Lettre 1078 : Pierre Silvestre à Pierre Bayle

A Londres ce 24 janv[ier] 1696

Quelque retenu que j’aye esté toute ma vie à me mesler des affaires particulieres de mes amis, je ne saurois pourtant m’empecher de me joindre aujourduy à Mr Le Vassor [1], et de vous dire librement mon avis sur une chose qui vous regarde. Vous estes trop persuadé, Monsieur, de la sincerité de nos intentions, pour soupçonner que nous puissions agir par aucun autre principe, que par celuy de votre interest. Du moins à mon egard, je croy vous etre assez connu pour n’avoir pas besoin d’un plus long preambule là dessus : et pour Mr Le Vassor, je ne saurois m’empecher de vous dire que je n’ay connu personne, qui agisse pour vous avec plus de franchise et de precaution, et qui se prenne de meilleure grace pour vous rendre de bons offices. Nous eumes ces jours passez une longue conversation sur votre chapitre, et je ne vous dissimuleray point qu’il se plaignit en quelque maniere à moy, de la maniere reservée avec laquelle vous en usez avec luy apres toutes les avances, qu’il vous a faites. Il semble que vous ayiez voulu lui faire un mistere de la dedicace du Dictionnaire ; et quand il vous a mandé* que Monsieur le chevalier Trumball [2] le recevroit avec honneur, et que meme il songeoit par avance à vous donner quelque marque de reconnoissance, vous ne repondez rien de positif, et vous vous retranchez dans des complimens vagues / et generaux. Comme c’est Mr Le Vassor qui a parlé le premier de vous au chevalier T[rumbull] et que tous les jours encore il l’entretient dans des dispositions favorables pour vous, je ne voy pas pourquoy vous voulez finasser avec luy. Je scay bien qu’il y a des mesures à garder, et que ce seroit gater à coup seur vos affaires, que d’en faire du bruit avant le tems. Mais, croyez moy Monsieur, laissez vous conduire par Mr Le Vassor, et ne balancez point a faire les demarches qu’il vous marquera : je vous garantis qu’il aura tout le menagement qu’il faut. Pour ce qui est de la reconnoissance, qu’on a dessein de vous faire, vous devez à mon avis l’accepter sans aucun scrupule. Ce seroit meme offenser un homme, que l’employ important qu’il occupe met si fort au dessus de vous, que de refuser ses bienfaits. Et qui scait, si dans le poste où il est, il ne se fait pas un sensible plaisir d’etre en etat de gratifier des gens de lettres ? En un mot, Monsieur, n’allez point faire le philosophe hors de saison : il est si rare de trouver des mecenes, sur tout dans le siecle où nous sommes, qu’il ne faut pas decourager ceux, qui ont envie de le devenir. Pour vous servir plus utilement en cela, il ne seroit peut être pas inutile de scavoir l’etat de vos affaires et de votre fortune. On pourroit alors parler plus librement et un tiers peut dire bien des / choses qu’on auroit honte de decouvrir soy meme.

Si vous ne jugez pas à propos de vous expliquer nettement là dessus avec Mr Le Vassor [3], vous pouvez le faire avec moy. Je vous promets une fidelité inviolable, et sur tout de n’en parler qu’autant que vous me le permettrez. Enfin, Monsieur, faites fonds sur moy, et soyez bien persuadé qu’on ne peut pas etre plus sincerement que je le suis votre tres humble et tres obeissant serviteur P. Silvestre Je vous prie faites bien des complimens de ma part à Mr et à Madame Basnage , je salue aussi Mr Leers, sous le couvert de qui je vous ecris. Vous pouvez me faire reponse sous le couvert de Mr Trumball, mettant une enveloppe pour Mr Le Vassor, sans parler de moy dans l’adresse.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / en Philosophie et en Histoire / A Rotterdam

Notes :

[1] Sur le passage de Michel Le Vassor à Rotterdam et sur son départ pour Londres, voir Lettre 1010, n.4.

[2] Sir William Trumbull (1639-1716), juriste anglais, annobli en 1684, ambassadeur en France en 1685-1686, puis en Turquie jusqu’en 1691. Il devint secrétaire d’Etat en 1695, mais se retira de la vie publique deux ans plus tard. Lettré, ami de Dryden et de Pope, correspondant de Locke, il protégea divers réfugiés français, parmi lesquels Pierre Silvestre et Michel Le Vassor, qui auraient souhaité que Bayle dédiât don Dictionnaire à leur mécène. Voir R. Clark, Sir William Trumbull in Paris, 1685-1686 (Cambridge 1938).

[3] La réponse de Bayle à Silvestre et ses lettres adressées à Le Vassor sont perdues. Pour la position prise par Bayle concernant la dédicace du DHC, voir sa lettre à Trumbull du 17 avril 1696 (Lettre 1105).

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