit d’une maniere fort agreable, en forme de dialogue, et qu’il y applique fort adroittement les principes de sa philosophie à l’hipothese de la transsubstantiation ; mais Mr Choüet [25] me proposa un argument qui est une veritable demonstration contre Mr Rohault, si bien qu’il seroit plus seur pour ces nouveaux philosophes de s’en tenir au biais et à la pensée du Père Maignan de l’ordre des Minimes, et du convent de Thoulouze [26]. Mr Rohault pretend expliquer ce dogme sans tant de miracles que le minime ; mais l’argument de Mr Chouët qui ne fait rien contre la methode du Père Maignan, bat en ruine la sienne. Le meme traité de Mr Rohault contient une explication fort claire et solide de l’opinion des carthesiens que les animaux sont des automates [27]. Il n’est pas si difficile de le trouver, car on l’a imprimé à Rouen, et il me semble que dans mes lettres de ce pays là, je vous en ay entretenu [28]. Ce sera bien entendu à nos ecrivains et à l’ami de Mr L’Ortie de refuter la transsubstantiation, de quelque manière qu’on l’explique [29].

Mr Daillé [30] se / demet de sa charge, et fait agréer au consistoire son dessein. Ainsi nous allons voir quantité de concurrens pour la place qu’il laisse vacante. Il y a long tems qu’il ne preche point, et un jeune ministre enfant de Paris a preché pour luy pend[an]t 5 ou 6 mois ; Il s’appelle Mr de La Buffiere [31]. Il a un grand feu, beaucoup d’esprit, les plus belles pensées du monde, avec ce talent si rare aux personnes de grande imagination, de ne s’abandonner pas à son genie, non indulgere genio [32] ; ce sera asseurement un grand predicateur, mais il n’est pas bon pour luy de quitter si tot la Province où il a une petite eglize, car il se creveroit* icy.

Je vous prie de m’apprendre de quelle maison etoit Mr le baron de Villeneuve  [33], dont j’ay tant oui parler à un de nos voisins. Il ne faut que le mettre sur ce discours à votre arrivée. Il vous en dira de grand cœur tout ce qu’il en saura.

Je jettai les yeux il y a quelque[s] jours sur un livre à titre eclatant, il s’appelle La France en sa splendeur, ce sont 2 tomes in 12°. L’autheur est un medecin, natif de Beauvais qui s’etoit etabli à Cisteron en Provence, son nom est Louvet[.] [34] Il a fait banqueroute* à Hyppocrate pour faire l’historien, J’ai veu de luy un abregé de L’Histoire de Languedoc [35], où il parle en passant des Etats de Foix. Il a continué L’Histoire romaine de Coeffeteau depuis Constantin jusques à notre temps [36], et ayant trouvé moyen de se produire devant Mademoiselle d’Orleans [37], elle l’a fait son historiographe[,] si bien qu’il a composé l’histoire du pays de Dombes, de Forez et de Beaujollois [38]. Il a fait encore le Mercure hollandois qui est bon depuis l’etablissement de la republique des Provinces Unies, jusqu’en 1672 car le reste n’est qu’un grossier entassement de gazettes [39][.] En general on peut dire que c’est un mechant autheur[,] neantmoins comme il est laborieux et grand compilateur il apprend quelque chose. Ce dernier ouvrage est bon en ce qu’il apprend par quels moyens toutes les Provinces de France, ont été reunies à la couronne, et par qui elles ont été possedées successivement. / 

Pour les nouvelles de la guerre, la Gazette vous les apprendra. Elles ont été très funestes cet ord[inai]re* puisqu’on y a appris la mort de Mr de Turenne [40].

Je suis

Notes :

[1] Voir Lettre 105, p.249 et n.53.

[2] Horace, Epîtres , I.xix.19 : « O imitateurs, troupeau d’esclaves ».

[3] A. Morus, Notæ ad quædam loca novi fœderis (Londini 1661, 8° ; Parisiis 1668, 8°). Richard Simon tenait en piètre estime cet ouvrage ; c’est un fait que Morus était plus brillant que vraiment érudit.

[4] Dans la traduction française nouvelle qu’ils publiaient de la Bible : voir Lettre 106, n.26. « Vulgatus interpres » désigne effectivement la Vulgate. Il n’en reste pas moins que la formule de Morus est singulière. Voir sa note sur Mt 24,50 : Non exspectat, dans Alexandri Mori ad quædam loca novi fœderis notæ [l’ordre des mots du titre varie d’une édition à l’autre] (Parisiis 1668, 8°), p.71, Incredibile dictu quam multa sint apud interpretem illum qui Vulgatus dicitur, in speciem barbara et inepta, quæ postquam æqua judicii lance libraveris, quæsitius quidem usurpata, sed erudita et bonæ frugis plena reperias : « il est incroyable combien il y a de choses en apparence barbares et malencontreuses chez l’auteur de la traduction Vulgate [littéralement : « le traducteur qu’on appelle Vulgate »] qui, pesées sur la balance d’un jugement équitable, se trouvent érudites et pleines de sens quoique employées d’une manière insolite ».

[5] Sur cet ouvrage de Mlle de La Roche-Guilhem, voir Lettre 101, n.28.

[6] Nicolas Pradon (1632-1698), romancier et dramaturge, allait publier Tamerlan ou la mort de Bajazet, tragédie (Paris 1676, 12°), représentée en 1675.

[7] Jean Racine, Iphigénie (Paris 1675, 12°) avait été publiée peu après sa représentation théâtrale en 1674 : voir Lettre 93, n.42, et 104, n.9.

[8] Il s’agit de Pirame et Thisbé, tragédie (Paris 1674, 12°).

[9] Le Cercle ou les conversations galantes (Paris 1675, 12°, 3 vol.). La conjecture de Bayle s’avère mal fondée, car si cet ouvrage avec privilège comporte quatre journées, Le Cercle ou conversations galantes « sur la copie imprimée à Paris », bien qu’en un seul volume, ajoute deux journées aux quatre premières et surtout une lettre dédicatoire à Mlle de Queroualle (Louise de Kéroualle, la maîtresse de Charles II), signée de S. de Bremond. Cette édition, probablement faite dans les Provinces-Unies porte elle aussi la date de 1675. Elle est assez librement conforme à l’édition avec Privilège faite à Paris (différences minimes et purement stylistiques), ce qui pourrait laisser penser que Bremond (1642- ?) était alors en Hollande. Ce personnage picaresque entrera plus tard en rapport avec Bayle (voir ses lettres à Bayle en 1686). L’initiale S semble appuyer l’hypothèse qui lui donne Sébastien pour prénom ; d’autres sources donnent Gabriel. On ne saurait exclure complètement qu’il se soit agi de deux personnages distincts, ce qui expliquerait l’accumulation surprenante des aventures attribuées à Bremond.

[10] [Madeleine de Scudéry], Artamène ou le Grand Cyrus (Paris 1650-1653, 20 vol. 8°) ; sur Clélie, voir Lettres 31, n.36, 99, n.4, et 105, n.57.

[11] L’Académie de Soissons avait été fondée en 1648 par quatre personnages seulement ; le chancelier Séguier était hostile aux associations en tout genre et il fallut des efforts soutenus de la part du cardinal d’Estrées (frère du maréchal du même nom, qui était gouverneur de Picardie) et de Pellisson pour que cette institution soit rendue officielle par des Lettres royales, expédiées en juin 1674.

[12] Nous écrivons d’ Estrées, mais Bayle orthographie selon la prononciation. Sur lui, voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[13] Philippe Quinault était académicien depuis 1671.

[14] Voir Boileau, Satire II (1664), vers 19-20 ; Satire III (1665), vers 187-200.

[15] Voir Lettre 13, n.52 et 70, et sur l’orthographe du nom Bouhours, Lettre 111, p.318. Ulcéré des attaques de Ménage, Bouhours publia des Remarques nouvelles sur la langue françoise (Paris 1675, 12°), qui sont probablement l’ouvrage que Bayle désigne ici en en abrégeant le titre. Ménage n’allait pas en rester là et il allait faire paraître une Seconde partie des Observations (Paris 1676, 12°). On s’amusait dans les salons parisiens de ce que Madame de Sévigné allait qualifier de « livres de furie » ( à Mme de Grignan, le 16 septembre 1676, ii.398). Bayle n’a probablement pas lu les livres dont il parle ici, puisqu’il ne dit rien de leur hostilité à Ménage, qui ne lui aurait pas échappé. Sur cette querelle, voir A. McKenna, « Ménage et Bouhours », article cité Lettre 13, n.70.

[16] Voir Lettre 101, p.211 et n.7 : Bayle donne ici correctement Adrien de Valois pour le plus jeune des deux frères.

[17] Sur l’ Apologie pour la morale, de Jurieu, voir Lettre 69, n.7. Arnauld n’y a pas répliqué directement. Bayle pense sans doute ici à l’ouvrage dû à Nicole qu’il annonçait dans la Lettre 106, p.262.

[18] Des Marets de Saint-Sorlin avait appartenu à l’Académie française dès sa fondation. Les Delices de l’esprit, dialogues dediés aux beaux espritz du monde, divisés en quatre parties (Paris 1659, folio), dont Ménage disait que le vrai titre aurait dû être Les Délires de l’esprit ; Les Visionnaires, comédie (Paris 1638, 12° et 1640, 4°) ; Clovis ou la France chrestienne, poême heroïque (Paris 1657, 4°), dont il parut une troisième édition en 1673 : voir ci-dessous n.22.

[19] Nous ne savons identifier le théologien, probablement réformé, qui avait songé à consacrer un poème à Clovis. On pourrait penser à Jacques Coras, que son abjuration en 1665 ne rendait pas cher aux huguenots et qui aurait appelé ici l’épithète ironique d’illustre sous la plume de Bayle ; mais ce n’est là qu’une conjecture.

[20] La Comparaison de la langue et de la prose françoise avec la grecque et la latine et des poetes grecs, latins et françois (Paris 1670, 12°). Notons que déjà dans la préface de Marie-Madeleine ou le triomphe de la grâce (Paris 1669, 12°) Des Marets avait esquissé les thèses de La Comparaison.

[21] Sans être « ennemi » des Anciens, Bayle était loin d’en être un partisan aussi résolu que Basnage et Minutoli : voir Lettre 29, p.159 et n.44.

[22] L’ abbé de Villeloin est Michel de Marolles. Quand son livre Toutes les œuvres de Virgile traduites en vers françois (Paris 1673, 4°, 2 vol.) était à l’impression, il entreprit, selon un usage fréquent, d’en rédiger la préface au dernier moment. Il put ainsi y introduire un « Discours apologétique au sujet de Virgile et de l’opinion qu’il faut avoir de son poëme heroïque de L’Eneide, à Monsieur l’ abbé de La Chambre » (p.xxxix-l) : il s’agit de Pierre Cureau de La Chambre, académicien depuis 1670, fils de l’académicien Marin Cureau de La Chambre. Ce « Discours apologétique » était une réponse très mesurée de Marolles à La Comparaison […] de Des Marets. Ce dernier en fut informé et, comme il était sur le point de faire paraître une 3 e édition remaniée de Clovis, ou la France chrestienne, poëme. Reveu exactement et augmenté d’inventions et des actions merveilleuses du Roi (Paris 1673, 8°) et d’y réimprimer en seconde partie sa Comparaison, il atténua dans ce texte ses critiques les plus outrancières contre Virgile. Marolles eut le temps, avant la parution de son propre livre, de tenir compte de ce changement et précisa (p.cxxvi) que son « Discours apologétique » ne visait que la première édition de La Comparaison. Toutefois, comme la Préface de la 3 e édition de Clovis s’ouvrait sur un « Discours pour prouver que les sujets chrestiens sont seuls propres à la poésie heroïque », l’abbé de Marolles voulut y répondre par des « Considérations sur le poëme épique de Clovis, composé par M. Des Marets », de nouveau adressées à l’ abbé de La Chambre (p.cxxix-clxxi). En touchant à Clovis, fût-ce brièvement, Marolles atteignit le point le plus sensible de Des Marets, qui s’imaginait avoir dépassé et Homère et Virgile ; outré, Des Marets publia une Lettre […] à M. l’abbé de La Chambre sur le sujet d’un discours apologétique de M. l’abbé de Villeloin pour Virgile et de ses observations sur le poëme de Clovis (Paris 1673, 12°). A la page 5, Des Marets y avança l’explication désobligeante de l’hostilité de Marolles à son encontre que mentionne Bayle ici. Marolles, blessé, répliqua par Quelques observations sur la lettre de M. Des Marets à M. l’abbé de La Chambre, concernant un Discours apologétique pour Virgile, avec des considérations sur le poëme de Clovis (Paris 1673, 4°) ; l’opuscule était court, mais la mise en parallèle de quelques passages de Clovis et de L’Enéide était cruelle pour le poète français ; Marolles aggravait avec pertinence les critiques discrètement esquissées dans ses « Considérations » et la brouille entre les deux vieillards fut consommée.

[23] Boileau avait déjà lancé une épigramme contre Des Marets en 1670 ( Boileau, Œuvres complètes, éd. Fr. Escal (Paris 1966), p.256) soulignant le peu de succès de vente des livres de Des Marets. Il entra en lice dans la querelle entre Des Marets et Marolles avec le chant III de l’ Art poétique (Paris 1674, 4°), vers 193-204 et 219-236, sans attaquer d’ailleurs nommément l’adversaire des Anciens et le défenseur du merveilleux chrétien. Des Marets se hâta de répondre aigrement dans La Défense du poëme heroïque, avec quelques remarques sur les œuvres satyriques du sieur D. Dialogues en vers et en prose (Paris 1674, 4°). Dès avant la publication de cet opuscule, Boileau, averti de cette attaque imminente, décocha contre Des Marets une nouvelle épigramme, où il évoquait le caractère illisible de Clovis (éd. Fr. Escal, p.254). La mort de Des Marets en octobre 1676 allait assoupir pour quelque temps ces premières escarmouches, prodromes de la Querelle des Anciens et des Modernes.

[24] André Lortie (dont on ignore les dates), pasteur de La Rochelle depuis 1674, dut s’enfuir de France et gagna l’Angleterre dès 1681. Il publia un Traité de la Sainte Cene, divisé en trois parties, où sont examinées les nouvelles subtilités de M. Arnauld, sur ces paroles : « Ceci est mon corps » (La Rochelle 1674, 12° ; republié à Saumur dès l’année suivante), où il mentionnait des « Reflexions physiques sur la transsubstantiation » composées par un de ses amis – il s’agit du médecin réformé Elie Richard (1645-1706) – qu’il avait l’intention de faire paraître incessamment. Cette occasion lui fut fournie par une autre polémique : Pierre Hespérien, le pasteur de Soubise, avait publié un Sermon sur Jean IV, 22, prononcé à Marennes, en présence du synode de Saintonge, le 14 octobre 1674 (La Rochelle 1674, 12°), qui fut immédiatement contesté dans un court opuscule intitulé Eclaircissement de la doctrine de l’Eglise touchant le culte des saints, en reponse à un sermon du ministre Hesperien au synode de Marennes ; l’auteur en était le chanoine et théologal de La Rochelle, docteur de Sorbonne, Michel Bourdaille (?-1694) ; aucun exemplaire n’a pu en être localisé, pas plus que de l’ouvrage qui en développa les thèses quelques années plus tard : Defense de la doctrine de l’Eglise touchant le culte des saints contre le livre de M. de Lortie (La Rochelle 1677, 12°) : voir L. Pérouas, Le Diocèse de La Rochelle de 1648 à 1724. Sociologie et pastorale (Paris 1964), p.297, n.1. En effet, Lortie avait entre-temps publié une Defense du sermon de M. Hesperien, prononcé à Marennes, ou reponse à un écrit intitulé « Eclaircissement de la doctrine de l’Eglise touchant le culte des saints », avec un discours sur la transsubstantiation contre M. Rohault (Saumur 1675, 12°), le « discours » étant le texte d’ Elie Richard mentionné dans le Traité de la Sainte Cene, où Richard critiquait le premier des Entretiens de Rohault. Indiquons que Bourdaille allait réagir par un ouvrage tout aussi introuvable que ses autres publications de controverse : Defense de la foi de l’Eglise touchant l’Eucharistie, contre le livre de M. Lortie, ministre de la R.P.R. (La Rochelle 1676, 12°) ; Bourdaille manifestait quelque sympathie pour Port-Royal (voir Dictionnaire de Port-Royal, s.v.) et d’une certaine manière avait pris la suite de Claude dans l’interminable controverse avec Antoine Arnauld et Pierre Nicole : voir Lettre 90, n.17, sur le fait que Claude, après sa réponse au premier volume de La [grande] Perpétuité, avait renoncé à poursuivre la discussion explicitement avec les auteurs de Port-Royal.

[25] Bayle évoque ici le souvenir des conversations qu’il avait eues à Genève avec Jean-Robert Chouet : voir Lettre 11, p.47-48. La conciliation du dogme de la transsubstantiation, défini en concepts et en vocabulaire d’origine aristotélicienne, avec la philosophie cartésienne exigeait des prodiges de subtilité. Elle paraissait impossible aussi bien aux tenants de l’aristotélisme, traditionnel en théologie catholique depuis Thomas d’Aquin, qu’à ceux des protestants partisans du cartésianisme, qui trouvaient volontiers dans la philosophie nouvelle des arguments inédits et décisifs contre le dogme romain.

[26] Le minime toulousain Emmanuel Maignan (1601-1676), qui aura un article dans le DHC, avait publié un Cursus philosophicus (Tolosæ 1653, 8°, 4 vol.), […] recognitus et auctior (Lugduni 1673, folio), qui le montrait tout acquis à la philosophie nouvelle, à quoi l’inclinaient ses compétences mathématiques. Il publia une Philosophia sacra, sive entis tum supernaturalis, tum increati (Tolosæ et Parisiis 1661, folio) et, onze ans plus tard, sous un titre légèrement différent, Sacra philosophia, sive entis supernaturalis (Lugduni 1672, folio), un second volume qui consiste en une série de réponses aux objections qu’on avait pu faire à l’encontre des thèses du premier volume.

[27] La fameuse thèse cartésienne des animaux-machines est exposée dans le second des Entretiens de Jacques Rohault (Paris 1671, 12°).

[28] Si Bayle ne se trompe pas en croyant les Entretiens de Rohault imprimés à Rouen, il s’agit d’une édition dont nous n’avons pu localiser d’exemplaire : voir sa référence à l’ouvrage de Rohault, Lettre 66, p.4, n.27.

[29] Dans le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de monsieur Descartes (Amsterdam 1684, 16°), Bayle allait faire figurer (p.138-218) une « Dissertatio in qua vindicantur a Peripateticorum exceptionibus rationes quibus aliqui Cartesiani probarunt essentiam corporis sitam esse in extensione » dont il était l’auteur et qui reflétait l’enseignement qu’il avait dispensé à ses auditeurs de Sedan. Dans la ligne de Chouet et de Tronchin, Bayle, en réformé, expose l’incompatibilité du dogme romain de la transsubstantiation avec la philosophie nouvelle, ce qui était une manière d’attaquer le dogme sur un plan purement philosophique et de contester les efforts des divers catholiques cartésiens qui avaient tenté de concilier la nouvelle physique et le dogme ancien, dont la formulation était toute péripatéticienne. Voir J.-R. Armogathe, Theologia cartesiana. L’explication physique de l’Eucharistie chez Descartes et dom Desgabets (La Haye 1977) ; sur Maignan et Rohault, voir p.44 et 108-110.

[30] Adrien Daillé, pasteur de Charenton (voir Lettre 48, n.6).

[31] Claude Grosteste, sieur de La Mothe (1647-1713) était fils d’un Ancien de Charenton, sieur de La Buffière (ce qui explique l’erreur de nom commise par Bayle). Il était ministre à Lizy en Brie, et se réfugia après la Révocation en Angleterre, où il devint pasteur de l’Eglise dite de la Savoye, à Londres.

[32] Bayle s’inspire d’une formule de Perse, Satires , v.15 : indulge genio : « ne bride pas le génie ».

[33] Il s’agit sans doute de Guillaume de Corneillan, seigneur de Magrin, maréchal de camp, qui laissa cette baronnie de Villeneuve à son fils Pierre en 1671, un détail que Bayle a peut-être ignoré, à moins que ce ne soit ce Pierre de Corneillan qu’il mentionne. La baronnie était située dans le diocèse de Lavaur, non loin de Puylaurens.

[34] Pierre Louvet, La France dans sa splendeur, tant par la réunion de son ancien domaine qui etoit aliéné, que par les traités de Munster, des Pyrenées et d’Aix-la-Chapelle et par les conquestes de Sa Majesté (Lyon 1674, 8°, 2 vol.).

[35] Abrégé de l’histoire du Languedoc et des princes qui y ont commandé sous la seconde et la troisieme race des roys de France (Nîmes 1655, 8°).

[36] Sur l’ Histoire romaine de Coëffeteau, voir Lettre 83, n.13. La suite composée par Louvet figure aux tomes v et vi de l’édition de 1665.

[37] La Grande Mademoiselle. Dans un livre paru en 1662, Le Trésor inconnu des grandeurs de Languedoc (Toulouse 1662, 4°), Louvet se donne pour historiographe du roi ; peut-être a-t-il cumulé les deux titres ?

[38] Bayle désigne probablement ici l’ Abrégé de l’histoire de la Franche-Comté, de la situation du pays et des seigneurs qui y ont dominé jusqu’à present (Lyon 1675, 12°). Louvet avait publié auparavant une Histoire de Villefranche, capitale de Beaujolais (Lyon 1671, 8°) qui fut remarquée et reparut sous le titre de Mémoires contenant ce qu’il y a de plus remarquable dans Villefranche, capitale de Beaujolais (Lyon 1671, 4°) : voir aussi Histoire du Beaujolais. Manuscrits inédits des et siècles. Mémoires de Louvet, éd. L. Galle et G. Guigne (Lyon 1903).

[39] Sur le Mercure hollandois, voir Lettre 37, n.31.

[40] Turenne fut tué par un boulet de canon le 27 juillet 1675, près de Salzbach, sur la rive droite du Rhin. Cette mort est annoncée dans le n° 78 de la Gazette, nouvelle de Paris du 3 août 1675 ; l’arrivée du corps à Paris dans le n° 88, nouvelle du 7 septembre ; le service solennel à Notre-Dame dans le n° 90, nouvelle du 14 septembre ; enfin, l’extraordinaire n° 95 du octobre 1675 est consacré à « La vie et la mort du vicomte de Turenne, avec ce qui s’est passé au transfert du corps de ce prince en l’église de St-Denys, et au service solennel fait pour luy en l’église de Notre-Dame de Paris, par l’ordre du Roy ».

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