[Gouda, le 19 janvier 1696]

A Pierre Bayle Rotterdam

Par la bonté de Dieu, mes forces abattues et épuisées par une maladie aiguë et pénible s’avivent et augmentent, encore que graduellement, avec le passage des jours. Ainsi, comme si je revenais à la vie, mon espoir se nourrit de l’idée de vous embrasser, vous que j’avais cru ne jamais plus revoir. Donc, si le sort permettait que cela se fasse chez moi, je sacrifierais un veau pour célébrer la restauration de ma santé, que j’ai recouvrée jusqu’à un certain point, mais pas totalement. Mais si, en revanche, comme vous me le dites, les employés typographes font obstacle, j’essayerai de me déplacer moi-même pour voir, ne serait-ce qu’un moment, mon cher Bayle et pour renouveler les témoignages que je voudrais plus grands et publics d’une âme portée vers vous, de sorte que le monde entier vienne à savoir combien, depuis longtemps, je vous estime pour vos talents si élevés.

Je me réjouis fort de savoir qu’il vous a beaucoup plu de voir mon nom inscrit sur l’ouvrage érudit de van Dale [1], mais je ne m’estime pas du tout digne de votre éloge, quoique je ne veuille pas désavouer un tel honneur, qui m’est bienvenu pour la seule raison qu’il est le résultat des doctes labeurs d’amis et de la rapidité de leurs ailes, puisque des miennes je m’élève à peine au-dessus du sol, que je sois déposé aux Indes ou aux Garamantes. Votre vœu très ardent envoyé au lieu de présents m’a beaucoup plu [2] et même m’oblige à faire à votre intention des prières ferventes pour une santé florissante qui importera à la République des Lettres, prières que je voudrais exaucées par le Tout-Puissant.

Je vous félicite pour la parution du premier tome [3] ; je souhaite et je prie pour l’égal succès de l’ouvrage entier. Si je possède quelque chose qui puisse faciliter et contribuer à sa parution, tout sera bien prêt aussitôt que demandé. Depuis longtemps je ne reçois plus rien de la part des Allemands [4], et je n’ai pas été moi-même en état de leur écrire, maintenant cependant que ma santé s’améliore, je reviens à mes anciennes relations avec eux, bien que diminuées à cause de la mort de Sagittarius [5], professeur à Jena, et du départ des Francke von Franckenau de Wittenberg pour Copenhague [6] où il est du conseil politique et surtout médical du roi de Danemark.

Quand j’aurai reçu bientôt à la requête de Hartsoeker [7], un Belge si je ne me trompe, une réponse de la part d’amis d’Utrecht [8] qui, ayant été témoins oculaires connaissent bien précisément ces choses depuis longtemps, je vous donnerai satisfaction et vous les communiquerai.

Chère et aimable tête, ayez, vous et vos amis, libre recours à mes services, je vous en prie. D’après ce que j’entends dire, il paraît en Angleterre un portrait de Thucydide. Adieu, Homme qui m’êtes très cher et ne laissez jamais effacer mon image de votre âme très érudite et très affable. Faites, je vous en prie, mes meilleurs compliments à tous nos amis. J’ai bien reçu le paquet [9]. Adieu encore une fois.

Donnée à Gouda le 14e jour avant les Calendes de février 1696, jour que je vous souhaite des plus heureux.

Notes :

[1] Sur la dédicace à Almeloveen de l’ouvrage d’ Antonius van Dale, voir Lettre 1074, n.1.

[2] Voir la formule de Bayle au début de sa lettre du 14 janvier (Lettre 1074).

[3] Le premier tome de la première édition du DHC fut achevé d’imprimer en août 1695 : il ne fut pas mis en vente avant l’impression du second tome.

[4] Almeloveen répond à la question que Bayle lui posait dans sa lettre du 14 janvier (Lettre 1074).

[5] Gaspar Sagittarius (1643-1694), historien du duc de Saxe et professeur d’histoire à l’université de Halle, avait étudié à Lubeck et à Altenbourg avant de devenir docteur en philosophie de l’université d’Iéna, où il avait soutenu un doctorat en théologie en 1678.

[6] Georges Frédéric Franck von Franckenau (1643-1704), médecin et botaniste allemand, fit ses études à Strasbourg et enseigna à l’université de Iéna, puis à Heidelberg. Lors de l’invasion du Palatinat par les troupes françaises, il se rendit à Francfort et à l’université de Wittenberg. Le 30 novembre 1693, il fut élu à la Royal Society de Londres. A la date de la présente lettre, il venait de se rendre à Copenhague, où il fut nommé médecin personnel de Christian V, roi du Danemark.

[7] Sur la question de Harsoeker concernant la tempête qui détruisit la cathédrale d’Utrecht, voir Lettres 1068, n.3, et 1074, n.4.

[8] Le 24 décembre 1695, Bayle avait écrit à Grævius, professeur d’histoire à Utrecht, pour lui demander un témoignage sur la tempête qui intéressait Hartsoeker : voir Lettre 1068.

[9] Ce paquet, envoyé par l’intermédiaire de Van der Staet, est mentionné à la fin de la Lettre 1074.

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