Lettre 1077 : Henri Des Marets à Pierre Bayle

[Noordwijk, le 22 janvier 1696]

Monsieur,

Puis que vous avez dessein de deterrer feu mon pere [1], par une inhumanité bien glorieuse pour ses enfans, et que vous témoignez avoir besoin de quelque secours, pour le mieux exposer sur le lit de parade que vous luy préparez, je prens la liberté de vous envoyer son Systeme de la dernière edition [2], son oraison funebre, le catalogue des livres qu’il a publiez avec la datte de leur impression, et enfin les vocations* qui luy ont été adressées dans le tems qu’il a servi l’academie de Groningue [3]. Vous trouverez, Monsieur, dans son Systeme parmi les differentes epitres dedicatoires, une inscription qui s’adresse à mon frere et à moy, qui vous fera con[n]oitre que mon frere, qui nâquit à Maestricht l’an 1635, apres avoir servi l’Eglise françoise de Groningue quelque tems, fut ap[p]ellé en 1654 au service de l’Eglise de Middelbourg, d’où il a eté tiré en 1662 à celle de La Haye, en laquelle Principibus placuisse viris non infima laus ipsi fuit [i], et c’est le point qui l’a fixé.

Pour moy, Monsieur, j’ay peine à vous dire ce que j’ay été, si ce n’est que je n’ay rien été, et que je ne suis encore rien [4] : feu mon pere m’a laissé en partage tous ses manuscrits, comme les croyant mieux employez qu’à mon frere, mais je / suis retourné sur mes pas, pour avoir remarqué • peu de sincérité et de genérosité, au contraire beaucoup de haine, d’envie, de malignité parmi les gens de lettres, et sur tout parmi les theologiens ; ce qui donne hautement le dementi à ce mot, Didicisse fideliter artes emollit moris [5] etc. C’est de quoy nous pouvons bien nous plaindre, mon cher Monsieur, mais que ni vous ni moy ne redresserons jamais.

Au reste, après que Dieu vous aura fait la grace d’achever heureusement le grand travail que vous avez en main, qui est ce qui aura soin apres vôtre mort de faire vôtre portrait en miniature, vous rendre ce que vous aurez preté à tant d’autres, et conserver à la posterité les hautes idées qu’elle doit avoir de vos excellens dons ? Est ce qu’à l’imitation du ver à soye, à qui l’on donne ce mot Sibi vincula nectit [6], vous vous ensevelirez dans l’or et dans la soye que vous vous serez fournies par vôtre merite à vous memes [ sic] ? Ou bien faudra-t-il que la posterité attende, que longtems apres elle voye renaitre de vos cendres un nouveau phoenix, qui dans l’empire des lettres ait quelque rapport à vos admirables qualitez ? S’il s’en rencontre un qui vous soit en tout semblable, il aura comme vous sa bonne part et aux louanges des gens d’esprit, et aux persecutions des malhon[n]etes gens de son siecle. Comme c’est là votre sort, je vous prie, Monsieur, de ne point perdre courage, les tems pourront changer et vous rétablir avec hon[n]eur invitâ ipsâ invidiâ. Si res mei foret arbitrii, etiam plus obtineres quam amisisti, et pro securi ferreâ auream referres. Quicquid sit, Tu Regum opes æquas animo [7]. C’est ce qui est aussi veritable que je suis et seray inviolablement Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Des Marets

De Noortwyck ce 22 de janvier 1696.

 

Monsieur,

Dans le paquet ci joint vous pourrez voir, d’une meme perspective, et sans perdre de tems, les dattes des vocations adressées à feu mon pere à Lauzanne, et à Leyde. Et parce que vous me parlez de ma vocation au pays de Hesse, vous trouverez de rang, sans peine et sans deplier aucun papier, ma premiere vocation à Gron[ingue] ; en suitte celle de Cassel, de Boleduc, de Delft, enfin celle de Leyde, que j’excusay hon[n]etement.

Ne croyez pas, Monsieur, que je desire que vous me marquiez dans vos fastes, autrement que comme fils d’un pere que vous trouvez bon d’y graver ; mais j’ay voulu seulement vous faire voir, et à vous seul unâ fideliâ [8] par tout le cours de ma vie, que si vous me faites l’hon[n]eur de m’aimer, je n’en suis pas tout à fait indigne. J’ay ajouté exprez une lettre singuliere de feu mon oncle à feu mon pere, qui sert à vous prouver, que si j’ay quitté le barreau pour la chaire, ce n’a pas eté pour n’avoir pas eu esperance d’y réussir mais seulement parce que Dieu m’avoit tourné le cœur du bon côté.

J’espere de renvoyer dans trois semaines le meme batelier qui a porté ce paquet chez Mons r Leers, pour savoir de luy, quand il pourra me le rapporter. C’est le bathelier ord[inai]re de Noortwyck à Rotterdam homme affidé. •

Notes :

[1] Samuel Des Marets (1599-1673), pasteur et professeur de théologie à l’académie de Sedan et ensuite à l’université de Groningue : voir DHC, « Marets (Samuel Des) ». L’auteur de la lettre est son fils Henri (1625/1630-1725), ministre à Delft.

[2] Par son « système », on pourrait entendre son Collegium theologicum sive breve systema universæ theologiæ (Groningæ 1645, 4°), qui connut plusieurs éditions ultérieures (Groningæ 1649, 1656, 1659, 4° ; Genevæ 1662, 8°). Cependant, lorsque Bayle y fait référence dans l’article « Marets » du DHC, il renvoie à la Theologiæ elenchtichæ nova synopsis, sive « Index controversiarum fidei ex Sacris Scripturis » a Jacobo Tirino, jesuita, concinnatus, et censura perpetua auctus, emendatus, refutatus per Samuelem Maresium (Groningæ 1646-1648, 4°, 2 vol.).

[3] Sur Samuel Des Marets, voir Lettre 951 n.11. Bayle consacre la remarque F de l’article « Marets » à retracer les carrières de ses fils Henri et Daniel. Reprenant les informations figurant dans la présente lettre, il indique que Daniel, né en 1635, fut reçu pasteur, qu’il seconda d’abord son père à Groningue, puis servit à Middelbourg et enfin à La Haye à partir de 1662, et qu’il s’était ensuite retiré.

[i] Principibus placuisse viris non infima laus ipsi fuit : « D’avoir plu aux premiers personnages ne lui fut pas une petite louange ». Voir Horace, Épîtres, i.xvii.35 : Principibus placuisse viris non ultima laus est.

[4] Henri Des Marets étudia le droit avant de se tourner vers la théologie. Reçu au ministère pastoral en 1652, il fut successivement pasteur de Cassel, de Bois-le-Duc, et de Delft à partir de 1662, où il exerçait au moment de la rédaction de la présente lettre. Bayle annote : « On écrit ceci le 4 de février 1696 ». DHC, art. « Marets (Samuel des) », rem. F, n.23.

[5] Didicisse fideliter artes emollit mores : voir Ovide, Ex Ponto, ii.IX.48, « Notez aussi que la fidèle étude des arts [libéraux] adoucit les mœurs. »

[6] « [le ver à soie] se crée des entraves ».

[7] invita ipsa invidia, Si res mei foret arbitrii etc. : « […] en dépit de cette mauvaise volonté. S’il était à moi de juger de l’affaire, vous obtiendriez encore plus que vous n’avez perdu, et au lieu d’une hache de fer, vous en rapporteriez une d’or. Quoi qu’il en soit, vous égalez par l’esprit les richesses des rois. » Nous avons cherché en vain la source de ce passage latin.

[8] « j’ai voulu seulement vous faire voir, et à vous seul en une seule fois par tout le cours de ma vie, que si... ». Littéralement, una fidelia : « [rassemblé] dans le même pot », d’où l’expression figurée : De eadem fidelia duos parietes dealbare (Cicéron, Lettres à des familiers, VII, 29) : « blanchir deux murs du même pot à chaux », « faire d’une pierre deux coups ».

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