Lettre 1071 : Gédéon Huet à Pierre Bayle

• [La Haye,] le 8 de l’année 1696

Vôtre lettre [1], Monsieur, selon la destinée ordinaire de toutes celles que vous m’écrivez, ne m’a été renduë qu’après 12 jours de date. Comme je ne laissois pas de travailler en l’attendant, je me suis formé sur le modéle que j’avois, autant que je l’ai pû ; et j’avois déja fait la table de 30 feuilles lors que j’ai reçû vos éclaircissemens sur mes doutes. J’en ai • lû 20 autres depuis, où j’ai tâché d’entrer dans vôtre pensée plus précisement que je n’avois fait auparavant. Cependant, comme je ne suis pas assuré d’avoir tout à fait bien rencontré (surtout ne pouvant être de vôtre avis en tout) je vous envoyerai à la premiére commodité* la table des dites 50 feuilles que j’ai luës ; afin que vous preniez la peine de l’examiner et d’en corriger ou même effacer tout ce qui ne vous en plaira pas. Il me sera bien plus facile de juger de vos intentions par la correction de ce que j’ai fait, que par tout ce que vous me pourriez dire d’ailleurs.

Je ne puis obtenir de moi d’être content que l’on fasse de vôtre Dict[ionnaire] une table aussi séche que celle là sera [2]. Et pardonnez moi, si je vous dis à mon tour, que vous jugez mal de la manière dont vos lecteurs s’y prendront pour consulter vôtre Dict[ionnaire]. Vous vous imaginez qu’ils liront d’abord ce gros livre tout d’une suite, et qu’après cela ils n’auront recours à la table que pour se rafraîchir la mémoire des choses qu’ils auront déja luës. Mais vous ne songez pas que de cent lecteurs, il n’y en aura tout au plus que dix qui s’y prendront de la sorte ; et que tous les autres commenceront par lire la table, afin de n’ouvrir votre Dict[ionnaire] que dans les endroits où ils croiront trouver quelque chose de curieux. Combien y en a-t-il, par exemple, qui, nullement excitez à lire ce que vous dites du Veau d’or par la matière dont il a été fait, le seroient infailliblement si la table leur indiquoit / quelques unes des autres choses curieuses que vous en rap[p]ortez dans le corps du livre ? Aussi veux je bien vous dire qu’en vuë de cela, j’ai un peu passé les bornes que vous me prescrivez, et que je continûrai de même, à moins que vous ne vous y opposiez de nouveau, de quoi je jugerai par vos corrections.

Au reste vous n’avez pas bien compris ma pensée (ou je l’ai mal exprimée) sur l’article de « David » qui ne fut point reconnu par Saül. Je n’ai pas prétendu que ce ne fut là une difficulté à soudre*, mais seulem[ent] que vous vous plaisiez trop à la faire valoir, et à mettre l’histoire profane en opposition à la sainte. Au moins est ce ainsi que vos ennemis en jugeront [3], et vous devez penser que leur chef ne manquera pas de se servir de ces sortes d’endroits pour fortifier les préjugez qu’il veut donner de vous. En un mot, c’est, comme je vous l’ai déjà dit, votre maniere de dire les choses, plûtôt que les choses mêmes, qui me fait craindre pour vous [4]. Par cette même raison, je voudrois encore que vous vous abstinssiez d’un certain air qui est répandu dans tout ce que vous dites, toutes les fois qu’il y a occasion de parler de galanterie et de cocuage [5]. J’ai peur que cela fasse mal juger de votre cœur ; et je suis assuré que tous ceux qui ne vous connoîtront pas, vous croiront tout autre que vous n’êtes. Cependant songez que vous serez vous même quelque jour • inséré dans les dictionnaires historiques.

Je ne vous parle icy que des choses que je trouve un peu à redire selon la liberté que vous m’en avez donnée, et nullement de celles qui me plaisent, qui me charment et que j’admire, parce qu’il m’en faudroit faire une liste beaucoup plus ample que ne sera la table de tout le livre. Ainsi pour continuer à vous faire mes remarques sur le peu que j’ai lû, je trouve que vôtre stile est en plusieurs endroits un peu trop négligé. Il me senble [ sic] aussi que vous avez très mal jugé de la Satire des femmes, quand vous avez dit qu’elle est / le chef d’œuvre de Boileau, page 463 A [6]. Enfin j’ai trouvé une contradiction entre vôtre texte et vos remarques sur l’article de Monsieur Beverningk [7]. Vous dites dans le texte (pag[e] 571) : « Il a toujours réussi dans ses négociations etc. » ; et dans les remarques (pag[e] 572) où vous rap[p]ortez l’éloge qu’en a fait Monsieur de Wicquefort, vous dites : « S’il n’a pas réussi à Cologne etc. ». Or n’avoir pas réussi à Cologne, c’est n’avoir pas toujours réussi. Il ne faut pas dire que je presse trop le mot de toujours. Votre intention est qu’on le prenne à la rigueur, puis que vous en faites la matière d’un éloge singulier.

Il ne faut pas que j’oublie de vous donner encore un avis pour vôtre Préface (car c’est là qu’il faudra renvoyer tout ce que vous aurez ou à excuser, ou à justifier). C’est que dans l’article de « Bême » (page 539) vous faites une espèce d’apologie de ce que vous parlez de cet homme [8] ; et après cela vous dites que vous faites cette apologie une fois pour toutes. Or comme ce seroit une espéce de miracle si vôtre lecteur tomboit justement sur cet endroit pour y trouver l’apologie de ces sortes d’articles, il me semble que cet avertissement seroit bien mieux placé dans une préface que tout le monde lit, que dans les endroits où vous le donnez.

Je ne puis m’empêcher de vous remercier de l’honneur que vous avez fait à l’ Apologie pour les vrais tolerans et à son auteur de les avoir citez dans votre Dict[ionnaire] [9] et les avoir écrits par conséquent sur le • bronze : exegisti monumentum ære perennius [10]. Mais j’aurois envie de vous quereller de l’excuse que vous me faites d’avoir critiqué la petite Histoire d’Héloïse et d’Abélard [11] : quelle opinion avez vous donc de moy ?

Monsieur Leers et moi convinmes qu’après quelques feuilles d’essai nous pourrions traiter de tout le reste [12]. Mais je / voudrois bien que vous fissiez ce petit traité là pour moy ; parce que je ne sçai pas bien ce que je lui dois demander. Tout ce que je sçai, c’est que ces sortes d’ouvrages, quand on y veut être exact, consument plus de tems que l’on ne se l’imagineroit. Avant qu’on ait lu avec at[t]ention le texte, les remarques et les notes marginales ; qu’on l’on [ sic] ait fait choix des choses dont on veut parler ; qu’on ait réduit de longues reflexions et moralitez à un abrégé qui ait quelque air de maxime ; qu’on ait vû sous quelle lettre de l’alphabet on les rangera ; qu’on ait bien pris garde à coter juste les pages et les colonnes ( Monsieur de La Boulonnière [13] s’y est trompé en quelques endroits), avant, dis-je, que tout cela soit fait, il se passe des heures entiéres qu’on n’a pas seulement mis la main à la plume. Quoiqu’il en soit, je vous en laisse le maître. Souvenez vous seulement de faire le traité à tant par feuille du Dictionnaire et non pas de la table [14] ; (c’est tout ce que je puis faire que d’en lire six feuilles par jour à travailler depuis le matin jusqu’au soir) ; car c’est ainsi que Mr Leers et moy sommes convenus qu’il falloit faire. Adieu.

Pour peu que ce que vous aurez à me dire soit utile et pressé, ne faites point de difficulté de m’écrire par la poste. Je suis dans le Moolestraat.

Notes :

[1] Il s’agit d’une lettre perdue, où, comme on peut le déduire de la suite de la présente lettre, Bayle donnait des instructions à Gédéon Huet pour l’établissement de l’index du premier volume du DHC.

[2] La richesse de la table établie par Gédéon Huet trouve ici sa justification ; on voit qu’il avait l’ambition d’ouvrir une voie d’accès nuancée au texte du DHC. Il y a réussi et on sait que Voltaire devait se fonder sur les entrées sous le mot « Ame » pour composer la Lettre XIII « Sur Mr Locke » des Lettres philosophiques : voir l’édition G. Lanson et J.-M. Rousseau (Paris 1964) et éd. O. Ferret et A. McKenna (Paris 2010).

[3] Cela devait constituer, en effet, une des objections du consistoire, qui devait exiger la modification de l’article « David ». On sait que Bayle s’exécuta pour la deuxième édition, mais que Leers dut satisfaire à la demande publique, déçue par l’article « corrigé », en rétablissant l’article initial en fin de volume. Sur la portée de cet article, voir surtout W. Rex, Essays on Pierre Bayle and religious controversy (The Hague 1965).

[4] Formule lourde de sens qui résume parfaitement toutes les objections auxquelles Bayle dut faire face par la suite et les difficultés que devaient éprouver ses lecteurs dans l’interprétation de sa véritable intention.

[5] Huet voit de nouveau juste : le consistoire exigera des corrections également sur ce point mais n’obtiendra que l’« Eclaircissement sur les obscénités », publié dans la deuxième édition de 1702, où Bayle justifie son « style ».

[6] Voir le DHC, art. « Barbe », rem. A, et Lettre 980, n.8.

[7] Voir le DHC, art. « Beverningk (Jérôme) », in corp. et rem. E : les deux formules citées ont été maintenues dans les différentes éditions du DHC.

[8] Voir le DHC, art. « Beme », in corp. : « Beme, meurtrier de l’ amiral Chatillon à la Saint-Barthélemi, ne mériteroit point de place dans ce dictionnaire, si ce n’est qu’il y a beaucoup de gens, qui, après avoir connu quelqu’un par quelque crime très-énorme, souhaitent de savoir ce qu’il devint après cela, et de quel genre de mort il périt. Or ils ne peuvent guère contenter leur curiosité, sans chercher beaucoup, quand il s’agit d’un homme vulgaire : c’est pourquoi on ne peut que leur procurer du plaisir, lorsqu’on leur met en main un livre, où ils vont dans un moment à la conclusion du fait. Ceci soit dit une fois pour toutes à l’égard de pareils articles. » La remarque de Gédéon Huet arrivait trop tard pour la première édition du DHC ; Bayle n’a pas modifié le texte de l’édition suivante.

[9] Voir le DHC, art. « St Augustin », rem. H. Bayle cite également un autre ouvrage de Gédéon Huet, Lettre écrite de Suisse en Hollande, pour suppléer au défaut de la réponse que l’on avoit promis de donner à un certain ouvrage que M. Pellisson a publié sous le nom d’un nouveau converti, touchant les récriminations qui y sont faites aux réformés des violences que les catholiques employent pour la conversion (Dordrecht 1690, 12°), suivie par une seconde Lettre écrite de Suisse en Hollande, pour répondre à la seconde partie de l’ouvrage du prétendu nouveau converti (Dordrecht 1690, 12°), dirigées contre la Réponse d’un nouveau converti et contre l’ Avis aux réfugiés. Certes, la Lettre est citée sans nom d’auteur, mais Huet a bien dû reconnaître le titre de son propre ouvrage : son silence sur ce point est peut-être l’indice qu’il soupçonnait Bayle d’être l’auteur de l’ Avis.

[10] exegisti monumentum ære perennius, « tu as achevé un monument plus durable que l’airain », adapté d’Horace, Odes, iii.XXX.1.

[11] L’échange antérieur de lettres entre Bayle et Huet étant perdu, nous ne saurions interpréter avec certitude ce propos, mais il pourrait s’agir d’une remarque faite par Huet et de la réponse de Bayle concernant l’article « Abélard (Pierre) », rem. J : « Depuis qu’il eut gouté les plaisirs de la jouissance, il ne se plaisoit point à faire leçon ; il demeuroit à son auditoire le moins qu’il pouvoit. La nuit étoit un tems tout-à-fait perdu pour ses études : il vaquoit à d’autres choses ; il auroit donc voulu avoir à lui tout le jour, pour étudier. Voilà pourquoi son école lui étoit fort ennuieuse. Aussi ne faisoit-il que répéter ses vieilles leçons, et s’il lui venoit quelque pensée, elle ne rouloit pas sur quelque difficulté philosophique ; mais sur des chansons amoureuses, qui furent chantées longtemps en plusieurs provinces. [...] Voilà donc un fait constant, qu’il savoit faire des vers ; mais je ne saurois croire qu’il soit l’auteur du fameux Roman de la rose, et qu’il y ait fait le portrait de son Héloïse, sous le nom de Beauté. C’est pourtant ce que j’ai lu dans un livre rimprimé en Hollande [ Histoire d’Héloïse et Abélard (1693, 12°)]. » Le titre complet de l’ouvrage est le suivant : Histoire d’Eloïse et d’Abelard. Avec la lettre passionnée qu’elle lui écrivit. Traduite du latin, et accompagnée de deux autres avantures galantes fort singulières (La Haye 1693, 12°).

[12] « traiter de tout le reste », c’est-à-dire établir une convention ou un contrat pour le paiement du travail de Gédéon Huet.

[13] Monsieur de La Boulonnière, prote à l’imprimerie de Reinier Leers.

[14] Ce n’est donc pas par intérêt que Huet développait son index avec tant de détail.

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